Pascal VAGOGNE, Ambassadeur de la France en Moldavie : « Il y a, chez nos deux peuples, une connivence qui permet, entre nous, un contact privilégié, direct et immédiat »

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Interview avec l’Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire de la République Française en République de Moldavie, Pascal VAGOGNE

Pascal VAGOGNE
Pascal VAGOGNE

Votre Excellence, merci d’avoir accepté de nous accorder cette interview à l’occasion de la Fête Nationale de la France. Commençons par la revue des points forts de la collaboration franco-moldave pour faire ensuite le point sur l’état actuel des relations bilatérales entre nos pays.

Pascal VAGOGNE : Depuis mon arrivée en Moldavie, il y aura bientôt deux ans, j’ai pu constater à quel point nos deux pays entretiennent une relation particulière, qui s’appuie sur des affinités culturelles et linguistiques profondes. Je fais bien entendu référence à la pratique du français, dans ce pays qui a compté jusqu’à 80% d’apprenants.

La tradition francophone reste encore très vivace, puisque près de la moitié des Moldaves choisissent d’apprendre notre langue à l’école. J’aimerais rappeler à cet égard que nous célébrons cette année le 20e anniversaire de l’adhésion de la Moldavie à l’Organisation Internationale de la Francophonie, marqué par la visite à Chisinau de sa Secrétaire générale, Michaëlle Jean, en mai dernier.

Au-delà de la langue, cette proximité vient plus encore de l’appartenance commune à la latinité, qui s’exprime sous des formes très diverses, allant de la passion commune pour la viticulture à une chaleur très méridionale dans les relations humaines.

Ces différents aspects suscitent, chez nos deux peuples, une connivence qui permet, entre nous, un contact privilégié, direct et immédiat. La France a été l’un des premiers pays à porter une attention à la jeune Moldavie indépendante, après la Roumanie bien entendu. Le souvenir de la visite du Président Chirac à Chisinau, en 1998, est encore très présent dans les esprits et nos entreprises ont été parmi les premières et les plus importantes à investir dans le pays comme par exemple Lafarge, Orange ou Lactalis.

A quel point la collaboration entre la France et la Moldavie a-t-elle été marquée par les tremblements politiques qui se sont succédés dans notre pays ?

Pascal VAGOGNE : Je n’ai pas eu le sentiment d’un ralentissement d’activité, dans les relations bilatérales, ni d’une baisse de l’attention portée par nos autorités politiques à la Moldavie depuis mon arrivée, bien au contraire.

Nous accueillons à l’Ambassade, presque toutes les semaines, des délégations et des missions venant de France, qui contribuent au dialogue politique, mais aussi à la coopération technique entre nos deux pays. Dans presque tous les cas, les échanges dépassent les attentes et aboutissent au développement des activités. Cette vitalité se fonde ainsi sur des liens personnels, dont la solidité résiste aux aléas de la politique.

Au niveau politique, justement, les contacts ont été retardés, il est vrai, mais jamais interrompus. Le Vice-Premier Ministre de Moldavie, Ministre de l’Economie , M. Calmic s’est rendu à Paris en mars, tandis que le Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, M. Harlem Désir a effectué en juin une visite à Chisinau, en compagnie du Ministre roumain des affaires étrangères, M. Lazar Comanescu. Cette visite conjointe franco-roumaine a été un succès et le 1er Ministre moldave, M. Pavel Filip a évoqué, à son égard, l’émergence d’un « triangle » de l’amitié Roumanie-Moldavie-France.

Elle a traduit, de la part des deux gouvernements, roumain et français, la même volonté de voir mises pleinement en œuvre les réformes et la lutte contre la corruption, qui sont la meilleure garantie de stabilité sur le long terme.

Comment évaluez-vous l’avancement de notre pays vers l’intégration européenne et quels sont les piliers du support offert par la France dans ce parcours ?

Pascal VAGOGNE : La France a été l’un des principaux artisans au rapprochement européen de la Moldavie, car nous sommes convaincus du rôle très positif que le partenariat avec l’Union européenne peut jouer pour le développement démocratique et économique de la Moldavie.

La France a pris la présidence avec la Roumanie du groupe des « Amis de la Moldavie », soutenant le parcours européen de ce pays à Bruxelles. La visite conjointe franco-roumaine à Chisinau constitue un signal fort de notre confiance, quelques jours avant l’entrée en vigueur le premier juillet de l’Accord d’Association que la France a été un des premiers pays à ratifier. Lors de son séjour à Chisinau, M. Harlem Désir a qualifié la Moldavie de « pays le plus avancé » du Partenariat Oriental.

A titre bilatéral, la France met à disposition son expertise et son savoir-faire pour aider la Moldavie à mener à bien les réformes. Elle est pleinement engagée dans la politique d’aide au développement conduite par l’Union Européenne et organise des séminaires, des visites d’études et des projets de coopération, au bénéfice de l’administration et de la société civile moldave.

Ayant déjà vécu quelques années en Moldavie, pourriez-vous dresser un portrait du pays ?

Pascal VAGOGNE : Je connaissais déjà la Moldavie pour m’y être rendu plusieurs fois dans un contexte professionnel à la fin des années 1990. C’était à l’époque un pays très mal connu, maintenu longtemps dans l’isolement de part son appartenance à l’Union soviétique et dont nous découvrions avec étonnement la francophonie.

Mes fonctions d’Ambassadeur de France m’ont permis de redécouvrir ce pays sous un jour nouveau. C’est un pays aujourd’hui beaucoup plus ouvert et européanisé. Les personnes, les idées et les biens circulent librement grâce notamment à la libéralisation des visas et à l’Accord d’Association Union Européenne-Moldavie. Néanmoins, dresser un portrait d’un pays aussi complexe et aussi varié serait toutefois ambitieux, d’autant que ma perception de sa réalité, de même que mes interrogations, ne cessent d’évoluer, au fil de l’actualité et de mes découvertes.

Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est la spécificité de ce territoire qui ne ressemble à aucun autre, avec sa pluralité de cultures, slaves, byzantines et latines qui lui donne une richesse et une diversité culturelle inépuisables, sans rapport avec la taille modeste du pays.

J’ai été en poste au cours de ma carrière dans de nombreux pays de la région : Bulgarie, Hongrie, Pologne, Grèce et je retrouve souvent des similarités avec eux, dans ce carrefour d’influences qu’est la Moldavie, un pays qui, dans le même temps, a acquis une forte spécificité, à travers leur synthèse.

Enfin, sans vouloir être flatteur, puisque l’on parle du portrait de la Moldavie, je voudrais, en toute sincérité, adresser tous mes compliments au « Cercle Moldavie », qui, en ouvrant sa tribune aux Moldaves et aux amis de la Moldavie de toutes appartenances, constitue une source intarissable d’informations en français, toujours très vivantes, instruites et diverses, dépourvues de tous préjugés. « Cercle Moldavie » me permet ainsi, sur place, d’enrichir très utilement mes connaissances historiques et culturelles du pays, en me guidant dans de nouveaux contacts et dans la découverte de richesses inconnues.

Et les Moldaves, comment les caractérisez-vous ?

Pascal VAGOGNE : Les Moldaves représentent indéniablement la principale richesse de ce pays. Ils sont talentueux, ouverts, industrieux, toujours chaleureux et hospitaliers, à la fois bon vivants et amateurs de plaisirs simples, quelle que soit leur région d’origine ou leur appartenance culturelle, unis, malgré leurs différences, dans un destin singulier et avec de très fortes personnalités.

En tant qu’Ambassadeur, j’ai eu la chance de participer à des moments convivialité uniques avec les Moldaves, dans toutes les régions du pays, de Cahul à Briceni, de Comrat à Taraclia, et de Ungheni à Tiraspol. J’ai toujours senti, chez eux, une grande ouverture culturelle et un intérêt soutenu pour la France.

Si la Moldavie représente un grand brassage de cultures, sur le plan ethnique et culturel, je n’ai jamais senti d’animosité entre les différentes communautés. Tous vivent dans une certaine harmonie, malgré les difficultés politiques et économiques que traverse le pays, depuis plusieurs années. Les Moldaves sont un peuple uni et fier, très attaché à sa terre, qui ne craint pas l’adversité, et pour lequel je ressens de l’admiration et de l’affection.

Je leur souhaite un avenir prospère, avec la possibilité, pour tous ceux qui sont hors du pays et qui aspirent à y retourner, comme c’est la grande majorité, de pouvoir y retrouver leur famille, y travailler et contribuer à son développement, près de leur proches et de leurs traditions.

Quel est votre message à transmettre au peuple moldave à l’occasion de la Journée Nationale de la France ?

Pascal VAGOGNE : Je pense que les valeurs de la République française : liberté, égalité, fraternité que nous célébrons aujourd’hui ont un sens tout particulier à ce moment de rupture que la Moldavie est en train de traverser. Le 14 juillet fait référence à deux évènements : la prise de la Bastille, moment de révolte contre la justice arbitraire et sélective et la Fête de la Fédération, symbole de la réconciliation nationale et de l’ordre constitutionnel.

Ces deux aspirations ont une résonance particulière dans le contexte actuel de la Moldavie. La France et ses partenaires de l’Union Européenne soutiennent le renforcement de l’Etat de droit et la mise en place des réformes, notamment dans le secteur de la Justice. Nous sommes bien conscients cependant que nous ne pouvons rien faire sans l’engagement des Moldaves eux-mêmes.

Je suis également convaincu que les Moldaves sauront faire preuve de cohésion et de solidarité et ne pas laisser les ferments de la discorde, sur la base de critères ethniques, linguistiques et géopolitiques, les diviser et entraver le chemin vers le succès.

A l’occasion de la fête nationale du 14 juillet, que je célèbrerais pour la deuxième fois à Chisinau, j’adresse à tous les Moldaves mes meilleurs vœux et les remercie pour toute leur gentillesse et pour leur attachement à la France.

Merci, Monsieur l’Ambassadeur, et bonne fête nationale de la France !