Good-bye, Moldova !

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Le plus souvent, on tombe amoureux fortuitement. Voici bien ce qui m’est arrivé avec ce pays surprenant et dont je ne connaissais rien il y a moins de quatre ans. La toute première fois où une résidente de Moldavie évoque son pays, je la crois Roumaine, associant la Moldavie à une simple région de ce dernier état. Mon inculture sur cette nation, que je partage avec de très nombreux autres Français, me fait honte et j’entreprends de me documenter. Puis, inquiété d’aussi mal connaître un territoire si peu éloigné de la France, par opportunité j’en sonde la notoriété auprès de quelques compatriotes. Stupéfaction !

Non, la Moldavie n’a rien de commun avec Tintin et le sceptre d’Ottokar, ce dont pourtant quelques prétendus érudits cherchent à me persuader. Un seul de mes amis visiblement très renseigné, ce que je n’ignorais d’ailleurs pas avant cet instant, m’invective vivement :

« Comment ! Tu dis t’intéresser à la culture russe et tu n’as jamais entendu parler de la Moldavie ; de l’histoire de la Bessarabie ? Où as-tu la tête ? ».

Alors je lis quelques livres et, essentiellement par la presse, je suis les événements de 2009. Enfin justement, le peu que la presse française en aura dit. La destination de mes vacances estivales de 2009 s’impose, ce sera la Moldavie.

Coup de foudre

Après une nuit à Cluj-Napoca, en Roumanie, je m’imagine dîner le soir même à Chisinau, but de mon voyage. En fait, en raison d’une route pénible je n’atteins la frontière à Sculeni que vers 21 heures. La sortie de Roumanie n’est qu’une formalité, et puis j’arrive au poste moldave…En quelques minutes, l’URSS m’encercle, je me sens en 1960. Il y a juste un bus italien qui vient de partir devant moi, je suis seul, quatre ou cinq douaniers vont alors pouvoir s’occuper de moi. Il y a même quelques soldats mitraillette au poing. Quel est le problème ? Ma grosse voiture de société ? Les visas américains de mon passeport ? L’insuffisance de mon vocabulaire russe ? En tout cas, je ne repartirai que trois heures et demie plus tard après de multiples questions, des vérifications interminables et de longs silences dans une nuit d’été devenue presqu’oppressante.

Histoire de quitter les douaniers en bons termes, j’interroge sur le temps qu’il me faut pour atteindre Chisinau. Alors même que sous les yeux ma carte indique de l’ordre de 130 kilomètres, ce que j’escompte parcourir en une heure trente maximum, la réponse qui m’est faite me surprend. Trois à quatre heures, me dit-on.

Très rapidement, l’état de la route me convainc qu’effectivement il faudra bien trois à quatre heures pour ce trajet. Je baisse la vitre de ma voiture et là un air particulier, jamais humé auparavant, parvient jusqu’à moi. Il n’y a aucune circulation alors que j’approche de la capitale. Une force irraisonnée me conduit à m’arrêter en pleine campagne, je sors du véhicule. Il fait doux, la nuit est claire et l’on devine un relief vallonné, des centaines de grillons m’enchantent, des tournesols se balancent désorientés par l’ombre alentour …

Un étrange phénomène se produit. En effet des larmes me viennent et surtout j’ai le sentiment de retrouver une terre, voire une patrie qui pourtant n’a jamais pu être la mienne ! Il me semble approcher d’un être aimé, inconnu, comme dirigé par une inflexible destinée.

Je découvre en plein milieu de la nuit l’alchimie de la Moldavie, j’aime ce pays d’un coup d’un seul après l’avoir à peine aperçu. Cette émotion du premier jour reviendra souvent, aujourd’hui encore simplement l’évoquer me la fait revivre. Et pourtant, comment puis-je avoir la nostalgie d’un pays qui n’est pas le mien ? Mystère, perpétuel mystère …

Plus ample connaissance

Un ami francophone rencontré par www.moldavie.fr me fait découvrir son pays. Monastères d’Orhei et de Butuceni, Dubasari avec une escapade clandestine en Transnistrie, Vadul-lui-Voda, Cricova, etc. Je ne cesse de m’émerveiller de choses simples qui en France n’auraient pas même retenu mon attention, simplement parce qu’ici il y a dans l’air un je ne sais quoi qui crée une atmosphère singulière.

Et puis je découvre Chisinau largement seul. Je randonne littéralement en ville des heures durant et je rayonne en tous sens depuis l’Hôtel Cosmos où j’ai établi mes quartiers. Le décalage horaire avec la France me semble être d’une cinquantaine d’années !

Mais tout m’éblouit, tout me ravit ! La simplicité, la sincérité et la gentillesse des gens que je rencontre et avec lesquels je suis amené à échanger me bouleverse. Dans cette métropole où trouver une carte était alors presqu’impossible, lasse de m’expliquer où se trouve le Musée d’Archéologie et d’Histoire de la Moldavie, une jeune femme prend sur son temps et m’y accompagne ! Ça ne la dérange pas, et puis elle se dit contente de parler un peu français… Expérience peu commune. Une autre fois, un couple d’automobilistes interpellés par la vitre ouverte à un feu rouge me propose finalement de les suivre … Et puis comme la rue Movila Lui Burcel qu’on recherche reste introuvable, un taxi s’en mêle. On finira par trouver, en pleine capitale du pays, à moins de deux kilomètres du centre ville, une ruelle pas même goudronnée avec de prestigieuses maisons et d’autres misérables. Emouvant.

Dans les rues, la matière à s’étonner ne tarit pas. C’est un territoire de contrastes où des Lada délabrées et en grand nombre côtoient de puissantes berlines et des 4x4 prestigieux de marques allemandes le plus souvent. Les avenues sont sans marquage au sol et la circulation y est fréquemment interrompue par des avaries survenues à l’un des multiples trolleybus hérités de l’ère soviétique. Sur les trottoirs, les commerces de luxe s’intercalent entre les bazars les plus communs. On voit peu d’enfants et aucun chien tenu en laisse. Il y a au centre de la ville un incessant flux de piétons, très dense, et les personnes qu’on croise sont, pour forcer un peu le trait, soit jeunes, minces, souvent magnifiques, soit âgées, handicapées, cassées, infirmes. J’ignore où se trouvent les quadragénaires et les quinquagénaires.

De même, certains immeubles sont très délabrés, ils seraient jugés inhabitables dans certains pays, d’autres édifices sont anciens et bien mis en valeur, d’autres enfin affirment l’entrée volontaire de la Moldavie dans notre siècle. Si ceci n’est pas très spécifique, il reste qu’il y a cette manière de concevoir des immeubles ultra-modernes tout en verre avec, par exemple, une réplique d’escalier traditionnel en bois finement travaillé, tout à fait saisissante et, selon moi, radicalement moldave dans l’âme.

Révolution

En 2011, je reviens en Moldavie après n’y avoir passé que cinq jours en 2010. Le franchissement de la frontière en 2009 si compliqué est un plaisir en 2011, à Costesti. Cela ne prend que quinze ou vingt minutes et quelques plaisanteries, on me demande même de déposer un collègue douanier à Riscani puisque je déclare me rendre d’abord à Soroca avant de gagner Chisinau. L’ouverture à l’Europe est flagrante.

Alors qu’en 2009 je m’étais fait extorquer de l’argent par la Police pour une improbable faute de conduite, ce sont des policiers qui m’escortent jusqu’à mon introuvable hôtel à Soroca. Et il m’est impossible de leur laisser un pourboire …

Arrivé le lendemain à Chisinau et repassant près de l’hôtel Cosmos, j’observe avec un grand étonnement que le parking silo, hier totalement à l’abandon et rouillé, a été remis à neuf.

A proximité, un casino étincelant a ouvert et tout à côté - un centre commercial est déjà à un degré de construction très avancé. L’année dernière, au même endroit, le vieux centre commercial était encore en activité … Adieu, Chisinau ? Bonjour, Las Vegas ?

Et de fait, suite à une inflation galopante, mon pouvoir d’achat hier encore plus que confortable, me semble cette année vigoureusement attaqué. Comment font les Moldaves ? Officiellement, le salaire moyen dans la capitale serait de deux à trois fois supérieur à celui du reste de la Moldavie. Mais comment croire que cela suffise ? Même si les rémittences sont importantes, elles ne peuvent pas expliquer l’incohérence entre les revenus et les prix constatés …

Certes, il n’est pas très surprenant qu’en découvrant, si j’ose dire, un pays pour la troisième fois, l’impression de nouveauté ne peut pas être véritablement la même. Mais je reste toutefois abasourdi par tant de transformations produites en si peu de temps !

Hier les anglophones semblaient rares ici, voici qu’on en rencontre désormais plus que de francophones … Interrogé sur ce sujet, le jeune barman de l’hôtel me fait une réponse éloquente :

« Je suis danseur professionnel. Mais on n’a plus de subventions, alors j’ai pris ce job ; j’ai vite repris mes cours d’anglais de l’école. Dans un hôtel, il faut parler anglais ! ».

Bien sûr, et comment faisait-on jusqu’à aujourd’hui ?

Ce qu’il y a de si attachant dans ce pays, ce je ne sais quoi qui vibre dans l’air, m’a semblé un peu assourdi cette année. Les gens sont-ils si différents ? Non. Mais ils sont différents. L’économie est-elle libéralisée ? Non. Mais on alterne entre bureaucratie, comme prendre un billet assorti d’un formulaire pour visiter un site touristique officiel, et échanges commerciaux très banalisés.

Le décalage historique perçu les premiers temps dans ce pays qui représentait une sorte de vestige d’un régime politique englouti s’est considérablement réduit. J’avais eu l’impression de franchir un rideau de fer bien après sa disparition … Je n’ai plus du tout cette impression en revenant en Moldavie.

Mais, comptant désormais quelques amis ici, il semble que pour eux, me rendre visite n’est pas encore aussi simple …

Article et photos -Didier Corne Demajaux. Août 2011.

Pour www.moldavie.fr