Les Moldaves et la Moldavie vus par les Français

„D’où êtes-vous ?” - „De Moldavie”.

Il y a dix ans environ, cette réponse, donnée à la hâte, aurait mis dans l’embarras un nombre considérable d’Occidentaux qui, souriant gênés, auraient cherché fiévreusement un nom à sonorité proche sur les étendues de leur carte mentale. Les plus perspicaces auraient enchaîné mentalement des associations alimentées par des toponymes réels ou imaginaires.

Dès lors, il a coulé bien de l’eau sous les ponts du Danube, bien de Moldaves ont foulé de tous côtés le sol des douanes occidentales, cherchant à valoriser leur main d’œuvre devenue brusquement inutile dans leur pays.

Auteur : Petru Negura (Docteur en sociologie de l’EHESS, enseignant à l’Université Libre Internationale de Moldavie)

„D’où êtes-vous ?” - „De Moldavie”.

Il y a dix ans environ, cette réponse, donnée à la hâte, aurait mis dans l’embarras un nombre considérable d’Occidentaux qui, souriant gênés, auraient cherché fiévreusement un nom à sonorité proche sur les étendues de leur carte mentale. Les plus perspicaces auraient enchaîné mentalement des associations alimentées par des toponymes réels ou imaginaires. Dès lors, il a coulé bien de l’eau sous les ponts du Danube, bien des Moldaves ont foulé de tous côtés le sol des douanes occidentales, cherchant à valoriser leur main d’œuvre devenue brusquement inutile dans leur pays. Et de plus en plus nombreux sont les étrangers qui ont traversé les frontières de la

Moldavie, poussés par diverses missions, intérêts ou curiosités. De nos jours, les informations sur la République de Moldova ne manquent pas.

Elles empruntent d’habitude les couleurs sombres d’un Eldorado anti-utopique : précarité, corruption, dépeuplement, trafic d’êtres humains… Informations confirmées, contredites ou mises à jour, une fois confrontées à l’expérience immédiate des visiteurs dans cet Etat qui, encore très récemment, n’était pour eux qu’une chimère. Certains voyageurs finissent même par s’attacher un peu plus à ce pays récent et à ses gens, allant même jusqu’à ressentir les manques et les souffrances de ceux-ci comme les leurs propres.

Pour analyser la manière dont les Français qui ont récemment visité la Moldavie ont perçu ce pays et ses habitants, j’ai fait une brève recherche, consultant trois principales sources :

1) les réponses données par une vingtaine de sujets bénévoles à un questionnaire distribué par l’intermédiaire des lettres d’information de l’association « Les Moldaviens » de Paris auprès de ses abonnés ;

2) les réponses détaillées au même questionnaire données par trois visiteurs français ;

3) les échanges d’opinions et de renseignements au sujet de la Moldavie sur un forum francophone de voyageurs amateurs ( http://voyageforum.com/ ).

L’âge des sujets questionnés varie entre 21 et 91 ans (avec une moyenne de 40 ans). Selon leur statut socio-professionnel, les répondants sont, comme suit, professeurs d’université (5), directeurs d’entreprise (3), fonctionnaires dans des institutions publiques, nationales ou internationales (4), consultants / formateurs (2), ingénieurs (2), professionnels du milieu artistique (2), agents de marketing (2), un stagiaire, un retraité et un analyste financier.

La majorité des sujets enquêtés (12, de la Ire et de la IIe catégorie) ont visité la Moldavie pour réaliser des missions professionnelles. L’un d’entre eux se demande même, sur le mode rhétorique, s’il pouvait y avoir d’autres raisons de voyager en Moldavie.

Cinq d’entre eux ont cependant mentionné un objectif touristique, alors que quatre autres répondants ont visité la Moldavie pour des raisons personnelles. La grande majorité des répondants à mon questionnaire sont des hommes (18), contre seulement 4 femmes. Un des participants au forum étudié déclare que les belles femmes sont la « seule occupation valable à Chisinau, et unique raison d’aller en Moldavie si on n’y fait pas de business » (considération qui provoque immédiatement la désapprobation énergique de la part d’un autre forumiste).

Les opinions des sujets enquêtés sont partagées, souvent contradictoires, au sujet de la Moldavie et des Moldaves . Pris ensemble, les répondants ont donné sur la Moldavie et ses habitants un nombre équivalent d’appréciations positives et négatives (86/87). Les appréciations positives sont pourtant plus nombreuses dans les réponses données par mes répondants bénévoles que dans les opinions exprimées sur le forum. De même, les Moldaves ont joui de la part des visiteurs français de plus d’appréciations positives que négatives (58/49). En revanche, la Moldavie dans son ensemble a produit chez les visiteurs questionnés une impression plutôt négative (27 négatives contre 13 positives). Enfin, la ville de Chisinau, qui est l’endroit le plus visité - souvent le seul - par les voyageurs français, a attiré 18 appréciations positives contre seulement 10 appréciations négatives.

La plupart des répondants (12 contre 20) ont apprécié, entre autres qualités, l’hospitalité des Moldaves . A cette appréciation on peut également ajouter la « chaleur » et l’« attachement affectif » , la « générosité » , la « gentillesse » , la « modestie » . Selon le témoignage d’un visiteur , les Moldaves, surtout ceux qui habitent dans les villages, se sentent extrêmement honorés de la visite d’Occidentaux occasionnels, ce qui vaut à ces derniers la manifestation d’un maximum de chaleur affective et de générosité à l’endroit de ces derniers. Pourtant, un autre répondant considère les Moldaves comme « rustres », « pas très polis ». Les commerçants moldaves s’étant montrés carrément « non accueillants » à l’égard de certains clients français , et ce parce qu’ils ne seraient « pas habitués aux touristes » ou, selon l’opinion d’un autre sujet questionné , parce qu’ils auraient « une notion du service (…) différente de la nôtre ».

Parmi d’autres mérites attribués aux Moldaves, cinq répondants ont spécifié la francophonie et la francophilie de ceux-ci. En revanche, l’un des visiteurs, participant au forum étudié, avoue qu’il lui a été difficile de s’entendre avec les Moldaves, « car peu d’entre eux parlent anglais ou français ». Cinq sujets questionnés considèrent les Moldaves qu’ils ont rencontrés au cours de leur visite(s) comme étant « ouverts » à d’autres cultures, « aspirant à découvrir d’autres horizons ». Toutefois, selon l’opinion d’un sujet , les Moldaves n’ont pas beaucoup de possibilités de voyager, ce qui serait à l’origine de leur manque d’ouverture vers l’espace international. Deux travailleuses dans le domaine artistique considèrent les Moldaves qu’elles ont connus comme « très fermés en ce qui concerne les autres origines ethniques (à part les Européens) » et « pas très ouverts aux autres cultures », malgré bien d’autres mérites qu’ils auraient. Selon la perception de deux participants au forum, certains Moldaves seraient « ouvertement xénophobes ». Enfin, deux forumistes mettent en garde leurs interlocuteurs qui ont exprimé l’intention de visiter la Moldavie contre le fait que certains Moldaves peuvent être « assez violents, notamment en Transnistrie ».

En ce qui concerne les relations des Moldaves entre eux, certains répondants les considèrent comme très « casaniers » , l’ambiance au sein des familles de là-bas étant « amicale » , « agréablement humaine » . Néanmoins, en dehors des familles, où les rapports sont très étroits et chaleureux, les Moldaves ne sont pas très solidaires, l’ « esprit grégaire » les caractérisant assez peu . Comme dans le cas des relations familiales, la manière dont les Moldaves occupent leurs loisirs est, selon l’appréciation de certains visiteurs français, propre aux Latins . Les Moldaves aiment faire la fête, « recherchant le plaisir de la nourriture, du vin, des bons moments » .

D’après la perception d’un certain nombre de répondants, les Moldaves ont une attitude positive face à la vie et à ses difficultés. Ils sont perçus comme étant « motivés » , « stoïques » , « dynamiques » , « débrouillards » , « énergiques » , « passionnés », « battants » , « travailleurs » . Malgré les difficultés qu’ils doivent affronter, les Moldaves « ont de l’espoir, des rêves et se donnent les moyens de les atteindre » . Aux yeux d’une répondante, les Moldaves auraient une « conscience politique surprenante » . Ces perceptions positives ont toutefois leur revers négatif. Parfois, les visiteurs expriment leur regret que les Moldaves soient trop « résignés » , « soumis » , « fatalistes » face aux dures conditions de la vie. Certains Moldaves manqueraient de confiance en eux-mêmes , mais aussi « envers les autres » , ainsi qu’ « à l’égard des autorités » . Un directeur commercial remarque une « atmosphère un peu « mafieuse » dès que l’on aborde des sujets de politique ou d’économie locale » . Les jeunes Moldaves surtout seraient trop « hésitants » . Selon un répondant , les Moldaves seraient devenus ces dernières années trop individualistes. Enfin, dans les affaires comme dans leur vie de tous les jours, les Moldaves manqueraient de pensée stratégique, projetée sur le long terme .

Quelques visiteurs français qualifient par ailleurs les Moldaves qu’ils ont rencontrés de « cultivés » , « éduqués » , certains d’entre eux étant même « brillants » (« illustration : le nombre de langues parlées » ). Selon les appréciations des répondants universitaires ou formateurs, les Moldaves possèderaient même des « compétences remarquables » , maîtriseraient des « outils TIC bien adaptés » (« rattrapent le temps perdu » ). Un universitaire français admire le « sérieux et [la] rigueur des étudiants » moldaves. En général, les Moldaves témoigneraient d’une « acuité du jugement » qui pourrait les aider à sortir de la crise dans laquelle leur pays se trouve . Cependant, plusieurs sujets déplorent « le manque de liberté intérieure » des Moldaves, le « ghetto mental » dans lequel ils sont enfermés . Selon un répondant (consultant économique), les Moldaves n’auraient pas d’« éducation économique ». Un autre participant à l’enquête, qui déploie actuellement une affaire en Moldavie, regrette la « chasse aux diplômes » à laquelle les jeunes Moldaves s’adonnent, quelquefois en dépit des compétences proprement dites . Enfin, un répondant trouve les Moldaves « limités intellectuellement » .

Si l’on se place du point de vue moral, plusieurs visiteurs français enquêtés considèrent les Moldaves comme « honnêtes », « sincères » , « entiers » , « vrais » (« plus vrais qu’ici en France »). Ce qui n’empêche pas qu’en affaires, l’honnêteté ne soit pas « pas la plus grande vertu » des Moldaves, surtout lorsque celles-ci sont faites avec des étrangers . Certains d’entre eux iraient même jusqu’à se comporter comme des escrocs. Corrompue et omniprésente, la police moldave se montre, de surcroît, excessivement soupçonneuse à l’égard des tentatives des étrangers de prendre des photos dans la ville . Une jeune répondante regrette la « violence [de la jeunesse moldave] retournée contre elle-même » à travers la frivolité, l’alcool…

En ce qui concerne le niveau de vie des Moldaves, les appréciations des répondants, peu nombreuses, dénotent un caractère négatif. Le niveau de vie est extrêmement bas et la misère est généralisée en Moldavie ; les « traces malheureuses de la guerre, de l’Union soviétique » sont profondes . Certains répondants considèrent les Moldaves comme attachés « à leurs traditions », « à l’identité et à la terre, à la langue et à la culture ».

Mais la plupart des appréciations faites dans ce sens sont plutôt négatives. Quelques sujets enquêtés regrettent le manque de patriotisme, d’attachement et de respect des Moldaves à l’égard de leur pays et le désir de nombre d’entre eux d’émigrer à tout prix . Ainsi, ceux qui réalisent cette ambition et finissent par s’installer en France « oublient d’où ils viennent » .

Si l’on considère les appréciations portant sur la Moldavie en général, les répondants se réfèrent de manière positive à l’« histoire » , aux « belles traditions » , aux « beaux paysages » , aux « gens » qui l’habitent, aux « repas agréables » , à la « douceur » et à la « force » du pays. Un sujet enquêté qualifie ainsi la situation en Moldavie comme étant de beaucoup meilleure qu’en Roumanie .

Cependant, la majeure partie des références à la Moldavie présente un caractère éminemment négatif. La Moldavie est avant tout vue comme un « pays de contrastes » , où les indices d’une relative prospérité coexistent avec la misère et la pauvreté extrêmes . Certains répondants ont été sensibles à la tristesse profonde qui envahit les paysages, les édifices, les « visages des gens » , le « marché central [de Chisinau] dans le comportement des gens » . Plusieurs sujets retiennent de leur dernière visite en Moldavie « les villages dans la poussière », « les puits » au bord des routes , les « toilettes à la turque en bois », les « maisons sans douche » . Une répondante remarque la « ruralité des villages malgré l’avancée des technologies » . La Moldavie offre, aux yeux de plusieurs visiteurs français, une image désolante : « Les orphelinats d’état : un cauchemar » , les « routes et bâtiments en piteux état » , il fait « fortement froid dans un bon nombre de transports en commun et magasins » , la « nature [est] pillée, dilapidée », il existe « peu de lieux pittoresques » , l’architecture est « dévastée » , laquelle d’ailleurs présente « assez peu d’intérêt » . Certains répondants regrettent le « manque de démocratie et de liberté » . D’autres sont contrariés par l’« l’omniprésence russe », par la domination de la langue russe aux dépens d’autres langues et cultures .

Pourtant, si la Moldavie provoque en général chez les visiteurs enquêtés un sentiment de tristesse, la ville de Chisinau sauve, en partie, la bonne image du pays. Ainsi, la capitale de la Moldavie est vue par plusieurs répondants comme étant prospère et « active » , une ville où l’on peut voir partout de « belles voitures », de « bons hôtels », des « paysages verts » et de « jolis panoramas », de « belles maisons neuves » . Chisinau « charme » surtout par son centre « calme », « bien organisé », avec des bars et parcs agréables ; la capitale moldave serait, selon l’opinion de plusieurs visiteurs (y compris ceux participant au forum), « propre », « agréable », sans « aucun problème de sécurité » .

Le « marché gigantesque » du centre-ville lui confère un « côté oriental » . Mais comme le pays dans son ensemble, Chisinau apparaît dans la description des participants à l’enquête comme une « ville de contrastes » . Il suffit de s’écarter un peu des rues centrales de la ville pour découvrir « l’agitation, le bruit, le sentiment d’être perdu » qui dominent, par exemple, dans la « gare routière » , dans les « affreux buildings des années 60 en état de délabrement avancé », dans les « rues défoncées et poussiéreuses » . Aux yeux d’un voyageur français, la ville de Chisinau se caractérise par une « routine provinciale (comme en Russie provinciale) » .

Les opinions exprimées dans le cadre de cette enquête peuvent nous surprendre par leur diversité, voire même par leur caractère contradictoire. Dans quelle mesure ces opinions représentent-elles les Moldaves et jusqu’où reflètent-elles l’identité et la réalité que cette population vit au jour le jour ? Je dois faire un aveu : les questions posées aux sujets enquêtés ont été formulées un tant soit peu tendancieusement. Ainsi, par la question « comment caractériseriez-vous les Moldaves… » on pourrait entendre que les « Moldaves » formeraient une population homogène, tous avec le même visage et le même caractère. Certains répondants m’ont reproché subtilement le réductionnisme et la généralisation excessive auxquels mes questions pouvaient conduire. Mais les participants à cette enquête rapide ont compris le jeu lequel je les invitais à jouer, exposant des visages et des fragments surpris hâtivement dans une foule et dans un « film » par ailleurs assez fluides et composites. De plus, chaque réponse implique une sensibilité, une perception et une expérience personnelles et somme toute subjectives. En prenant en compte toutes ces réserves et en mettant en œuvre leur esprit de discernement, les Moldaves pourraient se retrouver facilement dans ces bribes d’impressions et de témoignages. Elles nous renseignent également sur cet autre « occidental » qui est de plus en familier aux « gens de l’Est ». En y regardant de près, nous comprendrons mieux comment peut-on être Moldave mais aussi, en renversant la perspective, comment on peut être Français.