Le pays le plus francophone … et le plus oublié des Français

Article de Henri Gillet

La Roumanie compte 9300 professeurs de français… la Moldavie 2300, soit proportionnellement quasiment le double, ayant une population sept fois inférieure en nombre. Une statistique qui fait de la République moldave le pays le plus francophone d’Europe, ce qui ne saurait cacher le fait qu’il est aussi le plus oublié des Français.

Quasiment tous les professeurs de français roumains ont eu l’occasion de venir, ne serait-ce qu’une fois, découvrir la France, la Belgique ou la Suisse. Depuis 1989, de nombreux programmes ont vu le jour, permettant l’intensification de ces visites. Ils sont financés directement par les états, divers organismes, l’Union Européenne ou s’appuient sur des échanges entre départements, communes, associations et comités de jumelage. Sans oublier les invitations individuelles, concrétisant des relations personnelles.

Il en va tout autrement pour la Moldavie. Au mieux, 10 % de ses professeurs - une trentaine chaque année - ont eu l’occasion de voir Paris et ce pays dont ils s’efforcent de faire aimer la langue à des centaines de milliers de leurs élèves. Aujourd’hui encore, un enfant moldave sur deux fait du français sa langue principale.

Depuis 2003, seulement 135 enseignants moldaves ont bénéficié d’une bourse ou d’une aide leur permettant de venir en France, pour une période de trois-quatre semaines pendant l’été. Ils y suivent un stage de formateurs pour leurs collègues restés sur place, au Centre de Linguistique Appliquée de Besançon. En 2010, seulement 12 bourses de perfectionnement de professeurs d’un mois ont été attribuées.

Des associations, comme Solidarité Laïque, se sont engagées dans ce genre d’initiatives, multipliant aussi leurs actions pédagogiques en Moldavie, le plus souvent avec le concours actif de l’Alliance française de Chisinau qui s’implique fortement.

« Un jour, je flânerai sur les quais de la Seine et sur les grands boulevards »… Un jour ou jamais ?

Certes, en Moldavie même, quasiment tous les professeurs de français ont eu la possibilité de recevoir une formation… au chef-lieu de leur district. Cela remplace-t-il, la charge émotionnelle d’un voyage en France ? Cela renforce-t-il le lien sentimental, le pacte serait-on tenté de dire, noué avec elle quand, dès la fin de l’adolescence, on a pris l’engagement de consacrer toute sa carrière à enseigner sa langue, à faire apprécier sa culture ?

Si les jeunes professeurs peuvent espérer, même plus tard, avoir l’occasion de se promener sur les Champs Elysées… il y a quelque chose de pathétique à voir leurs collègues plus anciens ou à la retraite, renoncer au rêve de toute une vie : un jour flâner sur les quais de la Seine ou sur les grands boulevards. Pour beaucoup, des décennies passées au milieu de ses élèves, sans jamais avoir eu l’occasion, ne serait-ce qu’une fois, de parler français, de voir un seul Français ou francophone dans son village !

Apprendre à conjuguer « Aimer la France »

… Comme cette professeur de Chirileni qui avait entrepris de faire rentrer dans la tête de ses élèves la conjugaison des verbes du premier groupe en écrivant au tableau « Aimer la France »… A décliner tout au long de l’année, à tous les temps et à toutes les personnes !

N’est-il pas possible de se mobiliser pour accueillir tous ces amis, avec lesquels on a tant à échanger ?

Vera, 65 ans, ment à ses élèves pour ne pas les décevoir

Pour Vera Damaschin, c’est la seconde fois de sa vie qu’elle rencontre un Français et, en conséquence, qu’elle pratique notre langue. Avec appréhension… alors que son expression est parfaite. Pourtant la professeur de français a 65 ans. Bien qu’en retraite, elle continue à donner des cours. Ses jeunes collègues ont déserté un pays qui ne leur assure qu’un maigre salaire, 140 € en moyenne, pour s’exiler dans les pays occidentaux ou à Moscou. Il faut bien que l’école continue à fonctionner.

Zimbreni, le village de Vera vote communiste. Après la victoire de l’opposition démocratique, voici deux ans, sa remplaçante a choisi de s’envoler pour l’Angleterre. Drôle de choix pour une supportrice de Voronine, mais l’idéologie ne rentre plus en compte quand il s’agit de survivre.

La retraitée a donc repris du service. Huit heures de cours par jour à l’école et huit heures à travailler dur dans le jardin et la maison avec son mari, Ion, professeur de roumain, également à la retraite. Des « travaux des champs » qui leur permettent de subvenir à leurs besoins. A eux deux, pensions et heures supplémentaires réunies, ils gagnent 160 € par mois.

Leurs mains calleuses ressemblent plus à celles des paysans du coin qu’à celles des fins intellectuels prenant plaisir à lire Alexandre Dumas et Victor Hugo dans le texte. Les travaux domestiques ne leur laissent guère le loisir de se cultiver, comme ils le désireraient. « J’aimerais encore écouter Joe Dassin, Dalida, Aznavour, revoir des films avec Catherine Deneuve, Jean Gabin » soupire Vera. Mais le soir, les yeux se ferment devant le vieil écran de télévision et le couple n’a plus la force de surfer sur internet. Il se tient juste au courant de l’actualité.

Une quarantaine de ses élèves ont suivi sa voie

Dans un sourire contrit, Vera avoue qu’elle ment à ses élèves quand ils lui réclament : « Madame, Madame, vous avez vu la France ? ». « Je ne veux pas les décevoir et puis ça me ferait perdre de mon autorité… Alors je leur raconte celle de mes rêves, de mes lectures, ou celle que j’ai vue à la télé ». Car la professeur n’a jamais visité le pays auquel elle a consacré toute sa vie. Sans illusion, elle confie qu’elle ne le verra jamais. Sans illusion ? Vite dit… car une flamme s’allume dans son regard lorsqu’elle évoque Notre-Dame de Paris, Esmeralda. L’espoir ne renonce jamais.

Au cours de ses plus de quarante années d’enseignement, Vera a transmis le virus de la langue française à une quarantaine de ses élèves qui sont devenus par la suite professeurs de français. Beaucoup ont quitté le métier pour devenir interprètes ou traducteurs auprès de firmes étrangères. L’aspect économique est d’ailleurs la principale motivation qui conduit à opter pour le Français, avec les facilités offertes à l’émigration pour le Canada.

Mais certains de ses élèves choisissent le français par amour de la langue. A Zimbreni, il était obligatoire à partir de 7-8 ans, mais ce n’est plus le cas. Il le redevient au lycée à partir de 14 ans, comme deuxième langue, la seule d’ailleurs au programme.

Pour l’enseigner, Vera doit faire avec le pauvre matériel pédagogique dont elle dispose. Heureusement, l’école a été dotée de seize ordinateurs dernièrement, et puis une habitante de Pau est passée dans le village, voici deux ans. La première Française qu’elle rencontrait ! De quoi remonter le moral ! Par la suite, elle a fait parvenir des livres et toute une collection de « J’aime lire » qui a eu un véritable succès auprès des élèves. « Et de moi aussi », rajoute Vera qui y appris plein de choses. Elle contemple la vieille carte physique de la France, accrochée au mur et repart dans se rêves : les Alpes, la Bretagne, la Provence, la Loire. Oh oui… surtout les châteaux de la Loire !

Le 7 octobre 2011