Monica Heintz, chercheuse en anthropologie à l’Université Paris X. Octobre 2006.

Monica Heintz, vous êtes chercheuse en anthropologie à l’Université de Nanterre et vous avez étudié spécialement la Moldavie. Quel était l’objet de vos recherches dans ce domaine ?

Je poursuis depuis 2003 une enquête sur la transmission des valeurs dans les communautés rurales de Moldavie. Mon terrain se situe dans un village au nord de la République, sur la frontière avec l’Ukraine, et j’élargirai l’étude à la ville voisine lors d’une longue mission prévue pour 2007. L’enquête m’a menée à des recherches sur le rôle des institutions (l’école, l’église, la famille, les mass media et les autorités locales) et sur le rôle du contexte post-socialiste (pauvreté, absence de l’autorité familiale due à la migration des parents) dans l’éducation des enfants du milieu rural.

Je me suis particulièrement intéressée à l’éducation civique que reçoivent les enfants et les adultes, à leur perception de la citoyenneté -dans le sens restreint d’appartenance citoyenne et dans le sens plus large de civisme.

Je mène en parallèle une réflexion sur la méthodologie de l’enquête sur les valeurs. Je travaille avec des anthropologues et des sociologues sur les fondements épistémologiques et les méthodes de recherche des discours et pratiques dites « morales » et j’explore les possibilités d’une approche interdisciplinaires des déviations morales (envie, mensonge) en collaboration avec des spécialistes en économie comportementale et en sciences cognitives. C’est sur ces bases que j’entends poser la monographie portant sur le mensonge que je prépare en ce moment et qui est basée sur les données recueillies en République de Moldavie.

Vous avez réalisé un film sur la Moldavie pour la télévision roumaine. Pouvez-vous nous en raconter les grandes lignes ?

Le film s’intitule ’Tara de aici, tara de dincolo’ (Pays d’ici, pays de là-bas) et a été réalisé avec Alin Rus, un anthropologue roumain, en 2005. Nous avons posé des questions concernant l’identification nationale aux membres de l’élite politique et intellectuelle moldave de Chisinau ainsi qu’aux habitants du village dans lequel je conduis mes études de terrain. Nous nous sommes intéressés aux arguments de ceux qui avaient des points de vue pro-moldaves et indépendantistes - vous pouvez voir parmi les interviewés des politiciens connus des partis centristes (Serafim Urechean, Nicolae Andronic) et des acteurs politiques du gouvernement communiste (Olga Goncearova).

Le film est devenu une recherche à pleins droits plutôt qu’une illustration de mes résultats de recherche, quand ceux qui niaient publiquement leur appartenance roumaine par leurs actions politiques ont montré, dans les discussions privés, une conscience non ambiguë d’être roumains. Pour nous le film est devenu le point de départ pour des nouvelles interrogations : pourquoi cette transformation devant la caméra ? Etait-ce dû à l’identité des réalisateurs et au public roumain auquel le film était destiné ou à l’identité duplicitaire des politiciens moldaves ? Que gagnent les politiciens à maintenir l’ambiguïté sur l’identité roumaine/moldave parmi la population de la République de Moldavie ?

Quant à la diffusion du film, je serai plus modeste - ce film a été surtout présenté à des conférences scientifiques et n’a été accueillie qu’une fois par une chaîne de télévision roumaine. Mais l’intérêt des roumains pour la Moldavie a augmenté récemment et nous devrions certainement le proposer.

Vous avez dirigé un livre sur la Moldavie qui sort en novembre. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit d’un livre intitulé Stat slab, cetatenie incerta (Etat faible, citoyenneté incertaine) qui sortira en Roumanie et République de Moldavie grâce à la maison d’édition Curtea Veche et qui réunit des articles des jeunes politologues, anthropologues et historiens qui ont conduit récemment des études sur la Moldavie.

Nous nous sommes demandé comment les droits civiques, sociaux et politiques s’articulent dans un pays européen ’non- occidental’ dont l’existence étatique est disputée. Comment le peuple vit son appartenance citoyenne dans un pays dont la seule réputation internationale est la pauvreté ?

L’ouvrage analyse la citoyenneté en République de Moldavie, partant des débats théoriques développés depuis les années 1990 en sciences sociales, mais va plus loin pour relier la théorie aux développements politiques et historiques récents en Moldavie sur la base des données empiriques. Les contributions au volume soulignent en particulier le rôle primordial des conditions économiques dans la détermination des loyautés étatiques et des identités citoyennes.

Propos recueillis par Florent Parmentier, analyste-politique pour Moldavie.fr