Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique, Directeur du site géopolitique www.diploweb.com. Novembre 2009

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Pierre Verluise
Pierre Verluise

Pierre Verluise est Directeur du site géopolitique www.diploweb.com. Docteur en Géopolitique de l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV). Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense. Chercheur à l’IRIS (Paris) et la Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (Montréal). Il développe une étude géopolitique de l’Union européenne et de ses frontières. Son approche est à la fois multidisciplinaire (histoire, géographie, démographie, économie, science politique, diplomatie, géostratégie) et transversale (anciens et nouveaux États membres, candidats et voisins). Il analyse notamment les incidences des élargissements récents et à venir.

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1) Vous venez de publier deux livres sur la géopolitique européenne. Pouvez-vous résumer les principales idées contenues dans ces travaux ?

Le premier ouvrage, s’intitule « 20 ans après la chute de Mur. L’Europe recomposée » (Paris, éd. Choiseul, 2009). Il vient d’être publié en Moldavie aux éditions Cartier, sous le titre « DUPA DOUAZECI DE ANI DE LA CADEREA ZIDULUI. Europa reconfigurata », avec une préface de Catherine Durandin (ISBN 978-9975-79-597-5).

De quoi s’agit-il ? S’il peut sembler évident que, « Vingt ans après la chute du Mur », la donne géopolitique mondiale a radicalement changé, on a moins connaissance des jeux secrets entre puissances pendant et après la Guerre froide, comme de l’âpreté des luttes d’influence autour - et au sein - de l’Europe ces deux dernières décennies. C’est tout l’objectif de l’ouvrage que de nous éclairer sur le chemin parcouru, à l’heure où l’on célèbre le 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin.

L’angle choisi n’est pas celui du récit classique de l’histoire de la fin de la Guerre froide et de la construction européenne. Au contraire, le livre invite au cœur des raisonnements et des stratégies des différentes personnalités ou puissances qui ont contribué à façonner l’Europe d’aujourd’hui : les entretiens et témoignages recueillis auprès d’acteurs de cette époque nous font revivre les événements marquants de l’avènement de la nouvelle Europe.

Le deuxième ouvrage, co-signé avec le recteur Gérard-François Dumont, a pour titre « Géopolitique de l’Europe » (Paris, Sedes).

De tous les continents, l’Europe est celui dont la définition suscite régulièrement les plus vives controverses. Où commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ? Cette géopolitique de l’Europe traite du territoire composite qui s’étend de l’Atlantique à la vaste Russie. Sa configuration en a été profondément remodelée depuis la fin de la Guerre froide. L’Union européenne des 27 y est l’un des acteurs, aux côtés d’un ensemble d’États et d’institutions qui concourent à une dynamique européenne complexe.

La méthode, délibérément pluridisciplinaire, permet d’en comprendre les ramifications et d’en analyser les enjeux présents et futurs. Il faut noter la volonté d’exposer clairement, de mettre en perspective et d’indiquer les sources. L’ouvrage, richement illustré, compte 19 cartes, 24 graphiques et 40 encarts. Chacun des 16 chapitres se termine par des propositions de sujets – un bonus qui sera particulièrement apprécié des lecteurs qui font des études et souhaitent se préparer aux concours.

2) Vingt ans après la chute du mur, l’Europe vous paraît-elle plus unie que jamais ?

Le mot Europe est un des plus ambigus. S’agit-il de l’Europe communautaire, soit l’Union européenne ? S’agit-il de l’Europe géographique ? Si nous considérons le cas de l’Europe communautaire, sa population compte désormais 500 millions d’habitants rassemblés dans 27 Etats, dont 10 pays d’Europe centrale et orientale. Ces pays sont à la fois unis et différenciés. En effet, les niveaux économiques comme les profils démographiques restent assez différenciés. Les 10 pays d’Europe centrale et orientales ont été en phase d’enrichissement entre 1995 et 2008 mais restent plus pauvres que la plupart des anciens membres. Ces nouveaux membres se caractérisent également pas une fécondité souvent très affaiblie et des processus de vieillissement « par le bas », voire de dépopulation à moyen terme.

Quant à l’Europe au sens géographique, ses relations sont fort heureusement bien moins tendues qu’à l’époque de la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Pour autant la question des frontières orientales comme la dépendance énergétique de l’UE à l’égard de la Russie restent des sujets sensibles.

3) Quelles sont les dynamiques géopolitiques que vous observez en Moldavie ?

Comme l’Ukraine, la Moldavie est une candidate officieuse à l’Union européenne. C’est l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne qui laisse espérer à ce territoire, dont elle est proche pour des raisons historiques et culturelles, que Bucarest défende ses chances d’adhésion. La Roumanie porte plus généralement à la région de la mer Noire une attention privilégiée. Elle a été le promoteur de l’initiative européenne de la « synergie de la mer Noire » en 2007, avec la Bulgarie.

Plusieurs facteurs conduisent toutefois à une certaine prudence concernant les chances d’un élargissement rapide pour la Moldavie. D’autant plus qu’en 2009 le contexte, pour des raisons économiques et politiques, n’y est pas favorable. D’une part, l’instabilité de la situation politique roumaine paraît peu propice à optimiser le poids politique de Bucarest sur ce dossier. En outre, les relations politiques entre la Roumanie et la Moldavie ne sont pas toujours simples, et connaissent des crises régulières, au gré des élections de part et d’autres. D’autre part, la Moldavie est handicapée par le séparatisme transnistrien. En 2008, aucune tentative pour sortir de l’impasse n’a encore réussi. L’engagement de l’UE butte sur l’obstruction de la Transnistrie et … de la Russie.

D’après Florent Parmentier, « L’UE s’est d’abord intéressée à la Moldavie sous l’angle sécuritaire (conflit régional, trafics, instabilité), avec l’objectif de stabiliser ce pays. Elle a parfois eu quelques succès. La mission EUBAM, qui surveille la frontière entre l’Ukraine et la Transnistrie a eu un réel impact sur les autorités transnistriennes. Toutefois, le partenariat oriental de mai 2009 ne répond qu’imparfaitement aux demandes moldaves. La perspective de libre-échange demandera de coûteux efforts d’adaptation pour les acteurs économiques. Le dossier de la sécurité énergétique concerne marginalement les relations entre l’UE et la Moldavie. Enfin, le pacte migratoire est davantage perçu comme un moyen pour l’UE de contrôler les flux qu’une possibilité de voyager dans l’espace Schengen pour les Moldaves. La stratégie moldave doit donc consister à se rapprocher de l’Europe du Sud-Est si elle veut avoir à terme une chance d’intégrer l’UE. En effet, sa taille et sa population la rapproche de la Macédoine plutôt que de l’Ukraine, et sa situation géostratégique est plus proche de l’UE que des pays du Caucase ».

De façon assez classique, Moscou utilise ici tout son pouvoir de nuisance pour se mettre en position de force. L’embargo russe de 2006 avait provoqué d’importants dégâts économiques pour l’économie moldave. Ce sujet a notamment été avancé lors des négociations à propos du Kosovo… ce qui n’a pas empêché sa déclaration d’indépendance, au grand dam du Kremlin. Moscou met en place des mesures pour obliger la Moldavie à revenir sous sa tutelle, notamment à travers une augmentation des tarifs gaziers. En fait, la politique russe à l’égard de la Moldavie s’inscrit dans une tendance plus générale de la Russie visant à rétablir son contrôle sur son « étranger proche ». Soucieux de s’imposer comme un acteur incontournable de la scène internationale, le Kremlin tient à ce que ces partenaires reconnaissent son « étranger proche » comme sa zone d’influence incontestée. Cette attitude est encouragée par des intellectuels réhabilitant l’empire, comme les néo-eurasistes, qui ont eu une influence sur la politique étrangère russe (Didier Chaudet, Florent Parmentier, Benoît Pélopidas, Imperiul in oglinda. Strategii de mare putere in Statele Unite si Rusia, Chisinau, Cartier, 2008. Traduction Gabriela Siclovan).

Compte tenu du désir d’émancipation de la majorité des pays concernés, Moscou accorde de plus en plus ouvertement son soutien aux régimes séparatistes, non seulement en Transnistrie mais encore en Abkhazie et en Ossétie du Sud (Géorgie). Au mois d’août 2008, la trêve olympique est rompue par une guerre russo-géorgienne. Le Kremlin vise ici plusieurs buts. En premier lieu : déstabiliser le régime géorgien issu de la révolution des roses. En deuxième lieu : écarter les projets d’infrastructures énergétiques passant par la Géorgie pour évacuer les hydrocarbures de la Caspienne et d’Asie centrale vers l’Union européenne En troisième lieu : tenter de barrer la route à une adhésion de Tbilissi à l’OTAN. Fin août 2008, Moscou reconnaît l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, au détriment de l’intégrité territoriale de la Géorgie. L’UE dénonce cette mesure unilatérale. Pour autant, Bruxelles hésite faire respecter l’accord co-signé, déclare dans un entretien l’ambassadeur de Géorgie, Mamuka Kudava : « Plus de neuf mois après, l’accord négocié le 12 août 2008 par la présidence de l’Union européenne, assurée à l’époque par Nicolas Sarkozy, n’est toujours pas appliqué par la partie russe. Les observateurs de l’UE et de l’OSCE n’ont toujours pas accès à l’Abkhazie et à l’Ossétie du Sud, annexées par la Russie. L’intégrité territoriale de la Géorgie n’est donc pas respectée. Après avoir manipulé le cadrage de l’accord, les Russes ne l’appliquent même pas. Le retour au statu quo ante n’est pas une réalité.

Comment l’Union européenne pourrait-elle devenir une puissance respectée si l’accord qu’elle a porté reste du papier ? D. Medvedev et V. Poutine ont réussi à bluffer les Européens. Il est désormais évident que la délicatesse des diplomaties communautaires est plutôt perçue comme une faiblesse.
Ainsi, l’UE se déconsidère quand elle reprend, dès octobre 2008, les négociations avec la Russie pour un nouvel accord de partenariat sans même déplorer que Moscou ne respecte pas ses engagements du 12 août 2008. Bruxelles doit assurer un suivi et insister aussi longtemps que nécessaire. » (Mamuka Kudava, « UE-OTAN / Géorgie : quelles perspectives ? », entretien avec Pierre Verluise, publié le 12 mai 2009 sur le site www.diploweb.com à l’adresse http://www.diploweb.com/UE-OTAN-Georgie-quelles.html.)
Au-delà de ce cas particulier, les experts occidentaux considèrent généralement que si le Kremlin le souhaitait, ces conflits trouveraient des solutions. En fait, la pérennité de situations tendues à sa périphérie permet à la Russie de conserver une forme d’influence dans ces régions.

Dans ce contexte, il semble difficile d’imaginer l’UE affronter brutalement la Russie sur le terrain de la Transnistrie, donc de la Moldavie. La Commission en particulier est généralement plus prudente que le Parlement européen dans ses approches. En juillet 2008, un expert de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) confie : « Il y a, à Moscou, une réflexion sur la négociation d’ensemble qui pourrait être menée pour consolider des « lignes rouges » en Europe. La neutralité de la Moldavie est récemment devenue le cœur du débat pour les Russes. » (Nathalie Nougayrède, « Moscou propose un « pacte de sécurité » paneuropéen », Le Monde, 18 juillet 2008). Le Kremlin souhaiterait mettre en place un vaste marchandage sur les conflits gelés aux pourtours de l’Europe. Les voies de la négociation diplomatique seront probablement privilégiées mais l’issue reste inconnue. Pour l’heure, l’Ukraine et la Moldavie conservent le profil d’États « lisières » à la frontière orientale d’un espace communautaire prospère. C’est pourquoi il est particulièrement important de s’y intéresser.