La « lettre des 66 » et les germes du retour à la langue roumaine et à l’alphabet latin

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Fin du mois d’août 1989, mûrissait un des plus importants événements du mouvement de renaissance nationale de Bessarabie.

Il y a 26 ans, vers la fin du mois d’août, mûrissait un des plus importants événements du mouvement de renaissance nationale de Bessarabie – une lettre ouverte signée par 66 personnalités qui demandaient de manière tranchante aux autorités de mettre fin à l’expérience dite « la langue moldave » et de décréter le roumain langue officielle du pays.

C’était pratiquement le moment quand l’histoire contemporaine de la Moldavie commençait. Des milliers de personnes, provenant de diverses localités du pays, ont ultérieurement envoyé des lettres de soutien aux journaux « Învăţământul public » (« L’enseignement public ») et « Literatura şi arta » (« La littérature et l’art ») qui avaient publié la lettre ouverte. Les débats ardents et les polémiques ont ouvert les yeux aux Moldaves endoctrinés le long de plusieurs décennies sous le pouvoir soviétique et les ont incités à sortir dans la rue.

Une longue série d’actions de protestation ont suivi, culminant par la Grande Assemblée Nationale du 27 août 1989 lors de laquelle des centaines de milliers de personnes ont demandé que la langue roumaine soit décrétée langue officielle de la république, ainsi que le retour à l’alphabet latin, ce qui est devenu réalité trois jours plus tard.

Linguistes, écrivains, hommes d’arts, aux côtés de mathématiciens, biologistes et psychologues, ont signé la lettre ouverte adressée à la « Commission interdépartementale du Présidium du Soviet Suprême de la République Soviétique Socialiste Moldave chargée de l’étude de l’histoire et des problèmes du développement de la langue moldave ».

La lettre des 66 personnalités (écrite avec des lettres cyrilliques). Photo : le journal « Adevărul »
La lettre des 66 personnalités (écrite avec des lettres cyrilliques). Photo : le journal « Adevărul »

« Nous espérons que le travail de cette Commission mettra fin à un chapitre honteux de la linguistique de conjoncture – la théorie des « deux langues » romanes dans le nord du Danube. Nous sommes persuadés que cette position compromise a donné des effets sinistres – la dégradation de tous les points de vue de la langue maternelle de la population indigène de la Moldavie Soviétique, la mutilation de sa conscience linguistique et de sa mentalité. (…) Notre langue doit jouir des mêmes conditions que l’espagnol dans les pays de l’Amérique Latine ou l’allemand en Autriche. Autrement dit, c’est seulement quand plusieurs générations de Moldaves auraient utilisé leur langue maternelle dans tous les domaines de la vie que nous aurons le droit de poser la question : est-ce bien la langue roumaine ou une version de la langue roumaine ? », écrivaient les 66 signataires de l’appel publié le 17 septembre 1988 dans le journal « Învăţământul public ».

Des tas de lettres de soutien

Les initiateurs de la lettre furent les linguistes Emil Mândâcanu, fis du feu linguiste Valentin Mândâcanu (auteur de l’article « Veşmântul fiinţei noastre » (« Les habits de notre langue ») publié en avril 1988 dans la revue littéraire « Nistru ») et Vlad Pohilă, ainsi que le mathématicien Viorel I. Cibotaru. Chacun d’entre eux avait écrit des fragments distincts du texte qui ont ultérieurement été intégrés. Après, ils ont sollicité à leurs collègues de signer la lettre. « Au début, nous pensions collecter 50 signatures des personnes fameuses que nous avons très vite trouvées. Deux semaines après, nous avions 65 signatures. Moi, je n’avais pas signé, car je n’étais pas docteur ès sciences, mais les collègues ont insisté que je signe et j’ai posé la 66-ième signature », se souvient le linguiste Vlad Pohilă.

La « une » du journal « Învăţământul public » du 17 septembre 1988. Photo : le journal « Adevărul »
La « une » du journal « Învăţământul public » du 17 septembre 1988. Photo : le journal « Adevărul »

Selon Vlad Pohilă, l’initiative était inspirée du modèle des Pays Baltes et chaque personne signait sur une feuille blanche, ce qui était, d’un côté, une mesure de discrétion et, d’autre côté, permettait de donner aux signataires l’illusion d’être le premier dans la liste, donc le plus important. « Un lundi, j’ai déposé la lettre aux comités de rédaction des journaux « Învăţământul public » et « Literatura şi arta ».

Le mercredi suivant, le rédacteur-en-chef de « Învăţământul public », Anton Grăjdieru, m’invité à son bureau et m’a dit : « Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? », raconte Vlad Pohilă. Une semaine plus tard, la lettre a aussi été publiée dans « Literatura şi arta ». Quelques jours après la publication, des tas de lettres de soutien arrivaient aux rédactions des deux journaux.

« C’était une preuve de conscience civique »

La professeure universitaire Irina Condrea, docteur ès lettres, se souvient qu’elle a signé la lettre lorsqu’elle prenait un café à l’invitation d’Emil Mândâcanu. « Le texte rédigé par les initiateurs n’a pas été modifié. Le feu linguiste Valentin Mândâcanu a contribué à sa rédaction, de même que Vlad Pohilă. C’était un texte très bien fait. C’était la première preuve de conscience civique. Un germe de la société civile », dit la linguiste.

«  Le texte de la lettre reste toujours actuel, car nos doléances n’ont pas été réalisées. A cette époque-là, ce fut un signe de grand courage qui a eu un impact extraordinaire. Je suis étonnée du fait que certains d’entre ceux qui aujourd’hui crient à haute voix que nous sommes des Roumains n’aient pas signé cette lettre », conclut Irina Condrea.

« Aujourd’hui, nous aurions recouru à d’autres voix »

L’analyste politique Arcadie Barbăroşie est un des signataires de la lettre. A cette époque-là, il était chef de la chaire Mathématique supérieure et Mécanique théorique de l’Université Agraire de Chisinau. « Slavian Guţu est venu à mon bureau. Il m’a parlé de la lettre et j’ai apprécié l’idée. Cela m’a paru une chose très importante », se souvient Arcadie Barbăroşie.

Selon Arcadie Barbăroşie, si l’élite moldave de cette époque-là avait l’expérience politique d’aujourd’hui, tout se serait déroulé autrement. « Nous aurions recouru à d’autres voix, nous aurions demandé des choses, en promettant quelque chose. On aurait négocié, sans recourir à des confrontations. A présent, il faut savoir apprendre des leçons. (…) », constate l’analyste.

Aux côtés des poésies, « Literatura şi arta » publiait des milliers de lettres et des signatures de soutien. Photo : le journal « Adevărul »
Aux côtés des poésies, « Literatura şi arta » publiait des milliers de lettres et des signatures de soutien. Photo : le journal « Adevărul »

Cette opinion est partagée par un autre signataire de la lettre des 66, Aurelian Silvestru, directeur du Lycée « Prometeu » de Chişinău, à l’époque – chef du Laboratoire Psychologie de l’Institut de recherches pédagogiques du Ministère de l’Enseignement.

« Si les autorités soviétiques apprenaient que quelqu’un tramait des choses pareilles, on le destituait et les services spéciaux ouvrait un dossier contre cette personne. A cette époque-là, on discutait beaucoup en sourdine », décrit l’époque d’antan Aurelian Silvestru. A son avis, la lettre a atteint son but, provoquant une vague de « libération de l’esprit des menottes des prisons soviétiques ».

« Ceux qui mènent une politique anti-nationale ne sont pas encore morts. Mais ce qui est important c’est que s’élève une nouvelle génération qu’on ne peut pas mentir. Les fossiles vont succomber un jour », dit Aurelian Silvestru.

Où se faisait la conspiration

L’écrivain Vladimir Beşleagă raconte que toute la conspiration qui a donné naissance à la fameuse lettre s’est faite dans une petite pièce du Musée de l’Union des Ecrivains où siégeait temporairement le Front Populaire nouvellement créé.

« Cette lettre-là a été une déclaration suprême, une preuve de grande responsabilité et de dignité dans les conditions du système soviétique, mais elle ne correspondait pas aux désidérata de l’indépendance et de la souveraineté de la Moldavie », constate l’écrivain.

« C’était un énorme groupe de signataires, fait qui était terriblement impressionnant. La lettre a éveillé des réactions violentes, radicales de la part des russophones. Les officiels s’opposaient avec véhémence contre nos propositions faites lors des réunions de la Commission chargée de la législation linguistique. Ce que les lois stipulent diffère de ce que notre commission avait proposé », conclut l’écrivain Vladimir Beşleagă.

Article de Valentina Basiul repris sur le site
http://adevarul.ro/moldova/politica/scrisoarea-celor-66-germenii-revenirii-limba-romana-grafia-latina-1_521fa189c7b855ff56272621/index.html

Traduit pour www.moldavie.fr

Le 31 août 2015