La vie des étudiants de Chisinau dans les années 1944-1956 (II)

Etude d’Aurélia Felea

Lire la première partie

Juste après-guerre, la population, notamment rurale, recourait beaucoup au troc : on échangeait des produits alimentaires contre divers objets tels que vêtements, tissages faits main, tapis et même des maisons. Quant aux étudiants, ils ne disposaient pas de biens à échanger ou à vendre, sauf quelques pièces qu’ils trouvaient occasionnellement dans des immeubles dévastés par la guerre. Les syndicats étudiants distribuaient alors des bons permettant l’acquisition de produits difficiles à trouver : habits, gaz lampant, etc. Les étudiants de cette époque se souviennent qu’ils vendaient les objets achetés avec ces bons pour se procurer à manger.

Pendant la terrible famine de 1946-1947, il n’y avait en fait presque rien à acheter ou échanger. Dans les villages, tout comme dans les villes, il n’y avait au mieux en rayons des magasins que du sel, des allumettes, du gaz lampant, du pain, des céréales, des conserves et des bonbons.

La pénurie a provoqué des mouvements de population. Les villageois venaient dans les villes à la recherche de pain, tandis que les citadins cherchaient des solutions à la campagne. De plus, des jeunes gens d’autres régions de l’ex-URSS, y compris de grandes villes comme Odessa et Moscou, venaient faire leurs études à Chisinau dans l’espoir d’y trouver plus facilement de la nourriture. Mais, hélas en ce temps-là, nulle part dans le pays la vie n’était facile.

La crise alimentaire qui a sévi dans la première décennie d’après-guerre et dont les causes sont aujourd’hui imputées à la politique erratique des autorités communistes, a eu des conséquences dramatiques pour les étudiants aussi. Selon certaines estimations pourtant incomplètes, dans les années 1946-1947, près de 10 % de la population de la République Soviétique Socialiste Moldave sont décédées à cause d’inanition, soit 200 000 personnes. Le manque de nourriture a fait des victimes dans les milieux universitaires aussi. En 1947 par exemple, c’est la sous-nutrition qui a causé la mort de Pavel Lototski, professeur de latin à l’Université d’Etat.

Les étudiants malades figuraient sur des listes spéciales et bénéficiaient de denrées supplémentaires dans les cantines destinées à l’alimentation des personnes en état de sous-nutrition grave. Et, pour ne pas perdre le fil des cours, ils étaient aidés par les biens portants.

Toutefois, un grand nombre d’étudiants n’ont pas pu faire face à la famine et ont dû abandonner leurs études. Cette même raison a aussi contraint certains professeurs à quitter les universités pour rechercher un emploi leur permettant de survivre. Tadeus Malinovski (1921-1996) par exemple, a renoncé à son poste d’assistant à l’Institut Pédagogique pour un poste de simple professeur scolaire. Il est toutefois devenu plus tard un chercheur renommé dans le domaine de la physique appliquée, lauréat du Prix d’Etat et membre de l’Académie des Sciences de la R.S.S. Moldave.

Les étudiants qui avaient combattu pendant la guerre portaient des uniformes, des manteaux et des bottes militaires. Certains portaient les habits militaires de leur père rentré de la guerre. D’autres n’avaient pas d’habits du tout, pas même de chaussures pour l’hiver, mais néanmoins personne ne manquait les cours car sinon ils auraient risqué la radiation.

Les supports pédagogiques, tout comme la littérature spécialisée, manquaient cruellement, et, par conséquent, les notes prises durant les cours étaient très précieuses, on allait jusqu’à en voler…

Pendant les années 1944 à 1956, on vendait très peu de vêtements dans les commerces publics, mais il y avait des étoffes et les femmes cousaient contre payement pour leur famille ou pour leurs connaissances. Les prestations des tailleurs étaient inaccessibles pour la plupart des gens.

Dans les années 1950, la vie s’améliorait peu à peu, toutefois très peu de gens avaient de bonnes chaussures en cuir et avec des talons, confectionnées industriellement. On portait surtout des chaussures faites à la main en étoffe épaisse et, parfois même, en carton. Les jeunes filles portaient une sorte de pantoufles, tandis que les hommes se contentaient de galoches qu’on pouvait acheter dans les magasins d’Etat.

Une personne qui a fait partie des premières promotions d’étudiants en médecine se souvient que, peu avant les fastueuses solennités dédiées au 25e anniversaire de la constitution de la R.S.S. Moldave, les services de voirie avaient goudronné une portion de l’artère principale à Chisinau, sur environ 150 mètres. Ce fut un désastre : « La plupart d’entre nous n’avaient pas de bonnes chaussures. A cause de l’asphalte collant, des milliers de semelles et de talons des participants au défilé sont restés collés sur cette partie du boulevard ».

Les étudiants se voyaient contraints de chercher des sources supplémentaires de subsistance. Les plus anciens ont le souvenir que l’appui de leur famille était décisif dans la prolongation de leurs études. « Mes parents étaient à Balti. Nous étions six enfants dans la famille, dont deux étudiants. Ma sœur faisait ses études à l’Institut Pédagogique Ion Creanga. Tous les samedis, je rentrais à Balti en train, sans billet, juste pour manger un morceau de pain chez nous. Ma mère en gardait toujours un morceau pour moi. »

Par ailleurs on constatait aussi que certains étudiants soutenaient leurs parents restés à la campagne, en leur apportant du pain qu’ils achetaient à Chisinau. En 1949, les étudiants dont les familles avaient été déportées dans les régions de l’Est et du Nord de l’URSS non seulement se sont vus dépourvus de soutien moral et isolés du point de vue social, mais aussi privés de toutes sources de subsistance. « Je suis resté tout seul, sans habits et sans chaussures d’hiver, sans moyens de subsistance. Quand je suis revenu dans mon village, je n’y ai trouvé que la maison vide de mes parents, ainsi que le chien et un chat qui m’avaient reconnu et attendaient que je leur donne à manger. Des proches m’ont donné un manteau et des chaussures, car les miens avaient été emportés par les déportés et j’étais content qu’ils aient pu s’en servir dans la région de Kourgan où le climat est très froid ».

Les gens des villages moldaves ont toujours soutenu leurs enfants étudiants en leur donnant des denrées alimentaires et, plus rarement, de l’argent. Mais pendant la première décennie d’après-guerre, il était très difficile d’apporter une telle aide. Les employés des kolkhozes avaient une rémunération symbolique. Par exemple, les anciens employés du kolkhoze dit Pobeda (Victoire) du village de Speia se souviennent que vers la fin de années 1940, on ne leur donnait que 100 grammes de pain par jour ouvré. En plus, la plus grosse partie de leur rémunération était octroyée en automne, ce qui voulait dire qu’ils ne pouvaient aider leurs enfants étudiants qu’à certaines périodes de l’année.

Voilà pourquoi beaucoup d’étudiants faisaient des travaux occasionnels et acceptaient même des emplois à temps plein. A la gare, on trouvait toujours du travail : les étudiants chargeaient et déchargeaient des wagons, transportaient toutes sortes de matériaux (bois, briques, outillages, cagettes de fruits, etc.). Les étudiants en médecine des années supérieures étaient acceptés comme assistants dans les services de nuit des hôpitaux de la ville. Le métier de gardien de nuit était réservé aux étudiants. Mais la qualité des études était certainement affectée du fait que les étudiants devaient travailler, car, comme eux-mêmes le reconnaissaient, ils manquaient souvent les cours ou bien y venaient très fatigués ou sans avoir fait leurs devoirs.

Le travail intellectuel permettait lui-aussi des compléments de revenus. En échange de bons pour du pain, des étudiants besogneux rendaient des services à leurs collègues plus aisés : ils leur recopiaient des notes de cours, faisaient des traductions du ou en russe, etc. En outre, vue la pauvreté des supports pédagogiques dans les établissements d’enseignement, les étudiants s’engageaient à dessiner, contre payement, diverses planches ou esquisses ou encore à faire des calculs pour des institutions d’Etat. Mais souvent le paiement intervenait longtemps après que les travaux avaient été faits, ou bien les étudiants étaient payés beaucoup moins que promis.

Les étudiants étaient obligés par ailleurs d’effectuer divers travaux publics non-rémunérés. Essayer d’esquiver ces travaux voulait dire risquer de perdre sa bourse ou même se faire exclure des études.

Les recherches axées sur cette période historique sont loin d’être exhaustives. Toutefois, à ce stade de notre investigation, nous pouvons affirmer que la vie quotidienne des étudiants soviétiques a été marquée dans ces années-là par de nombreuses pénuries qui ne peuvent être que partiellement expliquées par les difficultés inhérentes à la période d’après-guerre.

Bien que l’Etat ait voulu assumer l’organisation et le financement de l’enseignement supérieur, après avoir nationalisé l’économie, la production et la distribution des biens, les autorités ont en fait plutôt laissé les étudiants au bon vouloir de la population.

Etude reprise sur le site http://www.contrafort.md/numere/studen-ilor-din-chi-u-n-anii-1944-1956-ii

Traduit pour www.moldavie.fr

Relecture – Didier Corne Demajaux.