Didier Chaudet, président du groupe « Euro-Power / Europe puissance ». Octobre 2007

1) Vous présidez le groupe de réflexion « Euro-power / Europe-puissance ». Comment rattachez-vous les aires politiques internationales qui deviennent des espaces de solidarité dans la mondialisation (francophonie, lusophonie, hispanophonie) et l’idée d’Europe-puissance ?

A mes yeux, puissance signifie avant tout capacité de projection. Pas uniquement la projection militaire d’ailleurs, mais également l’influence politique, économique, liens historiques, et, bien entendu, linguistiques. Dans cette optique, les espaces où existe un lien par la langue, et la notion d’Europe Puissance, s’associent naturellement. L’Europe serait bien avisée d’associer l’esprit qui a créé l’Union (recherche d’une véritable paix pour un continent ayant provoqué et vécu deux conflits mondiaux, recherche du dépassement de l’esprit raciste et étroit ayant permis l’Holocauste, et avant cela l’impérialisme colonisateur) à ces liens naturels dont certains de ses Etats membres jouissent dans certaines zones du monde.

Il y a ici une certaine ironie de l’Histoire : ces aires de solidarités linguistiques sont nées de l’Europe du passé, qui s’entredéchirait et cherchait la puissance par la conquête de territoires lointains. Aujourd’hui l’Europe peut revenir sur ces territoires, mais dans un esprit de coopération, de véritable « Empire non-impérialiste », toujours pour son plus grand intérêt, mais également, clairement, dans l’intérêt de populations extra-européennes. Le lien pourra être consolidé sans esprit de conquête, voire parfois restauré (la francophonie a parfois souffert de la politique étrangère de la France ces dernières décennies), ce qui pourrait donner à l’Europe, sur le long terme, un avantage décisif non seulement face à l’Hyperpuissance américaine, mais aussi face aux Grandes Puissances émergentes, comme la Chine et l’Inde.

2) En tant que spécialiste, comment définiriez-vous la turcophonie ?

La turcophonie rassemble tous les populations que l’on considère ethniquement comme turques. Ces populations sont majoritaires dans les Etats suivants : Turquie bien sûr, Azerbaïdjan, Turkménistan, Kazakhstan, Kirghizie, Ouzbékistan. Mais on retrouve également des peuples dont les racines sont turques ailleurs au Moyen Orient et en Grande Asie Centrale, par exemple en Irak (les Turkmènes, minorité irakienne de fait très lié à Ankara), ou encore les Ouzbeks d’Afghanistan. On retrouve également des peuples turcs en Europe : je pense notamment aux Gagaouzes de Moldavie.

De fait, il est difficile de parler d’un ensemble naturel turcophone. Il y a une certaine réalité historique à la chose : ethniquement, historiquement, le lien existe, et, du 19e siècle à la reprise en main par le pouvoir soviétique, la grande peur de Moscou était bien le panturquisme, l’alliance de tous les peuples turcs, notamment contre les Slaves orthodoxes. Au début du 20e siècles, des militaires et administrateurs turcs ont vu dans cette idée la voie de la rédemption, face à un Empire Ottoman qui semblait condamné par l’idée européenne d’Etat-nation. Du temps d’Ataturk, fondateur de la République turque, il était bien clair que, si les Soviétiques étaient l’allié du moment, il ne pouvait être oublié que des frères étaient maintenu prisonniers dans un Empire qui un jour, pourrait s’écrouler. Mais ce que l’élite turque anatolienne n’avait pas pris en compte, c’est le décalage entre les dialectes turcs. De fait, l’intercompréhension n’est pas complète : un Turc peut comprendre un Azéri sans aucun problème, ça ne sera pas le cas face à un Ouzbek, donc le parler officiel, qui était en fait, à l’origine, le parler de Tachkent, est très fortement persanisé. Difficile, donc, de parler d’une réelle communauté linguistique. Mais s’arrêter là serait oublier que les solidarités linguistiques sont rarement objectives : l’espagnol de Madrid n’est pas celui de Mexico, et il est quasiment impossible à un nationaliste arabe de Syrie de comprendre un autre Arabe tout aussi nationaliste, mais d’origine algérienne. La communauté est au moins autant historique, et politique. C’est clairement le cas pour la turcophonie : elle se construit clairement autour de l’héritage historique commun, ainsi qu’autour d’une certaine vision de l’Etat musulman, entre révérence envers la mémoire d’Atatürk, et rattachement à l’Europe. En termes politiques, elle peut permettre à la Turquie de se projeter et d’affirmer une certaine puissance. Elle n’a pas pu le faire clairement jusque là par manque de moyens. Mais une Turquie entrée dans l’Union Européenne pourrait avoir un impact prodigieux dans la région, ce qui serait une bonne chose non seulement pour les Turcs, mais également pour une Europe qui se voudrait Grande Puissance.

3) Que pensez-vous de l’organisation du Sommet de la Francophonie, « Chisinau 2012 » qui se propose de faire rencontrer la francophonie avec le mouvement turcophone ?

Clairement, il s’agit d’une très bonne initiative. La Moldavie, pays latin, est dans une situation unique, de pouvoir ainsi associer la francophonie, de par l’enraciment de la langue française sur son territoire, et la turcophonie, de par sa population gagaouze, que nous avons déjà évoqué. On parle souvent de la Turquie comme un pont entre l’Orient et l’Occident. Pourtant, quand il s’agit de parler de la Turquie, la méfiance l’emporte dans les pays européens. La Moldavie pourrait être le véritable trait d’union naturel entre l’Europe, et notamment la France, et la Turquie. Façon de rappeler pour celles et ceux qui ont oublié l’Histoire que la Turquie est partie intégrante de l’Europe historique, et plus encore, du projet européen d’Union. C’est dans cette optique que je suis, clairement un chaud partisan de « Chisinau 2012 ».