Un originaire de Bessarabie, ancien communiste français, a été déclaré fou par le KGB

La déclassification des archives du Service moldave d’Information et de Sécurité a jeté de la lumière sur des crimes commis par le régime totalitaire communiste, tels que l’utilisation de la médicine psychiatrique dans l’annihilation de la résistance anticommuniste en Bessarabie d’après-guerre. Ce fut le cas de Nicolae Prisăcaru, qui, après s’être rapatrié de France, a été menacé de l’exile en Sibérie et mis dans une maison d’aliénés pour le seul fait d’avoir dit la vérité sur le communisme.

Après le 23 août 1944, le régime communiste a fermé ses frontières et très peu de citoyens soviétiques pouvaient voyager à l’étranger, voir ce que les soviétiques appelaient « capitalisme en état de putréfaction » et s’apercevoir de la « supériorité » du système socialiste de développement « orienté vers la construction du communisme ».

Le protagoniste de cet article, un originaire de Bessarabie, n’ pas eu à demander en 1938 la permission d’aller à l’étranger. Nicolae Prisăcaru est né le 2 janvier 1913, dans la commune de Selişte, région de Chişinău. Resté sans père, qui était tombé dans la Première Guerre Mondiale, il a fait ses études à une école-internat de Chisinau. Après l’unification de la Bessarabie avec la Roumanie le 27 mars 1918, il poursuit ses études aux internats de Galaţi et Tecuci, où il apprend jusqu’en septième. Après, il a plusieurs emplois, y compris dans le port de Brăila. Il fait sont service pendant deux ans dans la cavalerie de l’Armée Roumaine.

En janvier 1938, il arrive illégalement en France, à Marseille où il se fait embaucher comme porteur dans le port. Pendant la guerre, il entre dans les rangs de la Légion française, mais il est capturé comme prisonnier par les Allemands et envoyé dans un camp d’Italie. Il réussit à s’évader et rentre en France où, en1945, adhère au Parti Communiste Français. Quelques ans plut tôt, en 1940, il s’était marié à Marseille et a déjà une fille.

Jusqu’en 1946, il est citoyen de la Roumanie, devenant après citoyen de l’URSS. Après la guerre, il a plusieurs fois demandé aux autorités soviétiques la permission de rentrer en URSS afin de voir sa mère. Sa demande n’a été satisfaite qu’en 1957. Mais il n’imaginait pas ce qui l’attendait dans sa patrie…

Arrivé à Chisinau, vu que c’était un cas singulier de rapatriement de France, il est logé à l’hôtel « Moldova » et embauché dans la construction, puis à une maroquinerie en tant qu’ouvrir non-qualifié.

Habitué au fait qu’en France les ouvriers sont appréciés et que les syndicats accomplissent leur mission, Nicolae Prisăcaru est stupéfié par la réalité socialiste, par les conditions de travail et de vie des ouvriers. Il exprime son mécontentement dans les discussions avec ses collègues ouvriers, les appelant à faire la grève afin de revendiquer le droit à un meilleur salaire et à des meilleures conditions de travail (par exemple, quand l’ascenseur était en panne, il refusait de porter les produits). Il a sollicité l’implication des syndicats dans la défense des droits des ouvriers, refusant de payer ses cotisations de membre vu que les syndicats ne faisaient par leur travail. Une fois, il a montré à ses collègues du doigt sa montre, accentuant qu’en France il suffit de travailler deux jours pour pouvoir s’en acheter une, tandis qu’en URSS il fallait travailler un mois pour faire un tel achat.

Il quittait toutes les réunions de son équipe où l’on mettait en discussion sa « conduite ». Quand on lui faisait des remarques, il répondait : « Je suis un vrai communiste français, mais pas vous ». Il se permettait de manquer au travail. «  Je travaille affamé. Si je ne mange plus, je ne travaille plus. » était son explication. Une ouvrière, devenue plus tard détentrice du titre de Héros du Travail Socialiste, a dénoncé Prisăcaru pour lui avoir dit de ne plus confectionner des chaussures en mauvais cuir, car ses chaussures ne servaient à rien.

A cause de toutes ses « déviations », il a plusieurs fois été invité dans le bureau du directeur de l’entreprise. Mais il n’y est pas allé, en disant : « Si j’ai besoin de voir le directeur, je vais chez lui. Si le directeur a besoin de me voir, qu’il vienne me voir. » Ainsi, le directeur est descendu un jour dans les salles des ouvriers. Bien qu’il sache que le directeur ne parle pas roumain, Prisăcaru lui a parlé exclusivement en roumain, raison pour laquelle il a fallu recourir à un interprète. Au sujet du pouvoir soviétique, il disait que celui-ci représentait la bureaucratie et les communistes stupides.

Le KGB n’a pas pu ne pas apprendre l’histoire de Nicolae Prisăcaru. Ainsi, le 7 août 1959, il a été invité dans les bureaux du KGB pour la « prophylaxie ».

Entre temps, on lui répartit une pièce de 18 mètres carrés dans un dortoir, ce qui ne le calme pas. Il continue à faire de la propagande parmi les ouvriers, à revendiquer un salaire décent et de bonnes conditions de travail.

Nicolae Prisăcaru disait à ses collègues que la radio et la presse diffusaient des mensonges quant à la réalité soviétique et qu’à son retour en France (il avait déjà demandé aux autorités un permis d’émigration) il allait raconter la vie dure des ouvriers de l’URSS. Mais sa demande d’émigration n’est pas satisfaite. En signe de protestation, Prisăcaru écrit quelques manifestes en français et en roumain intitulés « Lettre ouverte » qu’il affiche à l’entrée de l’usine. Dans ces manifestes, il demandait un entretien avec les autorités françaises. Pour faire connaître sa position, il écrit plusieurs lettres à son épouse et à sa fille, de même qu’à ses amis de France, en leur demandant de l’aider à quitter l’URSS. Il affiche également à l’usine et à son lieu de travail des lettres pour revendiquer une rencontre avec la délégation du Parti Communiste Français qui effectuait une visite officielle en URSS à cette époque-là. Mais aucune lettre n’est arrivée à la destination, toutes les lettres étant séquestrées par le KGB.

Finalement, ne tolérant plus ses actions, le KGB entreprend des mesures. En juin-juillet 1961, plusieurs chefs de son usine, aux côtés de quelques ouvriers, sont contraints à écrire des dénonciations détaillées (suivant un modèle qui leur avait été fourni) sur le comportement de Prisăcaru au lieu de travail, ses discours tenus devant les ouvriers, ses appels à la grève, ses récits sur la vie des ouvriers français et son intention de dire la vérité à son retour en France, etc. Sur la base de ces lettres, le 26 décembre 1961 a été intenté une action pénale pour « Propagande antisoviétique »” et le même jour Nicolae Prisăcaru est arrêté.

Au premier interrogatoire, Nicolae Prisăcaru rejette toutes les accusations. « Je n’ai pas fait de la propagande antisoviétique. Je n’ai fait qu’appeler les ouvriers à lutter pour de meilleures conditions de travail et je leur ai expliqué comment les ouvriers français mènent un tel travail. » Il insiste sur ses déclarations jusqu’à la fin de l’enquête. Vu le manque de preuves, les agents du KGB font une nouvelle fois recours aux ouvriers de l’usine. Eux, ils confirment ce qu’ils avaient écrit auparavant, toutefois, leurs témoignages ne suffisaient pas pour le mettre en prison. Or, la constitution proclamait le droit à la libre expression. Dans cette situation-là, on a recouru à un procédé archi-populaire parmi les communistes – contestation de la capacité mentale de Prisăcaru. L’idée est d’ailleurs venue (bien évidemment, à la suggestion du KGB) de la part de quelques collègues de l’usine : « Il y a quelque chose de bizarre dans son comportement ».

Le 9 janvier 1962, je juge d’instruction demande une expertise psychiatrique et Nicolae Prisăcaru est mis dans l’hôpital de psychiatrie de Chisinau. Après un mois et 10 jours d’investigations, le 21 février 1963, la commission médicale émet la conclusion que Nicolae Prisăcaru est atteint d’un trouble mental (paranoїa), qu’il présente un danger social et nécessite un traitement dans une maison d’aliénés avec un régime spécial.

Dans une telle situation, le panel de juges de la Cour Suprême de la RSS Moldave réuni le 13 mars 1962 (dans l’absence de l’accusé) satisfait la demande du juge d’instruction en vertu de laquelle Nicolae Prisăcaru est absous de la peine pénale en tant qu’aliéné et hospitalisé dans une maison d’aliénés avec un régime spécial.

Toutefois, il est tenu pendant une année et demie dans une clinique psychiatrique de RSS Moldave, avant d’arriver le 13 septembre 1963 dans un hôpital spécial d’aliénés de Leningrad. Après un an et dix mois de « traitement » dans cet hôpital, une commission spéciale décide que l’état de santé mentale de Nicolae Prisăcaru s’est amélioré et qu’il ne présente plus de danger social, demandant à la justice son transfert dans une clinique à régime général de RSS Moldave. Le 24 août 1965, les organes moldaves de la justice satisfont la demande des médecins de Leningrad.

Il n’y pas d’information sur la destinée de Nicolae Prisăcaru après son « retour » à Chisinau. Dans les dossiers, on trouve un récépissé écrit par de Nicolae Prisăcaru le 11 janvier 1973, dans lequel il confirme avoir reçu les documents personnels séquestrés au moment de son arrestation.

Nicolae Prisăcaru a été réhabilité par la Cour Suprême de la RSS Moldave le 17 décembre 1990. La lettre d’information sur l’acte de réhabilitation a été envoyée à Nicolae Prisăcaru à une adresse de Chisinau la même date. Etait-il encore en vie à cette date-là ?..

Article de Mihai Taşcă, Docteur en droit, secrétaire de la Commission présidentielle pour l’étude et l’appréciation du régime communiste totalitaire de Moldavie

Repris sur le sitehttp://www.timpul.md/articol/un-basarabean-fost-comunist-francez-a-fost-declarat-nebun-de-kgb-18302.html

Traduit pour www.moldavie.fr