Un Moldave rentre attendre sa mort en Sibérie

Vichentie Guzun est revenu en Moldavie pour dire adieu, avant sa mort, à sa terre natale et ses proches …

« Отняли мое детство ! (On m’a volé mon enfance !) Je ne souhaite à personne d’endurer ce que nous avons eu à endurer. Maintenant, nous ne sommes plus que deux. Tous les autres sont morts. Nous avons eu une vie pénible, mais cela nous a rendu plus forts. Et voilà maintenant je suis venu voir ma sœur avant de mourir ; puis je m’en irai. Dieu sait qui mourra le premier ; elle ou moi ? Voilà, ces enfants-là, je viens de les voir pour la première fois », me dit Vichentie Guzun en me montrant, ému, les petits-enfants de sa sœur. Il vient de les connaître à 80 ans, après quoi la Sibérie l’engloutira à nouveau et pour toujours… Il n’était pas venu en Moldavie depuis 25 ans, mais voici qu’il doit déjà rentrer car son passeport russe ne lui permet pas de rester dans sa patrie plus de 90 jours…

Quand je suis arrivé chez Vasile et Lidia Ignat du village de Marcăuţi, dans leur cour il y avait plein de monde, et même un jeune portant un T-shirt à l’effigie de Che Gevara. Certains habitent ici, d’autres étaient venus, comme au musée, voir leur oncle de Sibérie qui était juste parti chercher de l’eau au puits …

Je me suis assis sur une charrette et j’imaginais la porte cochère s’ouvrir lentement laissant entrer, appuyé dans sa canne, un vieillard maigre à la barbe blanche comme la neige sibérienne. C’est pourquoi je n’ai même pas remarqué qu’un homme est entré dans la cour avec un bidon de 20 litres d’eau.

« Nous étions nus, après la famine et la guerre … »

Un mot en russe, un autre en roumain. C’est comme ça que parle Vichentie Guzun maintenant, celui qui a fait sur lui la nuit de la Saint-Pierre et Paul en 1949 quand sa famille a été « enlevée ». A l’époque, il ne comprenait pas le russe et il croyait que les soldats les amèneraient sur la colline pour les tuer. « Ils sont venus vers quatre heures du matin ; ma mère et moi, nous dormions. Ma sœur Lidia était chez mon autre sœur, mais on l’a fait venir. On ne nous disait rien ; seul un soldat russe s’étonnait qu’on emmène toute notre famille… Nous étions nus, après la famine et la guerre ». Pendant que je lui parle, sa sœur Lidia prend une chaise et s’assoit tout à côté de lui. Avec un regard limpide de sainte, elle retient à peine ses larmes : « J’étais chez ma sœur, quand l’ancien chef de brigade est venu me chercher pendant la nuit. Il m’a dit : « Rentre chez toi ». Ma sœur m’a dit de m’enfuir, mais un policier m’a attrapée et ne m’a pas lâchée jusqu’à la maison. Une voiture nous suivait. Chez nous, mon frère était près du poêle. Il voulait uriner et il l’a fait là-bas… Maman pleurait et demandait : « Quoi mettre sur nous ? ».

« Chez les Russes, il fallait t’échiner comme un taureau »

Vichentie vit parmi les Russes et il les respecte, mais il a une tout autre opinion de ceux qui ont détruit son enfance. Il me dit que le président du soviet local, celui qui « a crevé », a été puni par Dieu pour les avoir livrés aux Russes avec des koulaks comme s’ils étaient riches. « En 1939, les Russes nous ont dépossédés de 15 hectares de terre prête à être ensemencée. Puis, les Roumains sont venus et nous ont rendu notre terre. Mais les Russes sont venus une nouvelle fois, ils ont tout pris, même le vignoble et ont tout transmis au kolkhoze. Et nous n’avions plus rien… En revanche, ils nous ont embarqués dans un « telyatchyi vagon », tu sais ce que c’est ? Et ils nous ont transportés en Sibérie ». Je sais ce que c’est, c’est un wagon destiné à transporter du bétail…

Vichentie n’avait alors que 14 ans, et Lidia 12 ans. Dix ans auparavant, ces enfants avaient perdu leur père. « Il est mort paralysé, en 1939, avant que les Russes ne viennent. Je suis resté avec ma sœur cadette et ma mère. J’avais plusieurs frères et sœurs aînés, mais seuls nous trois avons été déportés », se souvient le vieil homme.

« Dans ce wagon-là, ajoute sa sœur, il y avait beaucoup de monde, environ 60 familles, ainsi qu’une citerne d’eau où nous buvions comme des bœufs… Pendant la route, on nous donnait une brioche d’orge tous les trois jours, mais personne n’était préoccupé par la faim, mais par la mort ». « Nous croyions qu’on allait nous tuer », conclut le vieux. La route a duré un long mois. « On nous a fait descendre au bout du monde. Notre famille a été emmenée dans le village de Kamaria, dans la région de Altaï, où on nous a fait travailler jour et nuit », nous dit Lidia Ignat. « Chez les Russes, il fallait t’échiner comme un taureau. On a fait sortir les veaux de l’étable, et on nous a logés à leur place, environ 19 familles », précise son frère.

« Maintenant, les cochons mangent mieux … »

Quand je la questionne au sujet des vêtements et de la nourriture de Sibérie, Lidia Ignat se met à pleurer comme une enfant : « Maman souffrait beaucoup d’avoir travaillé toute sa vie pour nous voir finalement affamés et en haillons. Elle s’était faite une jupe d’un morceau de carpette et une veste de grosse toile de chanvre. Elle était comme une Tsigane… Moi, je n’avais rien à mettre ». Quant à la nourriture, on mangeait les restes. « De nos jours, les cochons mangent mieux que ce que nous mangions à cette époque. Avant Khrouchtchev, nous n’avions ni argent, ni pain », ajoute père Vichentie.

Toutefois, à cette époque-là, il avait vécu un événement extrêmement important. En 1953, il s’est marié avec Polina, une Allemande déportée qui n’est plus parmi nous, mais qui lui a laissé quatre enfants… « Pendant quatre ans, j’ai été gardien de bétail, explique Vichentie, et on me donnait 200 à 300 grammes de pain par jour ouvré. Il fallait nous nourrir tous avec cela ». Lidia a travaillé dans une porcherie. Elle a travaillé comme une esclave pour elle et sa vieille mère qui n’avait plus la force de gagner sa vie. De plus, ils devaient affronter toutes sortes de moqueries des gens du cru. « Plus tard, on nous a transférés chez une vieille d’une rigueur extrême. Nous travaillions d’arrache-pied, mais les Russes nous disaient que nous étions bêtas et qu’il fallait nous mener plus au nord, là où il fait encore plus froid et où personne ne veut travailler ».

Le jour de la mort de Staline, Lidia a pleuré « Nous étions des enfants et nous regrettions sa mort ». Mais Vichentie, lui radiait de joie : « Moi j’étais au club quand on a appris cette nouvelle, et avec d’autres Moldaves, nous nous sommes cachés derrière le poêle pour que les Russes ne nous voient pas et nous applaudissions ». La mort du dictateur a tout d’abord permis la libération de leur mère. « Ils n’avaient plus besoin de vieilles, mais de jeunes qui puissent travailler. Alors ils ont remis un papier à maman et l’ont laissée partir ». Puis c’est ma sœur qui est partie. «  Avant de rentrer dans ma patrie, on m’a donné une médaille et un petit certificat pour la qualité de mon travail. Je ne savais pas où aller et quoi faire, un homme de Trebujeni, libéré lui-aussi, m’a aidée  », explique Lidia Ignat.

« Vanea est né chez nous, en Moldavie »

Mais en fait ce fut Vichentie qui est rentré le premier dans la patrie. Un jour, en 1954, il a dû aller à la gare pour charger du blé dans des wagons avec d’autres déportés. Dans l’équipe, il y avait un autre Moldave qui a suggéré à Vichentie : « Allons voir la Moldavie ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait et ils se sont enfuis. Arrivé en Moldavie, Vichentie est venu chez une de ses sœurs où il a passé un mois. « Alors que je pensais revenir, un matin, très tôt, un milicien est venu me chercher… J’ai fait trois ans de prison pour être venu voir mes frères. Mais je fus libéré au bout d’un an et je suis retourné en Sibérie ».

La principale condition pour être libéré était de déclarer par écrit ne pas vouloir réclamer de droits de propriété sur les biens détenus avant la déportation. Mais… revenue dans son village de Marcăuţi, Lidia a trouvé des étrangers dans leur maison, alors que sa mère vivait chez une de ses sœurs. La famille a alors décidé de récupérer la maison, ce qui a éveillé la fureur des autorités locales. « Il y avait ici un sale type qui voulait nous déporter une nouvelle fois en Sibérie. Il nous a menés à la milice et à cause de leur chantage nous avons renoncé ». Plus tard, leur maison a été transformée en école, puis en maternité. A ce propos, Vichentie a amené sa femme Polina de Sibérie pour accoucher ici. « J’ai dit à mon épouse « Allons en Moldavie, tu vas accoucher dans ma patrie ». J’ai appelé le garçon Vanea, comme mon père. Puis, notre maison a été détruite. Il n’y a plus rien là-bas ». Vichentie voulait rester en Moldavie, mais Polina s’y est opposée. Elle disait que la vie était plus facile en Sibérie et le travail moins pénible …

« Je suis venu pour vous revoir avant la mort »

Il n’était pas venu en Moldavie depuis 25 ans. Ses enfants, ses petits-enfants sont en Sibérie, comme Polina qui est enterrée dans cette terre glaciale. Aujourd’hui, il est le seul Moldave du village de Svetla, dans la région d’Altaï. Il ne parle que russe là-bas, mais il ne peut pas oublier le roumain. « Je pense dans la langue héritée de ma patrie et de mes parents. Parfois, je sors et je me parle dans ma langue maternelle. Je me suis endurci au froid. Au début, la chair se déchirait sur mon nez à cause du froid, maintenant je résiste ».

Vichentie Guzun est venu en Moldavie dire adieu à ses proches avant de mourir. En tant que citoyen russe, il n’a pas le droit d’y rester longtemps. « Il me reste très peu à vivre, comme à ma sœur. Je suis venu pour qu’on se voie. Je ne resterai pas longtemps, trois mois, puis il faudra rentrer ». Notre discussion est interrompue par un des petits-enfants de sa sœur clamant qu’il allait chercher le cheval. Père Vichentie se lève : « Attends, moi-aussi, je veux y aller ! ». Je demande à l’enfant d’attendre un peu et le vieux revient et continue son récit : « Une autre sœur a été déportée en 1939, mon cousin en 1940. Une fois mon oncle a dit qu’il en avait assez des Russes, alors on l’a attaché à une charrette et on l’a trainé jusqu’à ce qu’il meure… Tous sont morts, tous ! Quand ma mère est morte, on ne m’a pas donné de papiers me permettant de venir aux funérailles, et j’ai vécu les obsèques à sept mille kilomètres de distance. La dernière fois que je l’ai vue, en 1974, elle était malade. Elle a mis une serviette au bord de son lit, une tasse, deux pommes, une boîte d’allumettes et un morceau de pain et m’a dit : « Prends, n’oublie pas de me commémorer quand je mourrai ». Je me suis mis à pleurer… Je ne l’ai jamais vue après ça. Hier, je suis allé au cimetière… ».

« Le diable a succombé ! »

Je demande à l’enfant qui attend ce qu’il sait de père Vichentie et il me répond sereinement : « Grand-mère m’a dit qu’il vit en Russie et que des Tsiganes l’on emmené là-bas, après avoir pris tous les grains de leur grenier. J’irais bien avec lui, mais je n’ai pas de passeport. Je n’ai pas peur du froid, car je peux mettre des habits chauds ». Je lui demande alors ce qu’il sait de Staline. « Il a été le tsar de la Russie. Il était bon, mais il y avait la guerre… », me répond-il.

Je suggère au vieux de rester ici près de sa mère, mais il n’est pas d’accord : « Ma femme ! Je ne veux pas la laisser toute seule là-bas. La terre est partout la même, Dieu est partout le même. Voilà, je m’en irai et je ne reviendrai plus. C’est la volonté de Dieu. Excuse-moi, je vais chercher le cheval ». Il me serre la main puis il se met à courir.

Ainsi un enfant a vieilli, séparé de sa maison dès son enfance il y a très longtemps, chassé de sa patrie. Devenu vieux, il court heureux, aux côtés d’un gosse, impatient de voir un cheval …

J’allais oublier ! Quand j’ai demandé à père Vichentie son opinion sur les communistes d’aujourd’hui, il m’a dit d’une voix ferme : « Le diable devait succomber. Et il a succombé ! ».

Article par Pavel Paduraru repris sur le site http://www.timpul.md/articol/un-moldovean-pleaca-sa-moara-in-siberia-27490.html

Traduit pour www.moldavie.fr

Relecture - Didier Corne-Demajaux.