Rencontre avec Monsieur Oleg Serebrian, ambassadeur de la République de Moldavie à Paris

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Interview par Gilles Ribardière

Le 21 décembre 2010

Oleg Serebrian
Oleg Serebrian

Monsieur l’ambassadeur, vous avez été nommé président de l’Union Latine depuis peu. Pouvez-vous nous dire ce qu’est cette Union Latine ?

C’est une organisation internationale qui regroupe 36 états membres et 4 observateurs. Il s’agit de pays d’origine romane, la majorité se trouvant sans doute en Amérique Latine, mais aussi dans des pays d’Europe comme la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Roumanie, la Moldavie, mais aussi certains pays africains comme le Cap Vert. Il y a aussi les Philippines, pays qui partage la culture espagnole à côté des cultures autochtones et d’une dimension anglo-saxonne qui s’ajoute.

C’est une organisation qui a pour but de renforcer la solidarité latine. Il est vrai qu’elle a été un peu en perte de vitesse, ce que je disais au congrès. Il faudrait reprendre un peu les choses.

L’organisation a été constituée en 1954. Ensuite, avec la multiplication des organisations internationales, l’Union Latine a perdu un peu de son image. Mais dans nos pays, Roumanie et Moldavie, la latinité, c’est une chose à laquelle on tient beaucoup. En Moldavie en particulier, je vous assure, la latinité, la romanité, c’est quelque chose qui a assuré notre identité pendant la période soviétique. C’était notre révolution anticommuniste qui a commencé un peu ainsi, dans l’affirmation de nos racines latines, francophones aussi, parce que la culture française, qui est aussi une culture d’origine latine, romantique, était une arme de défense, si vous voulez, contre ce processus de slavisation dans le cadre de l’ancienne URSS.

Je me réjouis beaucoup d’avoir été proposé en tant que président de l’Union Latine pour la période 2010-2012 et élu à l’unanimité. C’est la première fois depuis 1954 que quelqu’un de langue roumaine assure la présidence du congrès de l’Union Latine et j’espère qu’à côté de mes collègues du Secrétariat Général, du Secrétaire Général José Luis Dicenta Ballester, on va redynamiser cette organisation, et pour moi, l’idée est de renforcer un peu la coopération Est/Sud. Peut-être avec le soutien de quelques fondations, y compris avec la Fondation Soros qui est très active dans l’Europe de l’Est, mais aussi de plus en plus dans les pays du Sud, j’ai envie de promouvoir quelques projets comme une coopération Roumanie/Moldavie/Amérique Latine, surtout avec des démocraties d’Amérique Latine qui ont réussi à prouver l’efficacité de ce système.

La proposition de devenir président est-elle venue de plusieurs pays ? Quel a été le processus pour être élu à l’unanimité ?

C’est un comité dans le cadre de l’Union Latine qui analyse les candidatures et fait la proposition. Il y a une commission des candidatures qui propose les pays candidats pour le conseil exécutif, mais la candidature pour la présidence est personnelle : ce n’est pas l’Etat, c’est la personne qui est désignée : si je quitte la place d’ambassadeur par hasard, je reste président de l’Union Latine quand même. Ce n’est pas le pays qui va « reprendre » les fonctions. Donc c’est la candidature de la personne qui est analysée par la commission ; c’est soit un Etat membre du Conseil Exécutif, soit le Secrétaire Général qui propose la ou les candidatures.

Bien que vous ne représentiez pas votre pays, c’est un apport pour lui, du point de vue image…..

Oui, sans doute, parce que la Moldavie n’est pas tellement connue ; c’est un euphémisme parce que parfois j’ai l’impression qu’elle est quasi-anonyme, surtout dans certaines régions du monde, comme notamment en Afrique ou en Amérique Latine, où nous n’avons pas de présence diplomatique, malgré le fait que nous ayons beaucoup de choses en commun. J’ai discuté avec mes collègues de l’Amérique Latine, notamment les ambassadrices du Guatemala et du Honduras. On trouve des choses, sans doute grâce à cet héritage roman ou latin, qui sont des choses qui nous rapprochent ; il y a des possibilités de coopération, à travers des ONG, à travers des organisations de jeunesse, à travers des institutions culturelles. On n’a pas su utiliser toutes ces possibilités.
Ma désignation donne sans doute plus de visibilité à la Moldavie. Le chef de la délégation moldave, le vice-ministre de la Culture qui était au congrès, m’a dit que mon élection était une opportunité de promouvoir le pays, et qu’on a besoin pour lui de ce genre de chose.

D’après les propos que vous venez de tenir, il semble bien que ce soit plus une institution de caractère culturel.

Plutôt, bien qu’il y sans doute des possibilités de coopération aussi économique et politique ; mais le but c’est plutôt la coopération dans le domaine de la culture, dans le domaine de l’éducation ; mais rien n’empêche qu’après ça on lance des coopérations dans le domaine social, dans le domaine économique. On se connaît à travers a culture, ensuite les autres choses arrivent.

Pour moi personnellement, je veux inclure sur l’agenda du congrès de l’Union Latine quelque chose de très sensible, qui est oublié, voire inconnu, même en Europe de l’Ouest : ce sont les minorités roumanophones que l’on trouve dans certains pays et qui sont en voie de disparition : l’istro-roumain, en Croatie, le megleno-roumain dans le nord de la Grèce et l’aroumain dans plusieurs pays.
Il faut dire que ces langues sont une richesse culturelle.

A part l’UNESCO, qui a fait un atlas très bon des langues en voie de disparition et des langues en danger, je crois que l’Union Latine peut agir auprès des gouvernements de ces pays ; certains de ces pays sont assez flexibles et essayent de faire quelque chose ; l’Union Latine peut venir en aide elle aussi, et même organiser quelque chose pour sensibiliser l’opinion internationale, voire européenne s’agissant plus particulièrement de ces trois langues, même si il y a d’autres langues (par exemple, les différents créoles qui sont en voie de disparition).

Mais où est le siège ?

C’est à Paris, et normalement tous les ambassadeurs accrédités auprès de l’UNESCO sont accrédités auprès de l’Union Latine.

Et le budget, d’où provient-il ?

Ce sont les états qui payent les cotisations. La France, l’Espagne, l’Italie sont les donateurs les plus importants – comme vous pouvez le deviner- ensuite des pays comme le Brésil qui est un contributeur important, le Portugal …

Ce n’est pas un grand budget, et avec la crise économique, beaucoup de pays ont dû baisser leur contribution. L’abaissement des cotisations fut un sujet sensible pendant les travaux du congrès de l’Union Latine. Mais nous espérons qu’après la crise les choses s’arrangeront et on peut envisager des montages avec des fondations ou d’autres organisations internationales.

Est-ce que vous incluez dans l’ensemble Union Latine aussi les Etats-Unis ?

Le sud des Etats-Unis, c’était l’empire colonial espagnol, le Mexique. Il y a des traces historiques très visibles. C’est la communauté hispanophone qui est autochtone en quelque sorte. Et ce ne sont pas seulement, comme certains le pensent, des immigrants ; c’est une communauté qui est là depuis le XVIe siècle. Je m’arrête ici…Je ne parle pas de la communauté francophone en Louisiane, dans l’Etat du Maine.

La composante romane est donc très importante, très forte ; c’est la deuxième après la composante anglo-saxonne. Dans 9 états du Sud-Ouest, l’espagnol est une langue presque de même importance.

Est-ce que vous avez l’intention d’agir auprès des Etats-Unis pour qu’ils s’intéressent à l’Union Latine ?

On peut agir surtout après des Etats, pas auprès de l’Etat Fédéral, parce que dans certains Etats, l’espagnol est déjà langue co-officielle (Californie, Floride, Texas, Nouveau-Mexique…), et n’oublions pas que le Texas et la Californie sont importants à tout point de vue. Rien n’empêche que ces Etats deviennent observateurs ou même membres de cette communauté.

Quel rapport avec la francophonie ?

L’Organisation Internationale de la Francophonie est un observateur de l’Union Latine ; donc il y a une coopération qui doit être très étroite. J’espère que cette coopération sera renforcée entre les deux organisations.

En tout cas, l’action que vous venez de conduire montre l’ouverture le la Moldavie pas seulement sur l’Europe, mais aussi sur le Monde.

Je vous remercie de m’avoir accordé cet entretien.