« La Russie à la croisée des chemins », un ouvrage qui éclaire sur la Russie aujourd’hui

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Aperçu d’un entretien de Gilles Ribardière avec Monsieur Oleg Serebrian, Ambassadeur de la République de Moldavie en France

Les rapports ces derniers mois avec la Russie de Vladimir Poutine sont pour le moins complexes et les points de vue exprimés sont souvent irrationnels par manque de connaissance du contexte géopolitique

Un petit ouvrage pour l’heure en langue roumaine vient combler nos lacunes en ce domaine et on doit espérer qu’il sera accessible rapidement au lecteur francophone. Son auteur, Oleg Serebrian, Ambassadeur de la République de Moldavie à Paris jusqu’à maintenant, a accepté d’être interrogé. Ainsi, avant un compte rendu de l’ouvrage au moment où il sera diffusé en langue française, le lecteur du présent article, grâce aux propos de Monsieur Serebrian ici résumés, aura une meilleure appréhension de ce qu’est la Russie aujourd’hui, ce qui peut aider à mieux mesurer l’enjeu des relations qu’il convient d’avoir avec ce grand pays.

Ce petit livre « La Russie à la croisée des chemins ; géohistoire, géoculture, géopolitique » est parti du projet d’écrire pour un grand journal roumain en mars 2014 un article relatif à l’affaire de Crimée.

Au cours de l’entretien j’ai pu relever deux points essentiels, d’une part la Russie d’aujourd’hui n’est pas l’URSS d’hier, d’autre part la Russie est confrontée à plusieurs types de défis : défis économiques et démographiques, défis des religions, défis géopolitiques.

Ainsi, ce qui distingue l’URSS de la Russie, c’est que la première était engagée dans une confrontation Est/Ouest, tandis que le futur de la Russie semble se jouer essentiellement dans ses rapports avec le Sud. S’expliquerait ainsi une tendance à faire de l’Inde son alliée privilégiée, disons même naturelle en Asie ; ainsi constate-t-on que la Russie est en tête de la coopération militaire avec l’Inde. Monsieur Serebrian rappelle aussi que l’Iran, pour d’autres raisons qu’il développera par ailleurs, est un espace qu’elle « soigne » particulièrement, mais que d’autres pays auxquels elle s’intéresse sont aussi convoités par la Chine (Tadjikistan, Kirghizistan, Turkmenistan, …), celle-ci y exerçant aujourd’hui en fait une influence dominante.

A la question des défis économiques, la réponse est axée sur la situation démographique - la Russie a une population de 140 millions d’habitants, comme au Bangladesh, avec deux facteurs négatifs : son vieillissement et la poursuite de la rapide diminution de la population. Qu’on en juge : en 1991, elle comptait encore 152 millions d’habitants !

Un autre type de défis retient l’attention de Monsieur Serebrian, celui des religions. Ainsi l’orthodoxie sera-t-elle évoquée par notre interlocuteur ; il constate que sa trop grande proximité avec le pouvoir politique commence à être considérée comme dangereuse, y compris par des membres influents du clergé. En effet, une image négative d’opérations politiques peut alors avoir pour conséquence une désaffection de la population du champ spirituel. Mais selon lui, c’est le facteur musulman qui constitue un défi majeur. Il indique qu’à l’heure actuelle pour 7 habitants, 1 est musulman, soit 20 millions de Russes, que 35% des moins de 15 ans sont musulmans et que dans 20 ans ce sera le cas du 1/3 des effectifs de l’armée !

Ce défi interne a bien évidemment des effets sur les relations avec les Etats à majorité musulmane, sachant qu’il y a une opposition nette de la Russie vis à vis des Etats Sunnites, comme le Pakistan et l’Arabie Saoudite. Cela explique le soutien historique évoqué plus haut dont bénéficie l’Iran, sachant que l’URSS fut le premier pays à reconnaître en 1979 l’Iran de Khomeny, et aide à comprendre le soutien au régime syrien, alaouite, donc opposé au sunnisme.

Il rappelle qu’à la même époque fût évoqué le triangle Moscou-Téhéran-Pékin, ce qui conduit à une question importante parmi des défis géopolitiques : quelle relation avec la Chine ?

Certes, à l’heure actuelle, la Chine et la Russie sont alliées. Mais on peut s’interroger sur le devenir de cette alliance dans les années à venir. Oleg Serebrian évoque un horizon de 5 ans … Il souligne l’évident écart démographique entre les deux états, mais aussi les capacités économiques déjà 6 fois plus élevées en Chine qu’en Russie et un budget militaire 3 fois plus élevé !

On ne doit donc pas s’étonner que des stratèges russes considèrent que ce n’est ni l’OTAN, ni les Etats Unis qui sont des ennemis potentiels, mais la Chine, sachant que, depuis 1860, 1 million de km2 de terres chinoises – la Mandchourie du Nord - sont aujourd’hui territoires russes, ce dont se souvient la population chinoise.

A ma réflexion sur le « jeu personnel » que la Chine entend tout compte fait jouer, Oleg Serebrian approuve. Il s’ensuit, d’après lui, une manière particulière qu’a la Russie de se positionner par rapport à la Mongolie : elle souhaite garder une relation privilégiée avec ce pays vu comme constituant un espace protecteur entre Chine et Russie. La Mongolie fut du reste une des destinations premières de Vladimir Poutine après son investiture en tant que président en 2000 ; Medvediev s’y est aussi rendu. Mais il n’est pas sûr que la Mongolie souhaite entrer dans une problématique d’état tampon. Ses élites sont de plus en plus formées au Japon, aux Etats-Unis et …c en Chine !

Un défi géopolitique majeur est lié à l’opération « Crimée » engagée par la Russie. Et là les propos d’Oleg Serebrian sont très instructifs et assez éloignés des commentaires dominants en France. Selon lui en effet, « l’invasion de la Crimée est une faute politique » de la part de la Russie. En fait, elle a eu pour effet de susciter une hostilité très forte de la part des populations qui lui étaient jusqu’alors acquises ; c’est le cas de l’Ukraine que la Russie « a perdue » ! En effet, avant cette occupation, les Ukrainiens avaient de la Russie une image très positive et la considéraient comme étant « un grand pays frère » ! De même, peut-on penser que la Biélorussie se détourne aussi de la Russie. Monsieur Serebrian fait remarquer qu’un pays comme le Kazakhstan ne s’est pas précipité pour soutenir l’annexion de la Crimée …

A partir de ces constats plutôt négatifs de la situation actuelle, Oleg Serebrian expose les trois perspectives qui s’offrent à la Russie. C’est, d’après des avis dont il a eu écho, la partie la plus intéressante de son essai.

Selon lui, trois chemins sont possibles : l’Impérial, l’Eurasien, l’Européen.

S’agissant de l’Impérial, c’est un chemin qu’entend emprunter la classe dirigeante qui a la nostalgie de l’ancien empire soviétique : il y a le rêve de retrouver les pays qui étaient partie prenante de l’ancienne Union Soviétique ; il évoque même la Hongrie ! Mais il s’interroge en ces termes : « la Russie d’aujourd’hui en a-t-elle la capacité ? Elle l’avait dans les années 90, estime-t-il. C’était alors une Russie aimée, qui suscitait la sympathie, y compris dans un pays comme la Géorgie. Mais sa politique arrogante la met dans une impasse ».

Quant au chemin Eurasien, il pense qu’il n’est pas praticable pour la Russie, compte tenu en particulier de son absence de l’Océan Indien.

Oleg Serebrian pense que la Russie, en raison de son histoire et de sa géographie, est en fait plutôt tournée vers l’Ouest. Il faut que l’Union Européenne en tienne compte. Il ne faut pas isoler la Russie. Et sur ce point il avance une comparaison osée : il rappelle qu’après la guerre de 39-45, l’Allemagne que voulaient mettre à l’écart certains a été tout compte fait incorporée dans le concert européen dès les années 50 par Robert Schuman et Jean Monnet. « L’Europe a besoin de la Russie et réciproquement ». Selon lui, Poutine est un obstacle passager. Il ne faut pas s’en tenir aux dirigeants d’aujourd’hui, ni même de demain, mais d’après-demain … Et c’est sur ces mots somme toute optimistes que s’est clôt notre entretien qui sera donc complété par un compte rendu plus circonstancié lors de la parution en français de l’ouvrage si utile de Oleg Serebrian.