Pierre Andrieu, Ambassadeur de la République Française en Moldavie : „ Dans les domaines difficiles, les efforts doivent être plus importants …”

Aujourd’hui, le peuple français célèbre le 219-ième anniversaire de la prise de la Bastille, événement qui, le 14 juillet 1789, a marqué le commencement d’une nouvelle époque dans l’histoire moderne de la France. C’est la Journée Nationale d’un des plus puissants états européens qui, depuis le 1 juillet 2008, détient la présidence de l’Union européenne, ayant repris le mandat de six mois à la Slovénie. Dans ces conditions, Paris confirme son soutien accordé à la tellement jeune, en comparaison avec l’histoire multiséculaire de l’hexagone, République de Moldavie, tout en accentuant : „La France est votre amie…”.

Le retrait de l’Irlande n’est pas une solution

Pierre Andrieu
Pierre Andrieu

- Monsieur l’Ambassadeur, je voudrais commencer par une question assez délicate. Il y a un mois, le 13 juin, les Irlandais ont dit un „non” catégorique au traité de Lisbonne censé substituer ce qu’on appelle la Constitution Européenne, „enterrée” il y a deux ans par un autre „non” catégorique dit, à un intervalle de seulement quelques jours, par les Hollandais et les Français. Que reste-t-il à faire dans une telle situation ?

  • C’est ça, la démocratie. C’est l’option exprimée par le peuple irlandais - en tout cas, par une majorité de 54% - qui, probablement, considèrent que le traité respectif ne représente pas leurs intérêts et aspirations. Vox populi, vox Dei, disait-on dans l’Antiquité… certainement, nous pourrions expliquer ce „non” par la communication insuffisante, par le manque d’informations complètes et concluantes ou d’explications détaillées concernant ce traité qui, quoique simplifié, comprend 300 pages, que le gouvernement irlandais aurait dû fournir à ses citoyens. En même temps, il faut reconnaître que ces problèmes sont valables pour tous les gouvernements européens et que, si l’on recourrait aux référendums, on pourrait être confrontés à de nouveaux votes négatifs.
  • Cependant, pendant les semaines écoulées depuis le référendum, plusieurs voix européennes ont affirmé que l’Irlande était la moins motivée à dire ce „non” au nouveau projet de l’UE. Un des anciens premiers ministres danois a même lancé l’idée que l’Irlande devrait se retirer de l’UE
  • Tout le monde sait que la réussite de l’économie irlandaise de ces derniers ans est due, avant tout, à l’adhésion de ce pays à l’UE et au fait d’avoir bénéficié des avantages et de l’aide financière offerte par la Communauté Européenne. Malgré cela, l’opinion danoise n’est qu’une … opinion et je ne crois pas que le retrait de l’Irlande serait une solution pour le reste de l’UE. N’oublions quand même pas que c’est juste le Danemark qui admet une série de dérogations aux règles de l’UE, telles que la monnaie nationale, par exemple
  • Lorsque, il y a une année et demie, l’Allemagne avait repris la Présidence de l’UE, une des priorités annoncées a été de trouver une solution à la crise constitutionnelle de l’époque. A la fin du mandat, Angela Merkel a proposé une solution de consensus, sous la forme du Traité de Lisbonne. Est- ce que la France pourrait se fixer comme priorité l’aplanissement de la « crise du Traité » ?
  • Premièrement, je voudrais mentionner que, comme il n’y a pas de représentation diplomatique de la Slovénie à Chisinau, nous avons assuré la présidence slovène ici … Je ne sais pas si l’aplanissement de cette crise sera une priorité, mais, certainement, la présidence française prêtera une attention extrêmement grande à ce dossier. Le Président Nicolas Sarkozy a déjà tenu un discours à ce sujet à Bruxelles et il a l’intention de rendre une visite en Irlande. En plus, le Conseil européen s’est réservé quatre mois de réflexion après quoi il décidera comment agir. Je suis persuadé qu’on trouvera des solutions, mais, bien sûr, comme conséquence du vote irlandais, les événements se dérouleront avec un certain retard.

Le climat, l’énergie et la migration

  • Quels autres dossiers seront des „sujets chauds” pour la présidence française de l’UE ?
  • Il y en a plusieurs. Il s’agit tout d’abord des problèmes climatiques et de ceux relatifs à la protection de l’environnement, à l’énergie et au contrôle de la migration, ainsi que des problèmes du domaine de la défense.
  • Pour votre pays, l’année passée a été marquée par le mariage du Président Sarkozy. Mais il y a certainement d’autres éléments qui constituent l’image de la France d’aujourd’hui. Lesquels ?
  • C’est vrai que la presse, tant celle française que celle internationale, a excellé et même exagéré parfois à refléter ce sujet. Le Président de la République Française a le droit d’être homme et le droit d’être heureux. Bien sûr, la France ne veut pas dire seulement les problèmes personnels du chef de l’état. L’image de la France d’aujourd’hui est également la volonté du Président Sarkozy de moderniser le pays et de mener au bout les réformes lancées après la reprise du mandat. C’est également le désir de rester une voix distincte dans la politique européenne et internationale.
  • Par quelle note appréciez-vous les relations franco-moldaves d’aujourd’hui ?
  • Une bonne note, à mon avis. Cette année, j’ai eu des contacts au niveau ministériel et parlementaire, à Chişinău et à Paris. La France est décidée à continuer à soutenir la Moldavie dans sa voie vers l’intégration européenne, car nous sommes fermement persuadés de ce qu’on appelle la « vocation européenne » de votre pays. C’est juste pourquoi nous avons salué l’intention de la Commission Européenne de commencer à réfléchir sur un nouveau cadre des relations juridiques avec la Moldavie. Nous espérons que la Moldavie réussira à réaliser avec succès toutes les réformes inhérentes à l’approche et à l’intégration européenne. En ce qui concerne les relations strictement bilatérales, j’ai le plaisir de mentionner que la France est un des plus gros investisseurs étrangers en Moldavie. Il y a tout juste quelques semaines, nous avons fondé un Club franco-moldave d’affaires. Ça sera un instrument censé guider les potentiels investisseurs français, les représentants des sociétés françaises dans le milieu d’affaires de Moldavie, ainsi que promouvoir les échanges économiques et financiers entre les deux pays.

L’investisseur est un être prudent…

  • Il y a une année, vous avez mentionné parmi les investisseurs français quelques sociétés - „Orange”, „Lafarge”, „Société Générale” et „Lactalis”. Cette année-ci, la liste est la même. Pourquoi, malgré les efforts dont vous venez de parler, les investisseurs ne s’empressent pas trop de venir en Moldavie ?
  • Je me souviens, moi-aussi, ce que je disais il y a une année : la présence de quelques-uns qui sont „peu nombreux, mais bons” nous place parmi les premiers en Moldavie - banques, téléphonie mobile, secteur agro-alimentaire et production du ciment sont des secteurs importants, soyez d’accord … En plus, il y a aussi d’autres entreprises qui sont intéressées et qui flairent l’air d’affaires d’ici. Toutefois, le processus d’investissement est lent et prend du temps. L’investisseur est un être prudent, surtout lorsqu’il s’agit des pays de l’ex-espace soviétique où le climat d’affaires n’est pas toujours stable. Ils ont besoin d’observer et de méditer plus que dans d’autres cas. Mais, certainement, les investissements vont venir, profitant de la situation géographique de la Moldavie - entre les marchés de l’Union européenne et ceux de l’Est - mais aussi de la main d’œuvre d’ici ; car beaucoup de Moldaves sont des gens très bien instruits et parlent des langues étrangères, y compris le français. Ainsi, le fait que la Moldavie est un pays francophone peut aussi être un avantage pour vous.
  • A quel point la francophone est-elle actuelle ?
  • Dans la mesure que la francophonie est une union de pays partageant les mêmes valeurs - la langue et la civilisation française, mais aussi la démocratie, la bonne gouvernance, le développement économique et sociale. Et la Moldavie, elle a besoin de tout ça.
  • Comme vous venez de le dire, la Moldavie a besoin de réformes. Réussissons-nous à faire face à ce besoin ? Peut-on parler d’une évolution et même du progrès ?
  • C’est un large sujet de débats. Selon nos observations, mais aussi conformément au rapport de la Commission Européenne présenté ce printemps, il y a du progrès. Beaucoup de choses ont été faites. Mais la Commission a mis en évidence plusieurs secteurs où la Moldavie doit intensifier les réformes - droits de l’homme, lutte contre la corruption, liberté de la presse et climat d’affaires. En plus, il y a la Transnistrie qui n’est pas cependant un problème purement moldave, la clé de sa solution étant loin de Chişinău… Nous comprenons que ce sont des domaines difficiles, mais les efforts doivent d’autant plus être importants…
  • Dans votre qualité d’ambassadeur, vous êtes un observateur de la vie politique d’ici. Quel est votre avis, est-ce que le pouvoir de Chişinău réussira à organiser des élections libres et correctes en 2009, comme le Président Voronin l’a promis lors de sa récente visite à Bruxelles ?
  • Je n’ai pas de raisons à ne pas croire au Président Voronin, mais nous continuons à surveiller tout ce qui se passe dans la vie politique de Moldavie. Nous sommes au courant des événements qui se passent au sein du Conseil municipal de Chişinău et en Gagauz-Yeri. Nous observons et nous sommes au courant de tout.
  • Récemment, la Suède et la Pologne ont lancé l’idée d’un Partenariat pour l’Europe de l’Est censé être avantageux pour les pays de la région, y compris pour la Moldavie. Quelle est l’attitude de la France à l’égard de cette initiative, compte tenu du fait que votre pays a annoncé son intention de se concentrer sur la zone de la Mer Méditerranée ?
  • Il y a eu des consultations avec les Polonais, mais les discussions sont loin d’être achevées. Ce que je peux affirmer, c’est que l’initiative du Président Sarkozy concernant la Mer Méditerranée n’affectera nullement l’attention que nous prêtons à l’Europe de l’Est. Par contre, nous avons des relations très proches avec les pays de cette région et … nous marcherons avec les deux pieds dans les deux directions.
  • Nous vous remercions pour l’interview et vous souhaitons une bonne fête !

Interview par Sorina Ştefârţă, publié sur http://www.timpul.md/Rubric.asp?idIssue=810&idRubric=8373