Oleg Serebrian : « La Russie doit se joindre au chœur européen »

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Article de Gilles Ribardière

L’actuel ambassadeur de la République de Moldavie à Berlin, en poste à Paris précédemment, Oleg Serebrian, vient de publier un ouvrage particulièrement opportun - « La Russie à la croisée des chemins. Géohistoire, géoculture, géopolitique  ». En effet, il nous aide à comprendre la nature particulièrement complexe de la Russie et à mieux percevoir les ressorts de son positionnement actuel sur l’échiquier international.

L’auteur est particulièrement bien placé pour nous proposer des analyses pertinentes, compte tenu de sa connaissance de l’intérieur de la Russie et, bien évidemment, de sa formation de politologue et de ses fonctions diplomatiques.

L’ouvrage est concis et offre une mine de renseignements. Il commence par des chapitres s’attachant à décrire la lente formation de la Russie. Suivent de très éclairants exposés sur la formation d’une pensée géopolitique inspirant des praticiens qui ont tenté et réussi le plus souvent à façonner une Russie qui a su transformer son positionnement dans le concert mondial au fil des siècles. Ainsi Ivan IV, dit le Terrible, ouvre-t-il deux voies, l’une - vers la Mer Caspienne et l’autre - vers la Mer Baltique, et Pierre le Grand pousse ses pions vers l’ouest et vers le sud. Quant à Catherine la Grande, ce n’est que sa mort qui empêche la réalisation de son projet de « Corridor perse ».

En fait, développe Oleg Serebrian, la Russie va balancer entre la réalisation de trois rêves : le panslavisme, l’eurasisme et l’internationalisme.

L’auteur nous aide à bien comprendre la nature de ces trois rêves, en proposant des définitions claires.

Ainsi, le panslavisme, écrit-il, « est perçu comme un courant de pensée relativement unitaire, ses principes fondamentaux restant, au fil des siècles, les mêmes chez les différents peuples slaves, à savoir la lutte pour la libération de la domination austro-allemande et turque, la Russie comme enjeu politique et l’édification d’un Etat panslave ». (p.46). Plus loin (p.48), il précise que « le panslavisme est fondé sur la communauté « génétique » historico-culturelle, sur les origines communes slaves, mais aussi sur la religion orthodoxe ».

Quant à l’eurasisme, il « bâtit sa démarche sur des concepts comme « la communauté du sol et du destin », autrement dit c’est une pan-idée géographique, plus exactement historico-géographique, où la « communauté de sang » et la religion commune ne jouent pas un rôle de liant  » (p.48).

S’agissant de l’internationalisme qui a fondé les débuts de la révolution soviétique (fraternité entre les peuples), il a été dévoyé par Staline qui a institué une hiérarchie entre les nationalités. Il n’empêche, même dévoyé, l’internationalisme qualifié de« prolétaire » à l’origine, puis devenu « internationalisme socialiste », a inspiré durablement la politique de l’URSS jusqu’à son effondrement.

Si connaître les rêves qui l’ont façonnée permet de mieux saisir la nature de la Russie, les exposés de ses relations avec le christianisme orthodoxe, avec l’Islam, avec les Juifs apportent des clés indispensables pour mieux comprendre son évolution.

On soulignera par ailleurs un chapitre étonnant intitulé « Les Allemands et la Russie ». Il commence par une citation du premier Président de l’Allemagne réunifiée, Richard von Weitzsacker, en 1990 : « L’histoire nous lie avec tous nos voisins, mais avec aucun autre pays notre passé n’a de liens aussi forts que ceux avec la Russie » (p.93) ; suit une énumération exhaustive de l’apport des Allemands, aussi bien dans le domaine politique, militaire, scientifique, que culturel à travers les siècles. Oleg Serebrian rappelle du reste que « la Russie moderne de Pierre le Grand est bâtie selon le modèle allemand et cela grâce à une large contribution allemande » (p.96).

Voilà un élément en tout cas qui peut expliquer que la Russie peut aussi avoir tendance à se tourner vers l’Ouest assez naturellement.

On arrive ainsi au dernier chapitre : « Les trois voies de la Russie de demain : la voie impériale, la voie eurasiatique ou la voie européenne ».

Cette hésitation non seulement est liée à ses liens historiques avec l’Ouest et à ses rêves, mais aussi se comprend à travers ses relations avec les Etats-Unis, qui les voit concurrents dans les régions situées en Asie Centrale et au Caucase, ainsi qu’à la relation toujours délicate avec la Chine. Toutefois ses ambitions risquent d’être freinées par trois problèmes majeurs exposés dans l’avant dernier chapitre : le sécessionnisme, la démographie et l’économie.

Malgré tout, la Russie est un grand pays et au-delà de l’attrait qu’elle peut avoir pour une démarche eurasiatique, avec aussi des vues pour le sud (voir ses relations avec l’Inde), le regard vers l’Europe n’est pas à écarter. Oleg Serebrian le privilégie en ces termes : « En ce début de siècle et de nouveau millénaire, la Russie est à la croisée des chemins, et un choix signifie plus qu’une option géopolitique – c’est aussi un choix géoculturel. Il est difficile de prévoir où se dirigera la Russie, mais il est certain qu’elle ne peut plus compter sur un rôle de soliste sur la scène de la politique internationale. Pour que sa voix soit entendue demain aussi, pour qu’elle reste ce qu’elle est, à savoir une partie de la civilisation européenne, la Russie doit se joindre au chœur européen » (p.173).

On ne peut que recommander cet ouvrage et même le qualifier d’indispensable pour comprendre la Russie d’aujourd’hui, qui ne doit pas être réduite à une vision du seul Poutine, mais qui s’explique par une histoire particulièrement riche et complexe.

Le 12 avril 2017