Les énigmes de la Bessarabie

De nos jours, des merveilles encore inconnues se sont produites et se produisent encore. Quiconque ayant passé par le village de Cubolta, dans les alentours de Bǎlţi, a vu un manoir seigneurial en construction, un parc qui fut auparavant la fierté de la Bessarabie, et s’imagine avec difficultés quel patrimoine magnifique était conservait là-bas et combien d’histoires à propos de l’Europe pouvaient être écrites en Bessarabie. La révolution et surtout l’année 1940 ont fait de cet endroit un lieu sans importance, mais l’Histoire ne peut ni se cacher ni disparaître, tôt ou tard la vérité resurgira.

Le dernier propriétaire du manoir de Cubolta, Grigori Komarov, décrit les curiosités que le manoir détenait :

« Dans une grande salle du manoir de Cubolta, se trouvaient des objets de faïence de Saxe du 18e siècle, très intéressants : deux chandeliers posés sur de supports fixés à même le plancher et un lustre fixé au plafond. Hauts de deux mètres, les chandeliers sont posés sur des supports en faïence, eux-mêmes posés sur de grands socles. Au sommet des chandeliers, se ramifiaient dans toutes les directions en forme d’éventail 48 pairs de bougeoirs dans lesquels étaient fixées des cierges de cire. Sous chacun des pieds des bougeoirs, était suspendu des bouquets de fleurs en forme d’un œuf, travaillés avec beaucoup de finesse et de maîtrise, de la taille d’un ballon. Sous chaque bouquet, en position d’envol, il y avait un petit oiseau.

Le chandelier, son support, son piédestal et son sommet étaient ornés de dessins qui habituellement étaient appliqués sur des objets de faïence : des fleurs, des scènes champêtres, des moutons, des bergers et bergères, des marquis et des marquises. Tous les dessins étaient réalisés avec des couleurs d’une extrême finesse alors que les bouquets et les compositions florales étaient exécutés avec des couleurs naturelles.

Tous les chandeliers ainsi que le lustre ont été travaillés avec la même maîtrise que celle des plus beaux objets de faïence. L’origine des perles de faïence de Saxe est la suivante : Le prince Ludovic, fils du roi de France et héritier supposé du trône de France, était marié à la princesse Marie Joséphine de Saxe, fille du roi de Saxe (lui-même roi de Pologne August II). Le prince Ludovic et sa femme moururent prématurément, encore pendant la vie de Ludovic XV. La princesse de Saxe fut la mère de trois rois de France - Ludovic XVI, Ludovic XVIII et Carol X. Grâce aux rapprochements entre la cour de France et celle de Saxe, les plus beaux objets de faïence de Saxe provenant de la célèbre fabrication de faïence royale de Meisen furent expédiés à la cour du roi de France et décorèrent le palais royal de France.

Aux environs de l’année 1784, Catherine la Grande de Russie voulut que son fils de Pavel Petrovici entreprît des voyages à travers l’Europe. Le futur Pavel I, sous le nom de Comte du Nord, traversa l’Europe entière et se retrouva avec sa femme deux mois à Versailles en tant qu’invités du roi Ludovic XVI et de la reine Marie-Antoinette. Ces derniers leur firent don de nombreux objets en faïence de Saxe et de Sèvre qui furent disposés dans la cour de Versailles. Les dons royaux furent ensuite expédiés à Saint-Pétersbourg, où ils furent très appréciés par Catterine II. L’Impératrice décida que les objets de faïence devaient être rangés dans les appartements du Palais d’Hiver.

Son petit-fils, l’empereur Nicolas I, fit des avances à la femme d’un des généraux de brigade qui vivait à Saint-Pétersbourg. Le Souverain fit don de deux grands chandeliers et d’un lustre du Palais d’Hiver, tous en faïence de Saxe. Le général fut nommé commandant d’une division située dans le sud de la région ; après quelques années, il démissionna et décida de vivre à Bălţi (ville de la République de Moldavie), où il possédait des terres et un manoir. De ce fait, les objets de faïence furent apportés en Bessarabie.

Deux générations de propriétaires descendants du général s’avérèrent être malchanceux et perdirent tous leur patrimoine. En 1894, à Bălţi, Bodescu, un des descendants, vendit les trois objets de faïence. Il les a offerts à la mère de ma future femme, sans demander une grosse somme, ma future belle-mère les a achetés et ainsi les objets de faïence de Saxe arrivèrent à Cubolta.

En visite à Paris pendant les années 1908, 1910 et 1912, notre famille visita le château de Versailles où j’ai pu voir à plusieurs reprises que certains chandeliers et lustres absolument identiques, selon leurs dimensions, leur décoration et leur fabrication, à ceux que nous avions à la maison étaient présents dans les salles du château de Versailles - celles des invités ».

Certains contemporains traversent terres et mers à la recherche de curiosités, tandis que chez nous, il n’y en a pas peu. Il faut tout simplement tirer les rideaux de l’histoire.

Article par Iurie Colesnic, publié sur http://natura.md/index.php?module=articles&act=show&c=4&id=64, traduit par Maël Bieules.