Les enfants du Goulag : leurs droits sont toujours lésés

71 années se sont écoulées depuis la première vague de déportations dont les victimes et les survivants sont toujours ignorés par l’Etat. En rentrant dans leur patrie, ils n’ont pas pu récupérer leurs biens et leurs enfants ne savent pas ce qu’enfance veut vraiment dire.

Les autorités organisent diverses activités pour les déportés, tandis que ceux-ci affirment qu’ils n’ont pas besoin de belles paroles, mais d’aide palpable.

Un monument commémoratif a récemment été installé dans le square de la gare de Chisinau, la cérémonie étant suivie de l’inauguration d’une exposition consacrée aux victimes des déportations et des répressions politiques. Quant aux partis politiques, ils n’ont pas été en mesure de s’unir du moins cette journée de « deuil » et sont venus déposer des gerbes au monument à tour de rôle. D’autre part, les gens qui ont connu les déportations s’y sont réunis et souvenu de leur passé sombre, se plaignant à la fois du présent vécu dans la pauvreté.

Sauve-toi, Panaghiţa, car nous allons… à la mort …

Teodosia Cosmin, âgée de 73 ans, se souvient avec des larmes aux yeux de cette période-là : « Le Goulag soviétique a détruit ma famille et mon avenir". Son père a été déporté le premier. Arrêté en 1945, il a été déporté à Krasnoïarsk à l’âge de 42 ans. Depuis, la famille n’a plus eu des nouvelles de lui. Quatre ans après, quand l’homme est décédé, la famille n’en a même pas été avertie. Seulement au retour dans la patrie, après avoir écrit plusieurs lettres aux autorités pour connaître sa destinée, ils ont appris sa mort. Mais les circonstances de sa mort restent un mystère, aujourd’hui encore.\

Teodosia Cosmin
Teodosia Cosmin

En 1949, mère Teodosia, qui n’avait alors que dix ans, a été déportée avec sa mère et sa sœur aînée en Sibérie. Seule sa sœur cadette a réussi à s’échapper à la terreur des déportations : elle était mariée et ne vivaient plus avec ses parents. Dans la terrible nuit, la voiture « des déportés » s’est tout d’abord arrêtée devant la maison des parents de Teodosia et a amené la mère et les deux filles, puis les bourreaux sont entrés dans une maison voisine. Entre temps, l’autre sœur a couru à leur encontre, mais sa mère lui a crié : « Sauve-toi, Panaghiţa, on ne sait pas où va-t-on nous amener, peut-être à la mort. » Un villageois l’a cachée dans sa maison. Huit ans de suite, elle n’a eu qu’un rêve – revoir sa famille.

En Sibérie, la femme et ses enfants ont été forcés de faire des travaux durs. La benjamine creusait le sol gelé aux côtés de sa mère et la fille aînée travaillait dans les constructions. À leur retour dans la patrie, en 1957, elles ne savaient pas où aller parce qu’elles n’avaient plus rien, ni même une maison. Tout a été confisqué. C’est l’autre sœur, celle qui n’a jamais cessé de penser à elles, qui leur a ouvert sa porte. Teodosia Cosmin avoue qu’après toutes ces horreurs, « les autorités sont sourdes à nos problèmes. Presque tous sont morts. Nous ne sommes pas nombreux, mais on n’arrive à rien - seulement des promesses vides. On écrit, on parle, on prie, mais on ne nous entend pas ».

On nous a déshonorés

Ion Luca, 72 ans, se souvient d’une nuit de l’été 1949, quand les « envahisseurs » sont venus. La mère avec ses six enfants effrayés était à la maison et pleuraient tout le temps. La famille a été embarquée dans « des wagons pour le bétail. Le lendemain, le train a pris le chemin vers la Sibérie. » Pendant la route, on leur donnait à manger du poisson altéré avec un petit morceau de pain, de sorte que la plupart des enfants sont tombés malades et sont morts avant d’arriver à la destination.

Ion Luca
Ion Luca

Le froid sibérien de -50 ° C a été un nouvel obstacle à la survie des personnes qui n’étaient pas habituées au froid. Les parents ont été forcés à couper des arbres dans la forêt et les enfants - à ranger le bois coupé.

Le vieux se souvient aussi de sa vie scolaire qui était aussi très dure. On devait « porter des cravates de pionniers, adhérer au Komsomol, chanter « Широка страна моя родная » (« Grande est ma patrie natale », une chanson soviétique patriotique – note du traducteur). Même si j’étais petit, j’ai comprenais que nous avons étions humiliés, qu’on nous déshonorait. » Après la mort de Staline, les enfants ont pu rentrer chez eux, mais les parents sont restés dans l’esclavage en Sibérie encore deux ans.

Mais dans leur patrie ils n’ont pas trouvé la paix, non plus, parce qu’ils étaient discriminés, étant appelés « les enfants du goulag". Ion Luca est surtout déçu du fait que les droits des victimes des déportations sont toujours lésés. «  Les bandits qui nous ont déportés reçoivent une bonne pension de retraite et nous, les victimes, des pensions misérables. On ne nous a rendu au moins nos propres biens ».

Les anciens déportés ont visité l’exposition inaugurée au Musée National d’Archéologie et d’Histoire de la Moldavie. L’exposition présente plus de 600 pièces, des photographies, des documents, des lettres de Sibérie, les listes de biens confisqués, des déclarations signées par des témoins et des survivants du Goulag, des matériaux et des documents provenant des archives de l’ex-KGB se référant aux personnes accusées pour des raisons politiques et religieuses.

Valentina Sturza, présidente de l’Association des anciens déportés et des prisonniers politiques de Moldavie, a déclaré que les anciens déportés ont commémoré cette journée «  avec des larmes dans les yeux et dans le silence. On n’a organisé aucune manifestation. Nous nous sommes réunis pour nous souvenir de notre enfance passée dans les déserts du Kazakhstan et en Sibérie glacée ».

Article de Olga Bulat repris sur le site http://www.zdg.md/social/copiii-gulagului-ramasi-nedreptatiti

Traduction – Liliana Anghel