La leçon des déportations apprise par quatre générations d’enseignants

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En 1945, Ilie Tătaru, directeur de l’école du village moldave de Pojăreni, a été déclaré « ennemi du peuple » et condamné à 10 ans de prison. Le 6 juillet 1949, son épouse et son enfant de 3 ans ont été déportés en Sibérie. C’est là-bas qu’Ileana est née. Les deux enfants sont plus tard devenus enseignants – l’un d’entre eux a enseigné pendant 40 ans en Sibérie, l’autre - à Pojăreni. Les petits-enfants sont eux-aussi devenus des enseignants. Maintenant, l’arrière-petit-fils étudie la pédagogie en Espagne. Tous, ils ont appris la leçon des déportations staliniennes à partir de la première source…

La nuit du 5 au 6 juillet 1949, deux soldats accompagnés de deux villageois ont frappé à leur porte. Les parents se sont réveillés. Domnica et son fils de trois ans, Gheorghiţă, dormaient dans une autre pièce. On leur a ordonné de s’habiller et d’être prêts à partir au bout de deux heures, n’emportant que ce dont ils auraient besoin. « En fait, je n’ai rien emporté, car je ne savais pas où on allait partir. Je pleurais, ma mère et mon père tremblaient de peur, l’enfant pleurait », se souvient Domnica Tătaru-Căpăţână qui, ensemble avec son fils de trois ans, a été déportée en Sibérie quatre ans après la déportation de son mari, Ilie Tătaru, professeur et directeur de l’école à Pojăreni, accusé d’être « ennemi du peuple » et condamné à 10 ans de prison en Mordovie.

Il est allé à Novossibirsk rencontrer son père et il s’est installé là-bas

Après la prison, Ilie n’a pas eu le droit de rentrer en Moldavie pendant cinq ans. Il s’est remarié et il est resté vivre à Novossibirsk où il était maître d’école. Son fils, Gheorghe Tătaru, est né en 1946, le jour même où sa mère Domnica a atteint l’âge de 20 ans, mais Ilie ne l’a su qu’en 1965, quand Gheorghe faisait son service militaire à Moscou. Le père l’a cherché et l’a trouvé.

Après l’armée, Gheorghe a décidé d’aller à Novossibirsk pour mieux connaître son père. « J’ai dit à ma mère que je voulais aller chez mon père. Elle m’avait parlé de lui, mais je voulais le voir. J’étais adulte, j’avais 25 ans. J’ai pu prendre une décision. J’ai dit à ma mère que j’allais juste en visite. J’y suis donc allé et … j’y suis resté », raconte Gheorghe Tătaru. Il ne se souvient pas grand-chose du jour de la déportation - il était tout petit. « Je ne garde qu’un souvenir dans ma mémoire : on était dans le train et une sentinelle m’a fait peur. Cette peur m’a rongé longtemps. J’ai commencé à comprendre des choses quand j’étais en première classe à l’école. Je me souviens de la taïga, de la pêche, de la baignade. Je me souviens des gens coupant du bois », dit Gheorghe qui a maintenant 72 ans et, depuis 47 ans, vit à Novossibirsk. Chaque année, il rend visite à sa mère, en Moldavie.

« Nous nous asseyions sur les troncs des arbres coupés et pleurions, nous demandant sans cesse si nous allions un jour rentrer dans notre pays »

On les emmenés à la gare et ont les a fait monter dans des wagons. Il ont passé à la gare deux jours avant que le train ne soit rempli. Puis, ils ont fait un long voyage de deux semaines jusqu’à Omsk : « On nous a fait descendre et on nous a emmenés sur un bateau où nous nous sommes lavés. Certains d’entre nous avaient des poux, car nous ne nous étions pas lavés tout au long du voyage. Et nous crevions de faim … Ensuite, on nous a embarqués en bateaux sur l’Irtych. Avec un intervalle de quelques kilomètres, on débarquait 3-4 familles. Quand notre tour est venu de débarquer, nous étions environ 52 personnes. On nous a dit : « Faites-vous des maisons, vous y êtes venus pour la vie », raconte Domnica.

Au début, on les a logés dans des baraques - une famille dans chaque coin de la pièce. Deux jours plus tard, on leur a donné des haches, des scies et on les a envoyés couper des arbres. « Je prenais une poignée de grains de maїs bouillis, j’attachais la hache à une corde qui me servait de ceinture, je prenais la scie et j’allais couper la forêt. C’était pénible – certains arbres rabattus ne tombaient pas, car ils s’appuyaient un contre l’autre, puis les Russes venaient et nous grondaient… Nous nous asseyions sur les troncs des arbres coupés, allumions le feu et pleurions, nous demandant sans cesse si nous allions un jour rentrer dans notre pays, revoir nos maisons », se souvient Domnica avec amertume…

C’est en Sibérie qu’est née, en 1952, sa fille Ileana. La même année, ils ont déménagé à Savenka où Domnica a travaillé à la boulangerie. En ’56, après sept ans de vie atroce, ils ont été libérés. Domnica et ses enfants sont rentrés en Moldavie. « J’ai retrouvé mes parents et j’ai habité chez eux pendant une certaine période, puis j’ai adhéré au kolkhoze pour pouvoir récupérer notre maison qui avait été transformée dans un rucher. J’ai travaillé pendant 10 ans à la ferme de vaches pour pouvoir nourrir mes enfants  », raconte Domnica.

Gheorghe - professeur d’histoire à Novosibirsk, Ileana – professeure de biologie à Pojăreni

Quand il est allé à Novossibirsk visiter son père, Gheorghe s’est inscrit à l’Université pédagogique. Puis, il a enseigné pendant 40 ans à Novossibirsk l’histoire de la Russie, l’histoire universelle, les sciences sociales et le droit. « Lorsque j’étais étudiant, je suis tombé amoureux et je me suis marié … Mon père était encore vivant. Nous avions ici une maison, des enfants, je n’ai pas eu de choix, j’ai dû rester ici. »

Interrogé s’il a enseigné à ses étudiants le sujet des déportations pendant les cours d’histoire, Gheorghe répond : « L’histoire de la Russie, comme discipline d’études, couvre le problème des déportations. En tant que témoin oculaire, je racontais à mes élèves comment nous vivions dans le camp, ce que nous mangions, comment nos parents travaillaient, ce que nous faisions », dit Gheorghe.

Ileana a travaillé pendant 44 ans en tant que professeure de biologie à l’école de Pojăreni. Tous les ans, le 6 juillet, elle va au « Train de la douleur » commémorer les déportés. « Les plus laborieux, les plus intelligents ont été déportés. A leur place, sont venus des gens qui nous disaient que la langue russe est meilleure que la nôtre, que la Russie et la terre sibérienne sont meilleures », raconte Ileana Tătaru.

« Les Moldaves ne succombent pas sous les souffrances »

Grâce à son expérience en tant que professeur d’histoire, Gheorghe Tătaru a pu constater des choses importantes sur les déportations staliniennes. « Maintenant, on parle beaucoup des déportations et ce sont surtout ceux qui n’ont pas été là-bas qui en parlent. Beaucoup ont souffert à cause de Staline ; lui, il est sans doute à blâmer, mais dans les villages d’origine ce sont en fait les ennemis locaux qui ont fait les listes des gens à déporter. Par exemple, les autorités demandaient que deux familles soit déportées, mais les « activistes » locaux mettaient 5-6, ou même 10 familles dans la liste pour s’emparer de leurs propriétés. Des Ukrainiens, des Moldaves, des Tchétchènes, des Estoniens, des Lituaniens, etc. ont été déportés, des nationalités différentes, mais quand nous sommes arrivés en Sibérie une forte amitié est née entre tous ces gens, parce que nous étions tous égaux », explique l’ancien professeur d’histoire. Selon Gheorghe, où qu’ils soient arrivés, les Moldaves ont su faire face – ils ont construit des maisons, ont travaillé et acquis une position sociale. « Les Moldaves ne succombent pas sous les souffrances. Ils avancent et ils laissent des traces  », a-t-il conclu.

« Ils ont préféré rester en Sibérie, parce qu’ils se sentaient des étrangers dans leur patrie »

En septembre 2016, a eu lieu la troisième édition de l’Expédition de la mémoireen Irkoutsk, Sibérie. Pendant 10 jours, une équipe de 9 personnes ont parcouru environ 15 000 kilomètres. Voici le témoignage de l’historien Octavian Ţîcu, membre de cette équipe : « Pendant l’expédition, nous avons découvert des Moldaves qui sont restés en Sibérie, parce qu’ils n’ont pas pu se réadapter à la vie dans leur patrie d’origine. C’est aussi le cas de la communauté des Moldaves de Kazakhstan qui compte environ 33 000 personnes, dont beaucoup sont des anciens déportés. Or, une fois rentrés en Moldavie après la réhabilitation, ils ne retrouvaient plus leurs maisons, leur terrains et, par-dessus tout, ils portaient les stigmates d’« ennemis du peuple ». Finalement, ils ont choisi cette destinée, pas facile du tout, qui est aussi une sorte de déportation, mais volontaire, assumée », constante l’historien.

« Maintenant, on part sans être déporté. Il y a des Moldaves partout sur la planète. »

A cause des difficultés financières, la petite fille de Domnica, Ana, et sa famille, se sont installés il y a 15 ans en Espagne. « Ils ont tous les deux des diplômes d’enseignants, mais ils ont dû partir ailleurs pour gagner leur pain. Maintenant, les jeunes partent et seuls les vieux restent dans les villages affronter en solitude leur vieillesse », se plaint Domnica.

… Il leur a fallu des années pour se faire une situation en Espagne. Vladimir est chauffeur de camion, Ana soigne des malades dans un hôpital psychiatrique. Pour y arriver, elle a dû faire des études pendant deux ans. « C’était dur, mais nous avons eu la chance de rencontrer de bonnes personnes du pays qui nous ont aidés à surmonter les obstacles », dit Ana.

Ana, la fille d’Ileana, avait décidé d’être enseignante, comme sa mère. Pendant sept ans, elle a enseigné la langue et la littérature roumaine dans l’école de son village. Son mari, Vladimir, a été pendant dix ans maître d’école primaire et professeur de musique. Son père et son grand-père avaient été, eux-aussi, des professeurs. Mais la situation dure en Moldavie l’a contraint à partir en 1998 en Espagne.

Quand ils sont partis, leur fils Grigoraş n’avait que trois ans, maintenant il a 18 ans et il est étudiant à l’Université pédagogique de Palencia. Il veut devenir, comme son père, maître d’école primaire. « Je veux travailler et vivre en Espagne. En Moldavie, je ne vois pas d’avenir pour moi. En Espagne, un enseignant a un salaire dix fois supérieur à celui d’ici  », explique Grigoraş.

D’après un article de Maria Șveț publié sur https://www.zdg.md/editia-print/social/lectia-deportarilor-pentru-patru-generatii-de-invatatori

Le 27 septembre 2017