« L’éducation russe en Bessarabie, ridicule et monstrueuse »

Entretien avec Gheorghe Negru, Président de l’Association des Historiens de Moldavie

  • Monsieur le professeur, comment expliquer le fait qu’après plus d’un siècle de domination russe, malgré les efforts « civilisateurs » entrepris par l’Empire russe, la population de Bessarabie était analphabète ?
  • Tout d’abord, les dignitaires de l’Empire russe n’étaient pas capables de réaliser la modernisation profonde de l’économie, de l’éducation, et de la culture. Pour eux, les réformes économiques, politiques et culturelles n’étaient pas prioritaires, mais ils étaient surtout animés du désir d’expansion et de croissance des effectifs de l’armée. L’exemple le plus significatif à cet égard est que 45% du budget annuel de l’empire tsariste était utilisé pour la maintenance de l’immense armée d’environ 1,5 millions de soldats.

D’autre part, le montant alloué à l’éducation constituait seulement 4% du budget. Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant que les écoles de Bessarabie n’assuraient pas la scolarité de tous les enfants au début du XXe siècle. En 1901, d’après les chiffres officiels, seulement 69 308 enfants d’âge scolaire (28%) des milieux ruraux fréquentaient l’école, tandis que 176 000 enfants (72%) restaient hors l’école.

Ensuite, l’analphabétisme des Bessarabiens dont la plupart étaient de nationalité roumaine (94,2%) a été causé même par le système éducatif de l’empire tsariste qui visait la russification totale des « allogènes ».

  • Cependant cet objectif a échoué … Comment expliquez-vous l’inefficacité de ce système … ?

À la fin des années ‘60 du XIXe siècle, le Ministère de l’Education Publique a commencé à ouvrir en Bessarabie des écoles primaires rurales où l’enseignement était dispensé en russe. Dans ces écoles, « la langue locale » ne pouvait être utilisée que pour l’enseignement de la langue officielle. En même temps, dans les villages, les écoles paroissiales roumaines étaient transformées dans des écoles paroissiales avec l’instruction en russe et en slavon. Ainsi, vers la fin du XIXe siècle, dans les écoles rurales de Bessarabie il y avait un système d’éducation élémentaire autant ridicule, que monstrueux.

En plus, puisque la plupart d’enseignants moldaves ne parlaient pas russe, des enseignants des régions (goubernias) de l’Empire russe étaient amenés dans les nouvelles écoles russes de Bessarabie. On peut imaginer comment ces enseignants-là communiquaient avec leurs élèves moldaves. Selon les récits des contemporains, comme dans un véritable « théâtre de l’absurde », ils « déformaient monstrueusement les mots » ou « gesticulaient comme des gens dépourvus du don de parler ». Un tel système d’enseignement primaire ne pouvait aucunement contribuer à l’alphabétisation de la population de Bessarabie.

  • Dans les autres goubernias de l’ouest, telles que les provinces baltes, l’éducation russe a provoqué la décadence de l’éducation, et même l’augmentation de l’analphabétisme. Si l’on compare la Bessarabie aux provinces baltes, par quoi se distinguent-elles dans le domaine de l’éducation ?

Dans les provinces baltes on peut remarquer un phénomène similaire à celui de Bessarabie, mais, bien sûr, avec des éléments spécifiques. En Lituanie, dans les années ‘60 du XIXe siècle, la langue russe a été décrétée langue officielle et les livres lituaniens, écrits avec caractères latins, ont été interdits. Dans les années ‘80 du XIXe siècle, toutes les écoles primaires d’Estonie et de Lettonie où étaient enseignés l’allemand et les langues locales ont été placées sous la tutelle du Ministère de l’Education Publique, ce qui signifiait leur transformation dans des écoles russes. L’allemand a été évincé et la langue russe avait alors été imposée dans les écoles secondaires publiques et privées.

En 1893, l’Université de Dorpat où l’enseignement se faisait en allemand a également été russifiée. D’autre part, comme en Bessarabie, l’invasion d’inspecteurs et d’enseignants russes a contribué à la dégradation de l’éducation nationale dans ces régions, transformant tous ceux qui ne savaient pas le russe en personnes analphabètes.

Cependant, contrairement à la Bessarabie et à de nombreuses autres zones, le système de l’éducation nationale était beaucoup plus vaste dans les provinces baltes et l’alphabétisation dans la langue et la culture nationale couvraient la plupart de la population, déterminant le développement de l’identité nationale moderne. C’était une différence essentielle qui distinguait les peuples baltes des autres peuples de l’Empire russe.

  • De toute évidence, dans la seconde moitié du XIXe siècle, environ 70-80% des Baltes savaient lire et écrire. Le degré de leur alphabétisation a commencé à croître dû à l’ouverture des écoles russes. Et pourtant, il faut dire que les Baltes, à la différence des Moldaves, ont appris à l’école primaire dans leur langue maternelle, conformément à la loi de l’éducation de 1870 … Quel était à l’époque le statut de la langue roumaine dans les écoles russes de Bessarabie ?

Depuis 1828, quand le Règlement sur l’organisation administrative de la Bessarabie de 1818 a été annulé, la langue roumaine n’avait plus de statut officiel en Bessarabie - ni dans les écoles, ni, en général, dans la société. Le roumain était tout simplement toléré comme langue de la population locale qui ne parlait pas encore le russe. C’était une langue censée disparaître graduellement. Si jusqu’en 1866, quand l’enseignement de « la langue moldave » au gymnase régional de Chisinau a été suspendu, le roumain contribuait, aux côtés des langues étrangères, à la préparation des étudiants à l’admission, ultérieurement l’enseignement du roumain dans certaines écoles régionales n’avait plus aucun rôle social. Après l’annulation de l’enseignement de « la langue moldave » dans les écoles régionales, en 1870, cette langue n’était utilisée qu’occasionnellement, plutôt comme support pour apprendre la langue russe.

  • Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les autorités russes avec l’Eglise Orthodoxe Russe, ont lancé une campagne agressive de russification de la population vivant entre le Prut et le Dniestr … Pourquoi Saint-Pétersbourg a dû recourir à de telles actions véhémentes ?

Deux facteurs ont contribué au déclanchement d’une telle politique dans la seconde moitié du XIXe siècle. A cette époque-là, on constatait un renfort du nationalisme russe qui visait à imposer une identité russe unique, donc l’intégrité de l’empire. En même temps, sur l’autre rive du Prut, se formait et se consolidait la Roumanie en tant qu’Etat national attractif pour les Roumains de Bessarabie. En 1866, pour neutraliser les manuels de langue roumaine de Ioan Doncev qui contribuaient à la synchronisation culturelle des Roumains de Bessarabie et de ceux du royaume roumain, et familiarisaient les Bessarabiens avec la graphie latine, le Conseil d’Etat de l’Empire russe a interdit l’enseignement de "la langue moldave » dans le gymnase de Chisinau, intensifiant la politique de russification de la Bessarabie.

  • Mais tout de même, au début du XIXe siècle, en Bessarabie apparaissait une nouvelle génération munie de conscience nationale qui optait pour l’union de la Bessarabie avec la Roumanie …

La politique de russification qui, selon les dignitaires tsaristes, aurait dû augmenter la cohésion de l’Etat impérial russe, a en fait conduit à sa ruine.

Cette politique barbare et extrêmement chère a eu des effets contraires. Elle a contribué au développement de l’identité roumaine moderne et à l’apparition du mouvement national en Bessarabie. En fait, la plupart de personnalités de la génération qui voulait l’union se sont formées dans les milieux estudiantins de l’Université de Dorpat où l’état d’esprit national et anti-tsariste était dominant.

  • Je vous remercie.

Interview de Ilie Gulca, repris sur le site http://ziar.jurnal.md

Traduction –Liliana Anghel.

Le 9 avril 2012