Ionel écrit à Staline

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Ionel Mârzenco (ou « Vanica » comme il était appelé en Sibérie), un enfant de 14 ans, a écrit une lettre troublante, adressée au camarade Staline, dans laquelle il l’informe des supplices dont sont victimes sa famille et lui, tous déportés, et lui prie de les aider.

Cette lettre date des années ‘50 et a été écrite par les enfants après la mort de leur mère. La lettre est estampillée d’un tampon, celui du Soviet Suprême de l’URSS. Un examen plus approfondi de celle-ci laisse apparaitre différents visas de fonctionnaires, de toutes catégories, dont le Ministre de la sécurité de la R.S.S.M (République Soviétique Socialiste Moldave), Iosif Mordovet, le Ministre de l’intérieur P. Kulik, le procureur général de la R.S.S.M, Kizikov et des hauts fonctionnaires du NKVD, y compris le service de gestion NKVD de la région russe de Tioumen. La lettre signée par l’enfant a ainsi circulé « secrètement » parmi toutes ces autorités.

« Les Soviétiques ne négligeaient pas ce type de lettres. Elles étaient examinées très méticuleusement, car la plupart d’entre elles étaient susceptibles de contenir des éléments de « dénonciation », sources d’inspiration pour les autorités, lorsqu’elles avaient à recourir à des mesures de rétorsion », affirme George Mârzenco, le cousin de Ionel, qui a aussi analysé le parcours de cette lettre. Ainsi, toujours selon lui, le père de Ionel Mârzenco a été arrêté et jugé par les Soviétiques en 1945, tandis qu’il était jusque là membre du Parti National Paysan, et entre 1940 et 1944, le maire de la commune de Tataresti, district de Straseni.

« La lettre de Ionel »

« S’il vous plaît, lisez attentivement notre lettre. Nous avons été déportés de la Moldavie, en 1949, avec toute notre famille. Cette même année, après notre arrivée dans la région de Tioumen, notre mère est morte et nous sommes restés à cinq : ma grande sœur, née en 1929, ma deuxième sœur, née en 1932, mon frère, né en 1934, moi-même, né en 1936, ainsi que ma sœur cadette, née en 1942 et scolarisée en classe de quatrième. C’est très difficile pour nous ici. Nous voulons apprendre, mais nous n’en avons pas la possibilité. Nous devons travailler comme coupeurs de bois parce que personne ne nous fournit de la nourriture. Notre grande sœur ne peut plus travailler car elle est tombée malade lorsque notre mère est morte. Comme elle ne peut pas travailler, mon frère et moi avons décidé de l’aider. Mais les outils sont tellement lourds que l’on arrive à peine à entrainer nos pieds au travers de la forêt.

Nous voulons apprendre, mais nous n’avons pas la possibilité de le faire. La forêt nous tue peu à peu. Pourquoi devrions-nous souffrir pour notre père ? … Papa a été arrêté en novembre 1944, et jusqu’à présent, nous ne savons même pas où il se trouve. Nous faisons appel à votre compréhension, compte tenu de la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons. Nous vous prions une fois de plus, et s’il vous plaît, merci d’examiner notre lettre « d’appel au secours ». Répondez-nous à l’adresse : région de Tioumen, district Kondin, secteur URAI, Mârzenco Ivan Vasilevitch ».

Pour cette lettre, la décision des autorités était « otkazati », c’est-à-dire : « A rejeter ».

Dans la famille Mârzenco, 30 personnes ont été déportées, lors des quatre vagues de répression de 1941, 1944, 1949 et 1953.

L’auteur de la lettre a survécu au goulag, il a maintenant 74 ans et habite à Chisinau. Voici ce qu’il raconte aujourd’hui : « Je me souviens de ma mère qui est morte après trois mois de Goulag. On était désespérés. Nous gagnions alors 200 à 300 roubles à la coupe forestière. Avec cet argent, on pouvait acheter un seau de pommes de terre ou un pain. Quand j’ai écrit la lettre, j’avais espoir d’être aidé pour rentrer chez nous. Mais au fil du temps, je l’ai perdu. Je n’ai reçu aucune réponse ».

Ionel et ses frères retournèrent en Moldavie en 1956, après la mort de Staline. Il a retrouvé son père après une séparation de 12 ans. L’ancien maire de Tataresti avait changé de nom et vivait dans une chambre, dont une demi-fenêtre était recouverte de planches et donnait sur un parc de la ville de Lviv, en Ukraine.

Ionel, rédacteur de la lettre, termine en disant : "Il ne m’a pas reconnu, j’avais 8 ans lorsque nous avons été séparés les uns des autres. Papa a pleuré de joie quand il a appris que tous les frères avaient survécu à cette épreuve… ».

Article par Svetlana Corobceanu publié sur le site http://ziar.jurnal.md. Traduction – Valentina Bagrin. Relecture – Philippe Le Borgne.

Le 10 septembre 2010