Histoire des Juifs de Moldavie

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L’histoire des Juifs de Moldavie (et de Bessarabie) illustre celle de la région à plus d’un titre : leurs multiples arrivées, départs et évolutions nous aident à suivre les traces d’une histoire convulsive et complexe.

Leur présence très ancienne, remontant aux Romains, en fait les témoins des conflits régionaux, de la Guerre civile polono-lituanienne au drame de la Shoah. Ils ont vécu, ces derniers siècles, la présence roumaine, ottomane, russe et enfin l’indépendance de la Moldavie.

La Menorah
La Menorah
Chandelier à 7 branches des Hébreux.

Une présence ancienne

Leur présence est très ancienne, puisque les premières pierres tombales remontent au premier siècle de notre ère. Ils sont probablement arrivés en tant que marchands, ou autres, dans la foulée des légions romaines.

A cette première vague s’ajoutent plusieurs migrations médiévales : celle des Juifs de Hongrie, d’où ils sont expulsés en 1367, ou de quelques réfugiés d’Espagne, qui sont allés, cependant, majoritairement à Sarajevo. Par ailleurs, la région se situait sur la route commerciale des Vikings (ou Via Wallachiensis), qui s’étendait de l’empire polono-lituanien à l’empire ottoman, favorisant la venue de nombreux marchands sépharades de Constantinople. La principauté de Moldavie, fondée au XIVe siècle, a accueilli favorablement plusieurs communautés, notamment dans les villes de Suceava ou Iasi, aujourd’hui en Roumanie.

La guerre civile polono-lituanienne (1648-1654) et l’empire ottoman

La guerre civile polono-lituanienne (1648-1654), qui oppose les forces restées loyales au pouvoir aux Cosaques ukrainiens (paysans orthodoxes ruthènes refusant de servir les nobles polonais), provoque un certain nombres de remous sur le plan géopolitique. L’alliance de l’hettman (chef des Cosaques) Bohdan Khmelnytskyi avec la Moscovie, en 1654, renforce la présence russe dans la région, au détriment de l’Union polono-lituanienne. Cette guerre d’indépendance est cependant tournée contre les Polonais, les Ruthènes assimilés et les Juifs, très implantés dans la région. Souvent commerçants, ils sont victimes d’un conflit très dur qui a fait plus d’un million de morts. On estime qu’entre 50.000 et plusieurs centaines de milliers d’entre eux ont été tués, principalement entre 1648 et 1649, et que 300 communautés juives ont été totalement détruites. De nombreux Juifs du territoire polonais ont ainsi migré vers la Moldavie actuelle pour échapper à ces affrontements.

Bohdan Khmelnytskyi
Bohdan Khmelnytskyi

Les communautés ont été d’abord implantées au nord et dans le centre de la Bessarabie, puis au sud. Si un grand nombre de Juifs vivaient dans les villes, ils occupaient aussi des postes de marchands dans les petits villages, les shtetl.

1812, la Bessarabie sous le contrôle russe

En marge des guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier annexe la Bessarabie en 1812. On estime qu’il y avait alors 20.000 Juifs bessarabiens, souvent de tradition Hassidim. La population, centrée sur Chisinau et le nord de la région (Soroca, Rascani), s’élève à 43.000 en 1836, puis 94.000 en 1867 pour atteindre 228.000 en 1897, soit 11,8% du total. La moitié vit dans les villes, contre un quart dans les petites villes et autant dans les villages. Ils occupent une place essentielle dans le commerce de la région. Mais leur situation se dégrade dans les années 1880 en raison des expulsions fréquentes des villages et des zones frontières, couplées à une crise de l’agriculture qui mène à de nombreux départs à l’étranger.

Zone de résidence forcée
Zone de résidence forcée

Leur statut est relativement plus privilégié que dans d’autres régions de Russie, et de nombreux Juifs viennent s’installer en Bessarabie. La vie culturelle de la communauté se développe, avec plusieurs écoles juives dans la seule ville de Chisinau. Alors qu’ils doivent faire face à de nombreuses discriminations au sein de l’empire, celles-ci n’arrivent que plus tardivement en Bessarabie. Ceci n’empêche pas, entre 1903 et 1905, que se déroulent deux effrayants pogroms à Kichinev, qui se sont soldés par plusieurs morts.

1917-1945 : la Bessarabie et son intégration dans la Roumanie

Après l’incorporation de la Bessarabie (qui comprenait 267.000 Juifs) dans la Roumanie, en 1918, les Juifs ont reçu automatiquement la citoyenneté roumaine, en accord avec le Traité de Paris, même si son application a fait l’objet de restrictions (code de la nationalité de 1924). De manière générale, comme dans de nombreux endroits en Europe, ils rencontrent une certaine hostilité populaire ainsi que des mesures discriminatoires de la part des autorités. De plus, les difficultés agricoles engendrées par la sécheresse et la perte du marché russe ont provoqué une crise économique profonde en Bessarabie. Toutefois, la réforme agraire a permis à de nombreux Juifs d’accéder à la propriété.

Le 28 juin 1940, l’Armée Rouge entre en Bessarabie, et la condition locale des Juifs s’aligne sur celle de leurs congénères de l’URSS. Un certain nombre d’individus, suspectés de ne pas être loyaux aux instances soviétiques, sont déportés dans des camps d’internement ou exilés en Sibérie.

La Seconde Guerre mondiale marque pour les Juifs d’Europe Centrale une période de destruction et d’extermination. Ceux qui en Bessarabie n’ont pas fui devant les avancées allemandes en 1941 paient un lourd tribut. Cette année-là, près de 75.000 Juifs de Bessarabie, de Bucovine du Nord et des régions de Suceava et de Botosani en Roumanie sont déportés en Transnistrie dans des ghettos sous le contrôle du régime d’Antonescu. On estime que moins d’un cinquième de cette population a survécu.

De la période soviétique à l’indépendance

L’après-1945 voit le retour de la Bessarabie dans le giron soviétique. Le pays est reconquis en août 1944, et la mise au pas de la population fait de nombreuses victimes, assassinées ou déportées en Sibérie, notamment parmi les élites pro-roumaines. Les Juifs, qui étaient dès la fin du XIXe siècle assimilés à la culture russe, n’ont pas vécu les transformations de leur langue (passage au cyrillique ou russification des termes techniques). Par ailleurs, en raison de l’émigration vers Israël pendant la période soviétique, à cause notamment d’un anti-sémitisme larvé, la minorité juive a été la seule qui a vu sa population diminuer entre 1959 et 1989.

La Perestroïka (à partir de 1985) a permis une renaissance culturelle considérable, encore renforcée après l’indépendance du pays en 1991. Le retour aux pratiques traditionnelles et l’ouverture de nouvelles écoles se fait au moment où, paradoxalement, le nombre de Juifs se trouve proche de son plus bas niveau historique.

Synagogue de Chisinau
Synagogue de Chisinau

Article par Florent Parmentier, analyste politique pour Moldavie.fr