Dans les coulisses de l’histoire : un écrivain français à Chisinau

J’ai toujours été étonné de la vitesse avec laquelle on essaie de rompre avec notre passé, d’oublier les gens et les lieux…

En 1990, on s’est empressé d’enlever la plaque commémorative installée sur l’immeuble situé 148 boulevard Ştefan cel Mare et évoquant que l’écrivain français Henri Barbusse (17.V.1873, Asnières-sur-Seine - 30.VIII.1935, Moscou) avait passé quelques jours, dans les années ’30 du XX siècle, à l’Hôtel „Suisse” de Chisinau. Il est ancien membre du parti communiste français, mais n’oublions pas que presque toute l’élite française du XX-ième siècle partageait les visions de gauche, y compris Pablo Picasso, communiste lui-aussi.

Henri Barbusse est l’auteur de romans célèbres à l’époque de leur parution : L’Enfer (1908), Le Feu (1916), Clarté (1919), etc. Il était docteur ès philosophie, antifasciste et membre d’une Commission Internationale d’enquête (1925). C’est justement dans cette hypostase qu’il est venu à Chisinau pour assister au procès intenté contre les participants à la révolte de Tatar Bunar. Plus tard, il a publié une série d’articles à ce sujet réunis dans le recueil Les Bourreaux (1926).

Très bon ami, au début, de l’écrivain roumain Panait Istrati, il polémiquait souvent avec ce dernier sur des sujets politiques. Panait Istrati a été un des premiers écrivains qui, après la visite dans l’URSS, a écrit la vérité sur les processus répressifs qui prenaient de l’ampleur dans l’Union Soviétique. Les sympathisants de l’URSS considéraient ces écrits de Panait Istrati comme des calomnies. Mais l’histoire lui a donné raison …

Dans les rapports des services secrets roumains, cette visite à Chisinau est décrite de manière détaillée :

Note : Hier soir, Monsieur Barbusse et ceux qui l’accompagnaient ont discuté à l’Hôtel „Suisse” avec quelques intellectuels, y compris avec les avocats : Andrei Dumitrescu, Paraschivescu et Cruceanu.

Les discussions ont révélé presqu’avec certitude qu’ils sympathisent tous avec le mouvement communiste.

Monsieur Barbusse semblait réservé pendant les discussions et a laissé entendre qu’il était venu à Chisinau voir si la Russie soviétique avait vraiment quelque rapport au procès de Tatar Bunar.

Il a la conviction que ce procès a ses origines dans le mécontentement de la population contre l’actuelle administration qui, à son avis, laisse beaucoup à désirer, tandis que le Centre n’a pas prêté l’attention requise aux abus commis.

Vernochet Leon s’est mis à faire l’apologie de la Russie, disant que la vie est belle et le bonheur règne là-bas, et qu’il ne s’agissait pas de céder la Bessarabie à la Russie, car la Russie n’existait plus, mais qu’il y avait en fait une union d’états, qu’à la fin des comptes la Russie n’était pas intéressée à la Bessarabie et qu’il ne croyait pas que les agents soviétiques tramaient des complotes en Bessarabie.

Un des intellectuels roumains lui a répondu qu’il était mal informé et qu’il n’était pas au courant des nombreux complotes qui avaient eu lieu, des nombreuses personnes décédées dépistées sur les bords du Dniestr et dans d’autres endroits, à travers la Bessarabie, et que c’était la main de la Russie soviétique.

Ce soir, un groupe d’intellectuels de Chisinau ont décidé de déjeuner ensemble avec les étrangers au restaurant „ Suisse”. Le repas n’avait pas de caractère officiel, étant en l’honneur du grand écrivain Barbusse, pas de l’homme politique.” [Archives Nationales de la République de Moldavie, F. 679, inv. 1, U.P. nr. 5444]

Le dossier Barbusse comprend aussi un autre rapport daté de 20 novembre 1925 :

Monsieur l’Inspecteur Général,

Nous avons l’honneur de vous rapporter que ce matin le représentant du journal local « Dimineaţa » (« Le Matin ») a visité Monsieur Barbusse, le grand écrivain français, afin de lui solliciter une interview axée sur les buts de sa visite à Chisinau.

Monsieur Barbusse a déclaré que lui et ses compagnons étaient venus en Bessarabie afin de prendre connaissance des états d’esprit dans cette province, de visiter les personnes emprisonnées à Tatar Bunar et d’assister au procès. Il a également mentionné que pendant la route de Bucarest à Chisinau il avait pu admirer des paysages merveilleux et constaté que la Bessarabie est une province riche et, si Bucarest a l’air de Paris en miniature, à Chisinau il avait retrouvé des gens qui parlaient français, fait qui dénote que la France jouit d’une sympathie réelle dans ce pays.

En ce qui concerne le procès de Tatar Bunar, vu qu’il n’a assisté qu’à la première séance, il a dit qu’il ne pouvait pas faire une conclusion définitive sur ses impressions relatives à ce procès qui intéresse beaucoup les cercles intellectuels de France, étant un des plus amples procès connus jusqu’à présent. Vu le fait que tous les journaux d’Europe ont écrit beaucoup d’articles au sujet de ce procès, lui et ses compagnons sont venus en Roumanie afin de s’assurer qu’on avait écrit la vérité, sans exagérer. C’est en fait sa mission en Roumanie, mission qui n’a pas de caractère politique, ni d’autres buts.

Quant au côté juridique de ce procès, Monsieur Barbusse a mentionné qu’il semblait être plutôt un procès politique, mais qu’il préférait ne pas faire part de ses impressions qui sont étroitement liées à celles de ses compagnons dont un est avocat, mais le faire après coordination avec eux et après qu’il aurait assisté à 2-3 autres séances. Il a dit que son séjour sera de courte durée, bien qu’il avait déclaré qu’il resterait en Bessarabie 5 jours. Il pensait prendre le train de Bucarest le lendemain.

Ensuite, il a ajouté que, vu le fait que le Général Rudeanu est un grand ami de l’Entente et qu’il est bien connu à Paris grâce à sa prestation pendant la guerre, lui et ses compagnons devraient lui rendre une visite de courtoisie.

A 10 heures, Monsieur Barbusse, accompagné par Monsieur Costaforu et les autres amis, ont été présentés à Monsieur le Général Rudeanu.

Le chef du Service” [ANRM, F. 679, inv. 1, UP, nr. 5444]

Donc, même les indicateurs savaient qu’Henri Barbusse était un grand écrivain et homme de lettres, tandis que nous, en1990, nous avons fait abstraction de ce fait et nous avons tenu compte seulement de ses options politiques…

Article de Iurie Colesnic repris sur le site http://www.timpul.md/articol/in-culisele-istoriei-un-scriitor-francez-la-chisinau-39404.html

Traduit pour www.moldavie.fr

Le 19 décembre 2012