Après 50 ans de confusion soviétique, nous sommes toujours des Roumains

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Dès le lendemain de la « libération » par la « glorieuse » Armée Rouge, la population roumaine de Moldavie a été soumise à un processus de soviétisation, russification et dénationalisation. Nous nous sommes retrouvés dans un autre pays, ou nous avons été rebaptisés comme Moldaves, notre pays - comme R.S.S.M (république soviétique socialiste moldave), et notre langue - comme Moldave aussi.

Roumains ? Moldaves ?

Toute de suite, les « meilleurs écrivains » sélectés par les idéologues communistes ont été entraînés dans la fabrication de nouveaux manuels et dictionnaires de la nouvelle langue « moldave ». De cette façon-là, ont été inventés plusieurs mots pour désigner les choses différemment de la façon dont nous les nommions depuis des siècles. En plus, c’est le comble, ils ont imposé l’alphabet cyrillique, propre à la langue Russe, qui n’a rien à voir avec la latinité de la langue roumaine. Tous les livres en roumain ont été détruits, voire brûlés, simplement parce qu’ils étaient en roumain. De nouveaux livres et programmes scolaires ont été créés, tout d’abord, d’histoire et de littérature.

Conformément à ces programmes, pendant 50 ans, dans les écoles et les universités a surtout été enseignée l’histoire du « frère aîné », la Russie, mais celle de la Moldavie - de manière fragmentaire et seulement à partir de la période d’après la Seconde Guerre Mondiale, l’accent étant mis sur les rapports « fraternels » dans le cadre de l’URSS et le nombre de conserves de légumes et de bouteilles de vin produites en Moldavie, qui « sur la carte de l’Union, était comme une « grappe de raisin » ("ca un strugure de poama stai pe harta Uniunii"), selon un poète moldave de l’époque soviétique. Et rien de la vraie histoire du peuple roumain, depuis les origines jusqu’à l’an 1945, car nos racines reposent dans la Dacie romaine.

En ce qui concerne la littérature, nous avons eu un peu de chance, car les « cultivateurs » de cultures, n’ont pas réussi à inventer du jour au lendemain, Dieu merci, d’autres grands classiques. Ils ont introduit dans les manuels des noms déjà connus. De cette façon, étant élèves, nous avons pu apprendre et lire certaines œuvres des quelques-uns de nos grands prédécesseurs. Bien sûr que « traduits » du roumain en « moldave » avec l’alphabet cyrillique. Et pas des œuvres entières bien sûr, mais déchiquetées. Aucun morceau qui contenait le mot « roumain ». On ne laissait que ce qui convenait au régime et à son idéologie.

« Somnoroase pasarele »(« Les petits oiseaux ensommeillés ») de Mihai Eminescu - oui, mais pas « Ce-ti doresc eu tie dulce Romanie » (« Qu’est-ce que je te souhaite, ma douce Roumanie »). Tout les deux - poèmes célèbres du même auteur, mais le deuxième, inaccessible pour nous avant la chute du monstre URSS. Même les professeurs ne les connaissaient pas, car on ne pouvait les lire nulle part. (Moi, j’ai appris le poème « Doina » (au caractère historique-patriotique) quand j’étais étudiante, l’ayant lu dans la revue « Nistru », publiée par l’Union des Ecrivains de Moldavie.) Or, par tous les moyens, on s’efforçait à effacer toute trace de roumanité : langue, culture, tradition, coutumes…

Traditions bannies

Provenant du milieu rural, moi, je me souviens que, à la veille des fêtes de Noël, du jour de l’an et des Pâques, les professeurs nous interdisaient de participer aux actions traditionnels, telles que « colinda » ou « Plugusorul », les ordres venant du secrétaire du parti et de l’administration du village qui était dans les mains du « président du soviet du village » (dans l’URSS, les mairies étaient surnommées « soviets » (conseil)).

Dans ces conditions-là, nous ne pouvions pratiquer nos traditions qu’en cachette, en secret, nous n’allions pas chez les professeurs, même si certains auraient été heureux de nous accueillir, mais ils avaient peur de ne pas être punis, voire licenciés. Selon la tradition, on récite « Uratura » dans la cour, près de la fenêtre, mais nous devions d’entrer directement dans la maison, pour ne pas être entendus par de « mauvaises oreilles ».

Toutefois, en dépit des obstacles, nos traditions d’antan ont survécu. Dans mon village, comme dans beaucoup d’autres villages moldaves, à la veille de la Saint-Basile (jour de l’an, selon le vieux style), les enfants et les adultes vont de maison en maison pour se féliciter en récitant « Plugusorul », « Uratura », etc.

L’écriture

Avec l’écriture, ça n’a pas était facile. Comme tout le monde, à l’époque j’ai appris à écrire en utilisant l’écriture cyrillique.

Ce n’est que à la fin des années 90, qu’après l’hibernation soviétique, plusieurs patriotes moldaves, surtout des écrivains et professeurs, ont conduit le peuple sur la voie de la renaissance nationale. Ils ont organisé à Chisinau, tout juste après la chute du régime communiste à Moscou, des amples réunions publiques où, pour la première fois, on nous a dit que nous sommes des Roumains, que nous parlons le roumain et qu’il faut que nous écrivions de la même façon qu’en Roumanie, avec l’alphabet latin, spécifique à la langue roumaine, que si nous sommes des Roumains, nous devons avoir le même drapeau tricolore qui a été le symbole de nos prédécesseurs, que, puisque nous sommes des Roumains, nous devons être réveillés le matin par l’hymne « Desteapta-te, Romane »(" Réveilles -toi, Roumain" non par « la Russie-mère a réuni pour toujours, en grande famille, des républiques égales… »

On nous a également expliqué l’importance et la nécessité de passer à l’alphabet latin et certains commençaient à apprendre l’écriture latine. Je me souviens que nous, les étudiants, nous n’avons jamais eu des manuels en « moldave » et que nous devions prendre des notes au cours. Moi, j’écrivais par-ci par-là en roumain, pour arriver un jour à tout écrire en roumain. C’est comme ça que j’ai appris à écrire. Personne ne nous demander de faire ça, mais il fallait le faire un jour. Et après que la langue « moldave » ait officiellement passé à l’alphabet latin, la presse, les programmes TV diffusaient des leçons d’orthographe pour qu’on puisse apprendre les règles. Après, le journal « Glasul » (La voix) est apparu - la première publication en langue roumaine, qui était au début imprimée en Lituanie. J’étais très impatiente d’être sure que je sais très bien lire et écrire.

Certaines personnes qui prenaient la parole à ces réunions-là étaient des professeurs de notre faculté. Mais, pendant leurs cours, ils n’ont pas parlé de ça, parce qu’il était interdit de dire des choses hors le programme. Ce n’est qu’à la dernière année de nos études que certains professeurs ont développé des cursus de courte durée sur des sujets précis pour ne nous laisser aller dans les écoles (nous étions des futurs professeurs d’histoire) sans nous raconter ce qu’ils savaient sur l’histoire des Roumains, mais qu’ils n’avaient pas le droit de sortir des tiroirs et mettre à la disposition des étudiants. Ainsi, nous avons pu profiter du cursus « L’histoire du peuple roumain » ou « Les Partis politiques en Bessarabie entre 1918 - 1940 » (période quand la Moldavie était encore un territoire roumain).

Aujourd’hui, après plus de quinze ans d’indépendance, nous sommes fiers que les Moldaves parlent et écrivent en roumain, que dans les écoles on apprend la langue et la littérature roumaine, l’histoire des Roumains. Ce n’est pas un rêve, c’est une réalité, après un demi-siècle de soviétisme.

Nous sommes toujours des Roumains

Au début du troisième millénaire, nous avons enfin retrouvé notre identité nationale, il nous reste encore à retrouver l’identité territoriale.

Article par Valentina Bagrin