Un village moldave tenté par le rattachement à la Transnistrie

Article d’Emile Costard

Une partie des habitants de Dorotcaia, village moldave coupé par une frontière avec la Transnistrie depuis 1992, souhaite dépendre de cette entité sous domination russe pour éviter les casse-têtes. Une volonté à laquelle s’opposent les jeunes du village et les élus.

Sur la rive orientale du Dniestr, Dorotcaia, village moldave de 4000 habitants, est coupé par la frontière transnistrienne.
Sur la rive orientale du Dniestr, Dorotcaia, village moldave de 4000 habitants, est coupé par la frontière transnistrienne.

La plupart des 4 000 habitants de Dorotcaia – village situé à 40 kilomètres à l’Est de Chisinau, la capitale moldave – vivent de l’agriculture. Mais depuis 1992 et l’indépendance de la république de Transnistrie, que la communauté internationale ne reconnaît pas, les villageois ne peuvent plus accéder librement à leurs champs. «  90 % de nos terres sont situées à quelques centaines de mètres, en Transnistrie », se lamente Nikita, un agriculteur d’une soixantaine d’années. Depuis 22 ans, sa vie – et celles des autres paysans du village – est rythmée par des interdictions de passage temporaires, des droits de douane ou des amendes. En novembre 2013, les autorités transnistriennes ont décidé de bloquer complètement les accès, en guise de représailles au rapprochement engagé par la Moldavie avec l’Union européenne. « Nous n’avons plus rien », ajoute Nikita, désemparé.

« Une guerre civile a éclaté en 1992, deux ans après l’implosion du bloc soviétique, et la Transnistrie s’est autoproclamée indépendante avec le soutien des forces russes », rappelle Grigore Policinschi, président du district du Dubasari et ancien maire de Dorotcaia. Depuis, 1500 soldats russes garantissent le maintien de cette enclave, nostalgique de l’époque soviétique. Aujourd’hui, le fleuve Dniestr fait office de frontière naturelle avec la Moldavie. Mais dans le district de Dubasari, plusieurs villages moldaves se trouvent sur la rive orientale du fleuve. Dorotcaia en fait partie.

Ce conflit figé, ravivé de surcroît par les tensions en Ukraine, a fait naître des velléités séparatistes à Dorotcaia. Il y a un mois, la presse moldave évoquait un possible référendum afin de décider démocratiquement du sort du village. Pour Igor, un ancien agriculteur de 50 ans, aucun doute : Dorotcaia doit rejoindre la Transnistrie. « Non seulement nos terres sont là-bas, mais en plus, les retraites y sont trois fois plus élevées qu’en Moldavie. Le gaz est dix fois moins cher, et l’électricité est bon marché. Quant aux aides de l’Etat moldave censées compenser nos pertes, nous les attendons toujours », dit-t-il. Un peu plus loin, assis devant l’épicerie du village, Mihai, la soixantaine alerte, partage le même point de vue. « Nous avons toujours vendu nos produits agricoles à l’Est. Nous ne voulons pas de l’Union Européenne, nous voulons nous tourner vers la Russie », insiste-t-il.

En revanche, pour les élus et les jeunes du village, l’idée d’un rattachement à la Transnistrie est inconcevable. Si le maire actuel n’a pas souhaité répondre à nos questions, son prédécesseur, M. Policinschi assure, lui, que cette idée de rattachement est en réalité un appel à l’aide, pour faire réagir les autorités de Chisinau : «  Notre village restera moldave », martèle-t-il. Théâtre de violents affrontements en 1992, Dorotcaia, est aujourd’hui le seul village moldave où s’élève un monument commémoratif de la guerre civile. « Un rattachement à la Transnistrie serait un retour en arrière terrible et un symbole négatif important », soupire-t-il.

Grand rouquin au visage fin, Bacioi Viorel, 17 ans, est en première à l’école de Dorotcaia. Il n’a pas d’idées précises du métier qu’il aimerait exercer ni où, mais comme la majorité de ses camarades, il sait qu’il veut rester moldave : « Les velléités séparatistes dans le village viennent surtout des personnes d’un certain âge. Il y a une vraie fracture générationnelle ici. La Transnistrie est un pays qui s’est arrêté d’évoluer dans les années 1990, c’est un autre monde qui ressemble à ce que les vieux du village ont connu autrefois. Mais chez les jeunes, c’est différent : je ne vois pas de différences entre mes aspirations et celles des Transnistriens de mon âge ». Bacioi les connaît, car il les côtoie tous les jours à l’école de Dorotcaia, qui vit une situation bien particulière.

L’école en exil

A 13 heures, la sonnerie retentit dans la cours de récréation, où les plus jeunes chahutent, les grands discutent. Dans 30 minutes, Bacioi et ses camarades moldaves devront rentrer chez eux : 120 élèves et une dizaine de professeurs arriveront alors en bus de Grigoriopol, une ville transnistrienne voisine, et s’installeront dans les locaux.

« Cette école abrite en fait deux établissements, explique Nelea Sajin, la directrice adjointe. Après la fermeture de l’école de Grigoriopol en 2002 par les autorités transnistriennes, nous avons décidé de mettre à disposition nos locaux pour que leurs élèves puissent continuer à apprendre le moldave en alphabet latin » – et non pas en alphabet cyrillique, comme en Transnistrie. Tournée vers la Russie, la Transnistrie a interdit l’alphabet latin et impose l’apprentissage du russe. Refusant de s’adapter aux nouvelles orientations, l’école de Grigoriopol n’a eu d’autres choix que de déménager à Dorotcaia. « Au départ, cette situation ne devait durer que cinq mois. Douze ans plus tard, rien n’a changé. Mais la cohabitation se passe bien. Des liens amicaux ont été noués, aussi bien entre professeurs qu’entre élèves », affirme Nelea Sajin. A la descente du bus, Natalia Coica et Svetlana Satul, deux professeurs de primaire, discutent avant la classe. Lorsque les autorités transnistriennes ont interdit l’alphabet latin, les deux femmes ont préféré démissionner.

Aujourd’hui, elles travaillent pour le ministère de l’éducation moldave : « Au début, c’était dur, nos familles subissaient des intimidations et puis il fallait faire 35 kilomètres tous les jours. Aujourd’hui, les choses vont mieux », expliquent-elles. Mais à cause de ces contraintes, beaucoup de familles de Transnistrie ont renoncé à envoyer leurs enfants étudier à Dorotcaia. « Ils étaient 400 en 2002, lorsque l’école de Grigoriopol a fermé. Ils ne sont plus qu’une centaine aujourd’hui », ajoutent-elles.

L’école de Dorotcaia demeure partagée entre deux mondes, à l’image du village tout entier. Et chacun redoute que les tensions s’amplifient entre les partisans d’un rattachement à la Transnistrie et leurs adversaires.

Article repris sur le site http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2014/05/23/un-village-moldave-tente-par-le-rattachement-a-la-transnistrie/