Lituanie/Moldavie, deux destins qui divergent ?

Article de Gilles Ribardière

J’ai la chance de parcourir la Lituanie et la Moldavie chaque année ce qui me permet des comparaisons intéressantes.

L’un et l’autre territoire étaient inclus dans l’Union Soviétique suite à ce que les historiens admettent comme étant en fait une annexion pure et simple et non pas comme pouvait le laisser croire une historiographie soviétique peu soucieuse de vérité, suite à une démarche d’adhésion.

Ils ont acquis leur indépendance au moment de l ’écroulement de l’édifice soviétique, au début des années 90. Mais, première différence, la Lituanie retrouvait une indépendance qu’elle avait obtenue dans la foulée du traité de Versailles, tandis que la Moldavie, qui épouse grosso-modo les contours de la Bessarabie, se voyait octroyer une indépendance qu’elle n’avait jamais obtenue : avant guerre, et sans remonter au XIXe siècle elle était une partie, pauvre, de la Roumanie.

Mais retenons pour l’heure ce qui les rapproche : leur passé soviétique, une partie de leur population décimée pendant la Seconde Guerre Mondiale, notamment sa composante juive.

Sur ce dernier point, on ne peut que constater aujourd’hui l’extrême timidité de la reconnaissance du génocide, ainsi que du poids démographique et culturel des Juifs avant guerre, même si les pouvoirs publics dans les deux cas commencent à soutenir la communauté juive dans son effort pour s’organiser et avoir une lisibilité dans le pays . Mais on ne peut que regretter le peu de soin apporté dans l’entretien de l’immense cimetière juif de Chisinau ou près de la capitale de la Lituanie, de voir avec quelle incroyable négligence est traité le site de Ponar, site du massacre par balles de 60 000 Juifs par les Allemands.

Le chemin est encore long dans ces deux pays pour comprendre que la communauté juive a été une richesse irrémédiablement perdue.

Il y a plusieurs explications : d’abord le silence des livres d’histoire dans les écoles, ensuite le prix que la population non juive a payé de ce qui est de plus en plus désigné aujourd’hui comme ayant été l’occupation soviétique, avec ses cohortes de déportations en Sibérie : je n’ai de cesse de rencontrer des personnes qui ont soit eux-mêmes soufferts de tels exils forcés, soit qui peuvent me citer un proche de leur famille ayant subi cette situation.

L’autre point commun, c’est le passé partagé dans l’Union Soviétique.

Je commencerai par une conséquence positive : la présence de la culture russe. Dans les deux capitales, Vilnius et Chisinau, on trouvera par exemple un théâtre d’expression russe, preuve qu’un public russophone est bien présent. Toutefois il l’est de moins en moins en Lituanie, et manifestement l’apport de populations russes a été largement moindre dans ce pays qu’en Moldavie.

Dans les deux cas, en tout état de cause, l’apprentissage par les jeunes de la langue russe se réduit à la portion congrue au profit de l’anglais (même si le français demeure encore vivace en Moldavie, mais absolument pas en Lituanie). Restent des effets négatifs de la longue parenthèse soviétique : la difficulté de la restructuration de l’ agriculture, la reconversion de l’industrie, l’état de vétusté de très nombreuses habitations, l’omniprésence de la corruption.

La vision dans ces pays de la campagne est souvent désastreuse. On voit les immeubles d’anciens kolkhozes en piteux états, au milieu maintenant de nulle part, plus ou moins habités par des familles sans occupations bien définies. On doit s’interroger sur le manque d’efficacité issue sans doute d’un passé récent, du mode d’exploitation de terres pourtant réputées exceptionnelles en Moldavie … Mais dans ce pays surtout, manque un matériel moderne, qui en revanche commence à être largement présent en Lituanie : l’adhésion à l’UE, de même qu’une situation économique y compris durant l’époque soviétique bien plus favorable depuis toujours explique cet écart.

Même remarque pour l’industrie … De nombreuses nouvelles entreprises viennent structurer les abords des grandes villes lituaniennes rapidement, tandis que le processus est long en Moldavie, sachant par ailleurs que les usines sont en grand nombre implantées dans le territoire sécessionniste de Transnistrie.

Quant aux villes, elles héritent d’un habitat construit avec un matériau à l’usure précoce (ces blocs de béton qui se détachent…), avec des ascenseurs qui seraient immédiatement réformés en France. Mais on doit admettre qu’il y a des conceptions d’urbanisme issues de la période d’avant 1990 pertinentes, telle la présence de magasins d’alimentation qui ne sont jamais trop éloignés des logements, et surtout des réseaux de transports en commun extrêmement denses, même si le confort des bus, trolleys ou minibus laisse encore à désirer !

Les centres des villes dans les deux cas font l’objet d’une efficace mise en valeur.

Mais les infrastructures routières, aussi bien dans les espaces urbains qu’en dehors sont parvenus aux jeunes républiques dans un état pitoyable. L’effort pour les rendre praticables, donc plus sûres, est gigantesque. En Lituanie, le processus avance plutôt bien … C’est plus difficile en Moldavie compte tenu du coût et du manque de moyens.

Mais peut être le pire de l’héritage soviétique est à voir dans le niveau élevé de corruption. On l’observe dans toutes les sociétés qui ont subi un joug autoritaire (et même des démocraties traditionnelles ne sont pas à l’abri de cette dérive). Mais la corruption se révèle être un port national dans ces pays, à l’instar de ce que l’on observe en Russie, en Ukraine, en Roumanie, avec aussi des tendances au népotisme. Lituanie et Moldavie n’échappent pas à ce travers qui fait l’objet de luttes courageuses de personnalités, malgré les risques qu’ils encourent.

Terminons toutefois sur des notes positives.

On se doit de constater que nous avons à faire avec une population dont le niveau de formation est élevé. Le système scolaire et universitaire dans ces pays était exigeant et de bon niveau. Il l’est manifestement toujours. J’ai pu observer de la part des élèves une tenue, et un respect qui semble appartenir au passé en France. Le principe de compétition reste toujours présent, avec ses avantages et ses défauts.

Mais ces deux Etats suivent à l’heure actuelle des voies divergentes. Leur origine tient à des raisons situées dans le passé, mais aussi dans le présent.

Deux éléments du passé marquent une différence fondamentale . D’abord la Lituanie a toujours eu un niveau de vie supérieur, et pas seulement par rapport à la Moldavie, mais par rapport à l’ensemble de l’Union Soviétique à ’instar des deux autres pays Baltes, tandis que la Moldavie a toujours été d’une grande pauvreté, malgré ses vignobles. Ensuite, la Lituanie est de tradition Catholique tandis que la Moldavie est de tradition Orthodoxe : cette église, du moins une part importante de son clergé, ne brille pas par son ouverture vers l’Ouest et reste très présente dans la sphère politique. On voit ainsi que le chemin vers un futur plus prospère se dégage plus facilement pour la Lituanie. De plus, ce pays est soutenu par une très nombreuse et active diaspora.

Quant à la raison très actuelle des chemins aujourd’hui divergents, on doit les situer dans le fait que la Moldavie est à peine dans l’antichambre de l’UE, alors que la Lituanie y est partie prenante.

On doit espérer que les observateurs de la réalité moldave poseront toutefois un regard bienveillant sur celle-ci, surtout comparée à celle aussi bien de la Roumanie que de l’Ukraine, et ce malgré le conflit non réglé de la Transnistrie.

Patiemment, pas toujours avec rectitude, reconnaissons-le, les Moldaves construisent un Etat de droit, tandis que la Roumanie connaît des soubresauts inquiétants et que l’Ukraine s’éloigne dangereusement de l’Ouest. Pendant ce temps, malgré son héritage aussi cahoteux que celui de ses voisins, malgré des conditions de développement économique peu favorables, la Moldavie installe une organisation de ses institutions stable. On doit lui souhaiter un avenir comparable à celui de la Lituanie dans les meilleurs délais.

Le 19 juillet 2012