Enjeux et forces en présence : élections législatives du 29 juillet en Moldavie

Article par Gilles Ribardière, Docteur en Science Politique, Président de l’association « Lumières de l’est »

La République de Moldavie (un peu plus de 3 millions d’habitants, si l’on ne compte pas sa région séparatiste de Transnistrie) demeure encore pour beaucoup une terre inconnue, quelques férus d’histoire parvenant toutefois à la situer si on évoque à son propos la Bessarabie.

Encore faudrait-il, pour être plus précis, indiquer que cet Etat, né en 1991, correspond à la partie centrale de ce que fut la Bessarabie. Autrement dit, il s’agit d’un territoire qui n’a pas d’accès sur la Mer Noire, juste une petite ouverture sur le Danube rétrocédée par l’Ukraine en 1993, état qui la borde à l’Est, au Nord et au Sud, la Roumanie étant son voisin de l’Ouest.

Pour aggraver la situation, la frontière Est n’est même plus limitrophe ; en effet, depuis quelques années est venue s’interposer une petite république autoproclamée, au-delà du fleuve Dniestr, la Transnistrie, sous le regard bienveillant de la Russie.

La République de Moldavie se trouve même encore plus isolée depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Union Européenne, les échanges entre les citoyens des deux pays se trouvant radicalement entravés.

C’est dans ce contexte peu favorable qu’évolue une vie politique assez cahoteuse, plus ou moins domestiquée par les instruments classiques d’une démocratie. Mais gardons nous cependant de lui reprocher quelques errements, alors que son voisin de l’Ouest, pourtant membre de l’Union Européenne est parfois quelque peu fâché avec les principes de bonne gouvernance et il ne faut pas oublier que son passé totalitaire au sein de l’Union Soviétique n’est pas loin. Ce sera donc avec prudence, et respect, que nous analyserons les enjeux et forces en présence à l’aube du scrutin du 29 juillet.

Une impasse institutionnelle dans le respect des règles constitutionnelles

Si tous ces mois passés ont connu des épisodes peu compatibles avec les règles de fonctionnement de ce que l’on observerait dans une démocratie « apaisée », force est de reconnaître que les procédures constitutionnelles ont été respectées, sinon il n’y aurait pas eu un nouveau scrutin organisé le 29 juillet. L’opposition a su utiliser les instruments qui étaient à sa disposition après un résultat des élections d’avril 2009 contesté, et les conséquences ont été tirées suite à sa démarche par le gouvernement en place. Jusqu’aux élections d’avril, le Parti des Communistes bénéficiait d’une majorité confortable (56 sièges sur 101) qu’il avait pu compléter par des alliances permettant la désignation d’un des siens à la Présidence de la République, Vladimir Voronin. Rappelons en effet que 3/5 des voix des parlementaires, soit 61, sont nécessaires pour assurer une telle désignation.

Le scrutin du 5 avril eut comme conséquence de renforcer le poids du P.C, qui dans un premier décompte atteignait même cette barre fatale des 61 élus.

Ce fut pour l’opposition une surprise car un sondage n’attribuait au Parti Communiste que 35% des suffrages, tandis que le résultat du scrutin lui en donnait 50%. Il fut donc demandé d’organiser une nouvelle consultation ; un recomptage fut seulement consenti, qui permit de réduire la représentation du Parti Communiste d’un siège, ne lui donnant donc plus la possibilité certaine d’obtenir la majorité nécessaire à la désignation d’un candidat de son bord. Il devait pouvoir compter sur au moins une désaffection à son profit. Or, et c’est là une indiscutable victoire pour l’opposition, aucun des 41 parlementaires de l’opposition n’est venu prêter main forte au parti dominant. Et après deux tentatives, dans le respect de la constitution, le Président sortant à convoqué de nouveau le corps électoral.

Certes, le soupçon de fraude massive qui pèse sur le scrutin du mois d’avril n’est pas effacé et le choix d’un jour de semaine pour l’organisation du vote peut avoir pour effet de ne pas permettre aux Moldaves travaillant à l’étranger et réputés plus favorables à l’opposition d’exprimer leur choix, ce qui peut s’apparenter à une manœuvre peu démocratique.

Par ailleurs demeurent des zones d’ombre s’agissant des graves incidents d’avril qui ont conduit à des exactions (pillage et incendie du Parlement et de la Présidence) : le Parti des Communistes s’emploie à susciter auprès de la population un réflexe de peur dont il entend tirer profit, en se présentant comme le parti de l’ordre soucieux du respect de l’identité nationale. Du reste, le gouvernement a engagé des procédures à l’encontre de membres de l’opposition sous l’accusation de tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat.

Où se situent les clivages politiques ?

Les propos précédents indiquent assez clairement que la vie politique est écartelée comme l’est le pays, entre des pratiques nées d’une histoire intégrée à celle de l’Union Soviétique, et celles qui ont cours en Europe Occidentale.

Ce sont 5 partis qui ce 29 juillet vont se disputer les suffrages des Moldaves dans ce climat ambivalent, et qui semblent avoir des chances d’obtenir des élus.

  • Le Parti des Communistes auquel appartient le Président sortant de la République, Vladimir Voronin.
  • Le Parti Démocrate dont le nouveau leader, issu des rangs du Parti des Communistes, est Marian Lupu.
  • Le Parti Libéral-Démocrate, conduit par Vlad Filat.
  • Le Parti Libéral, avec en particulier le Maire de Chisinau, Dorin Chirtoaca, Mihai Ghimpu étant Président.
  • L’Alliance « Moldova Noastra » dont le leader est Serafim Urechean.

Le Parti des Communistes, vu de loin, est considéré comme pro-russe, tandis que ses adversaires seraient de fermes partisans de l’Union Européenne. Toutefois le clivage ici n’est peut-être pas aussi net : le président Voronin n’est-il pas réputé avoir fait campagne en 2001 sur une plate-forme pro-russe pour faire volte face en 2003 et être réélu en 2005 Président sur l’idée d’un rapprochement avec l’Europe !

Certes ces derniers mois il agite l’épouvantail « Roumanie », ce qui n’illustre pas trop une volonté de rapprochement avec l’Union Européenne, même si le Ministère des Affaires Extérieures a toujours un titre complété par la mention « et de l’Intégration Européenne ».

Il semble sans doute plus pertinent d’admettre que les partis oscillent entre la volonté de rechercher les voies de l’intégration européenne et celle de se contenter d’un partenariat avec l’UE qui ne heurte pas la Russie. Autrement dit, le clivage se situerait plus par rapport à la question de l’adhésion à l’OTAN.

Cela étant, les événements qui ont suivi les élections du 5 avril ont accentué – artificiellement ou non – les clivages. On a pu entendre des discours très violents de part et d’autre. Ainsi l’opposition a-t-elle très nettement accusé le pouvoir en place de provocation, tandis que le gouvernement engageait de son côté des poursuites judiciaires à l’encontre de personnalités en vue comme Dorin Chirtoaca, sous prétexte d’atteinte à l’intégrité de l’Etat. Ce dernier qui notamment bénéficie d’une image positive auprès des jeunes, est l’objet d’attaques constantes tel que corruption ou incompétence dans l’exercice de ses fonctions de maire de Chisinau.

Il y a un double effet de ce durcissement dans le comportement des partis : renforcement des solidarités partisanes d’une part, redistribution des rôles, d’autre part, comme par exemple la démission du Parti des Communiste de Marian Lupu, Président sortant du Parlement qui prend la tête du Parti Démocrate.

Quels enjeux ?

Il convient de distinguer les enjeux spécifiquement intérieurs des enjeux de caractère international. Si on veut être lapidaire, l’enjeu intérieur pourrait se résumer ainsi : pour le Parti des Communistes - conserver l’ensemble des leviers de pouvoirs, pour les partis d’opposition - écarter le Parti des Communistes des affaires de l’Etat.

Le Président sortant de la République, Vladimir Voronin, sent peut-être qu’il y a un risque de relative mise à l’écart de son organisation à l’occasion des prochaines élections. Comment expliquer autrement sa déclaration au terme de laquelle il appelle l’opposition à coopérer, manière d’assurer au Parti des Communistes le maintien de son leardership sur la conduite des affaires de l’Etat.

L’écho d’une telle offre ne devrait pas faire recette, en tout cas du côté du Parti Libéral-Démocrate qui fait de la formule « La Moldavie sans Voronin, la Moldavie sans les communistes » un des axes de sa campagne !

A l’analyse des orientations que se donnent les partis sur le plan intérieur, au delà du thème « avec ou sans le Parti des Communistes », on peut distinguer des différences fortes.

Ainsi, le Parti Libéral du Maire de Chisinau se fait le chantre du libéralisme considérant l’initiative individuelle comme facteur déterminant du progrès, tandis que le PC se pose comme garant de la sécurité pour tous les citoyens dans tous les domaines, en conduisant une politique économique raisonnable qui apporte à chacun des moyens d’existence décents ; il s’appuie sur l’analyse qu’il fait des résultats de sa politique passée.

Mais ces résultats sont considérés par « Moldova Noastra » comme peu reluisants ; ainsi évalue-t-il à 60% la population urbaine vivant en dessous du minimum vital décent, et à 70% dans les campagnes.

En fait il apparaît clairement que les partis de l’opposition se rejoignent pour préconiser une reconsidération radicale de la politique économique telle qu’elle a été pratiquée selon eux par le Parti des Communistes.

Autre axe qui les distingue du parti au pouvoir : le fonctionnement des institutions, avec dénonciation de la mainmise sur les médias publiques, et le souhait d’une nouvelle « gouvernance ».

On peut lire notamment dans la plate-forme du Parti Libéral-Démocrate l’idée de soumettre à l’avenir la désignation du Président de la République au suffrage universel direct.

Notons enfin que tous les partis sans exception s’engagent à lutter contre la corruption……..

Les enjeux de caractère international :

Ils sont clairement exposés par tous les partis :

  • Relations avec la Russie
  • Relations avec l’Union Européenne
  • Relations avec les Etats-Unis et avec l’OTAN
  • La question de la Transnistrie

Notons toutefois que cette dernière question n’apparaît pas au premier plan. On a le sentiment d’une résignation de tous les partis, ou en tout cas le constat qu’il y a des questions plus urgentes à traiter !

Pour le reste, les orientations sont toutes émises au nom du meilleur respect de l’identité nationale avec invocation des racines historiques !

C’est ainsi que le Parti des Communistes, tout en se présentant comme défenseur de la patrie, préconise une politique de relation étroite avec la CEI (Communauté des Etats Indépendants) qui regroupe d’anciennes républiques soviétiques, ainsi que d’intensification du partenariat stratégique avec la Fédération de Russie, qu’il estime compatible avec de bonnes relations avec l’UE.

En totale opposition on trouve le Parti Libéral qui se tourne délibérément vers le monde occidental, visant, comme « Moldova Noastra », l’adhésion à l’UE, mais aussi l’intégration dans les structures de l’OTAN et une accentuation des relations stratégiques avec les Etats-Unis. Il admet avec la Fédération de Russie des relations bilatérales, mais dans le respect total de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Moldavie.

Les autres partis de l’opposition, sans doute avec des nuances, jouent aussi la carte de l’ouverture franche vers l’Ouest, le Parti Libéral-Démocrate exigeant par exemple la libre circulation vers l’UE.

Que penser par ailleurs de la participation en tant que seule personnalité politique de la Moldavie du leader du Parti Démocrate, Marian Lupu, aux cérémonies du 14 juillet à Paris à l’invitation du Président Sarkozy !

Il est évident que la relative proximité géographique de la Fédération de Russie interfère quelque peu dans le contenu de la campagne, de même que les propos anti-roumains tenus par les représentants du pouvoir à l’occasion des événements d’avril.

Le Parti des Communistes entend jouer sur le thème de la sécurité, de la stabilité, et s’adresse à une population qui veut être rassurée et avoir la garantie de percevoir des revenus réguliers, même s’ils sont modestes.

Une trop grande ouverture vers l’Ouest peut alors être perçue comme aventureuse. Cependant on peut estimer que le courant qui regarde de ce côté-là est majoritaire, même s’il n’est pas homogène et s’il n’est pas certain de l’emporter le 29 juillet.

Mais si son poids se révèle conséquent, il peut déterminer l’Union Européenne à se faire plus disponible pour débattre avec la République de Moldavie de formes de partenariat susceptibles de déboucher à plus ou moins long terme sur une adhésion.

On a le sentiment que ce jeune Etat est à la croisée des chemins : il balbutie des comportements d’une réelle démocratie mais conserve encore quelques oripeaux du totalitarisme à la soviétique, s’attache à trouver l’ancrage qui le conduira vers une meilleure situation économique et sociale tout en garantissant son identité originale, façonné par des siècles d’une histoire complexe.

C’est sans doute là l’enjeu de ces élections qu’il serait de bon ton de suivre avec intérêt et amitié.