Une main libre entre les barreaux

Les 197 mineurs qui purgent leur peine au pénitencier de Lipcani ont des visions différentes de cette institution : certains trouvent que c’est un endroit d’humiliation et de calvaire, d’autres considèrent qu’ils y sont rééduqués et une autre partie d’entre eux se sentent dans la prison comme dans un centre de loisirs.

Tous les détenus espèrent retrouver la liberté pour refaire leur vie. Andrei veut apprendre l’anglais pour partir à l’étranger, Mircea sait qu’il ne restera pas toujours à Lipcani, car, une fois en liberté, il compte mener un mode de vie normal. Igor, un autre détenu, est sûr qu’à Lipcani il a beaucoup mûri et qu’il ne refera plus de bêtises qui pourraient gâcher sa vie…

Des moments spéciaux

Les garçons de Lipcani ont été escortés de partout de Moldavie. Ceux qui ont passé leur enfance en ville sont très curieux de connaître la vie rustique, d’entendre parler différents dialectes et régionalismes prononcés par les garçons des villages. « Je viens de Chisinau, mais c’est très intéressant pour moi d’entendre parler de la vie à la campagne », témoigne un des détenus. « La vie à la campagne est différente et on parle différemment : quelque part, pour le mot « cave » on dit autrement, les mots qu’on n’a jamais entendu nous font rire, car c’est complètement inconnu pour nous, surtout les mots utilisés par les Gagaouzes ».

Certains y sont comme dans un club de vacances, d’autres - comme au travail

Sasa vient de Cocieri, Dubasari, on lui donnerait 13 ans, mais en vérité il en a 16. Il a volé un appareil de radio. « C’est Trofim qui m’a obligé à voler », s’explique le garçon . Ainsi, il fut condamné et conduit à Lipcani en octobre 2006. Sasa est orphelin, « Ma mère est décédée et mon père m’a abandonné », se plaint le détenu. Lorsque je lui ai demandé ce qu’il avait mangé le matin, c’était une sorte de gruau sans beurre.

La direction du pénitencier nous dit qu’ils ont une demi-tonne de viande dans leur entrepôts, mais Igor, un détenu, nous avoue qu’on leur donne à manger de mauvaises choses, juste pour ne pas mourir de faim. Il reconnaît qu’il est coupable, mais refuse de dire ce qu’il a volé car il a trop honte. Quand il sera en liberté, il ne fera plus les bêtises que les autres lui proposent. De toute façon, il ne lui reste plus qu’un ami au-delà des barreaux. « Un de mes amis est décédé, les autres », il refusa de dire ce qui s’est passé avec les autres.

Certains mineurs travaillent dans le village. Carolin témoigne qu’il n’a jamais été payé pour son travail. Contrairement à lui, Ion, insiste sur le fait que lui, il a été payé et même pas mal : 25 ou 50 lei par jour. La violence aussi est perçue différemment. Certains affirment que l’administration du pénitencier n’applique pas de mesures violentes, les autres disent que la violence dans le pénitencier est dans l’ordre des choses. Malgré toutes ces contraintes, il y a des détenus qui se sentent à Lipcani comme dans un club de vacances. « J’étais à Balti et on m’a dit qu’à Lipcani il y avait une place libre, où l’on est comme dans un centre de loisirs », dit sincèrement Vadim.

On se sent humiliés

Ramin n’a que 6 mois pour purger sa peine et il essayera de refaire sa vie autrement qu’avant ses 18 ans, âge qu’il a atteint récemment. « Pourquoi je suis en prison ? J’ai bu, j’étais bourré et je me suis battu, suite à quoi j’en ai pris pour cinq ans de prison », explique brièvement Ramin qui est plus chanceux car ses parents sont toujours vivants et travaillent au marché.

Les parents d’André l’ont renié lorsqu’il a été condamné à sept ans de prison selon l’article 195, du code pénal « vol en grandes proportions ». Depuis qu’il est en prison, jamais ses parents sont venus, il n’a reçu qu’une visite de la part d’un ami, avec qui il est resté à parler seulement une heure. André m’a témoigné que les gardiens ont une attitude moqueuse, surtout envers certains détenus. « L’administration fait n’importe quoi, ils nous battent parfois, tout simplement comme ça… Il y a trois jours, j’ai été battu. Nous devons demander une permission même pour aller aux toilettes, nous nous sentons très humiliés ». André a déjà 18 ans et sera bientôt transféré au pénitencier pour adultes. Malgré tout cela, il est déterminé à apprendre l’anglais pour partir à l’étranger.

« Mes droits ne sont pas à la maison »

Mircea se trouve dans la même situation. « On me dit souvent que mes droits sont à la maison, ou bien que je les ai cherchés là où il ne fallait pas », dit le jeune. Il était fils unique et a commencé à se lier d’amitié avec des jeunes gens qui l’ont emmené sur le mauvais chemin. « Dans la famille on était en manque d’argent » Ainsi, il fut condamné pour vol et il se trouva sans aucun proche à ses côtés. Lors de son arrestation, son père a été tué avec une hache et sa mère est devenue folle quand elle a appris que son fils unique avait été condamné à dix ans de prison. « Je ne sais pas où je pourrais retrouver ma mère, j’ai entendu dire qu’elle est souvent chez une amie, mais la plupart de temps, elle le passe à l’hôpital…elle est restée sans appartement, car on nous l’a confisqué pour les dettes du vol que j’ai commis ».

Malade de tuberculose, Mircea est traité pareillement aux autres détenus en bonne santé. « On m’assure que je ne suis plus malade, mais la tuberculose est une maladie hyper sensible. Je ne veux pas recouvrer la liberté en étant aussi malade, personne ne respecte mes droits, je mange comme un détenu ordinaire. Quoi ? Un morceau de pain avec une tasse de thé, un thé préparé avec des branches de cerise ». Le garçon est convaincu qu’il a le droit à un autre mode de vie. « Oui, j’ai commis un crime, mais cela ne veut pas dire que je doive baisser les bras et rester là comme un imbécile. On me dit que je dois me taire, mais je veux exprimer librement mon opinion. Lipcani n’est pas un endroit de souffrances, c’est un endroit où l’on essaie de nous donner une autre éducation ».

« Si vous croyez que c’est beau chez nous, non, dans notre âme c’est très moche », c’était une sorte d’« au revoir », de la part des garçons du pénitencier de Lipcani.

Article par Anastasia Nani, publié dans “Ziarul de Garda”, traduit par Anastasia Albu. Relecture - Michèle Chartier.