« Le calvaire de mon enfance »

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Il y a 58 ans, pendant la nuit du 5 au 6 juillet, s’est déroulée « l’opération Sud », lors de laquelle 50 000 Bessarabiens on été déportés en Sibérie. Leurs fermes ont été occupées par des soi-disants « spécialistes » amenés de différentes régions de Russie pour « donner un coup de main » aux indigènes et construire une vie nouvelle.

Voilà ci-dessous l’histoire d’un homme dont l’enfance s’est passée loin, en Sibérie, mais qui n’a pas succombé. Il s’agit de Grigore Rusnac, né le 7 juin 1940, à Trifanesti, dans le district de Floresti.

« L’an 1949. On se remettait tout juste après la faim de 1946-1947 à laquelle peu de gens ont survécu. On commençait à oublier le goût des œufs de moineau que moi et mes amis nous trouvions dans des puits abandonnés. Ces œufs de moineau et les « colacei » (une espèce de plante) nous ont prolongé la vie, nous sauvant d’une mort lente. Mais la collectivisation commença et ladite « postavka » fut un nouveau fardeau pour nous.

Cette nuit-là, mon père était parti à la pêche. Moi avec ma mère, enceinte de mon futur frère, nous ne supposions rien. A minuit, des coups violents dans la porte nous ont réveillés. Effrayée, maman a à peine réussi à ouvrir la porte qui ne résistait plus à ces coups-la. J’entendais les ordres d’un soldat soviétique, et j’ai compris que nous étions devenus des détenus.

A la même heure, dans plusieurs autres familles du village, des lamentations se levaient au ciel. La soeur de ma mère, ma tante Ira, avait donné naissance à une fille, Lenuta, 3 jours avant. Elle avait aussi 2 garçons, Mihaita, 1 an, et Dorel, 2 ans. Avec eux, les soldats furent plus compatissants. Ils leur ont permis de prendre certains vêtements et même la machine à coudre qui était d’une grande utilité là, au bout du monde. Mais ils n’ont permis à ma mère de prendre quoi que ce soit. Elle est sortie dans sa robe de chambre, habillée à la hâte, et moi dans un pantalon court d’été. On nous a fait monter dans un camion et on nous a transportés à la gare de Floresti. Après nous, est arrivé un proche qui avait emmené une couverture, un petit pot à graisse et deux cuillères. Papa est arrivé plus tard : n’étant pas inclus dans les listes, 3 jours après, il a été considéré comme « vol’no poselenetz » (« colon bénévole »).

Le train, surnommé « le train de la mort » est parti vers l’inconnu. Le « voyage » a duré plus d’un mois. On nous transportait dans des wagons pour des animaux, avec des barbelés aux fenêtres, dans une bousculade inouïe. J’avais seulement 9 ans. Quand j’avais le répit de me souvenir de ma patrie, elle me semblait déjà une partie d’un autre monde. Dans ma mémoire est apparue l’image de ma grand-mère Ioana, que je surnommais « Bebea » et que tous ses petits-enfants appelaient de la sorte. Je l’appelais comme ça avec amour, étant trop attaché à elle. Je pensais que si j’avais dormi chez elle cette nuit-là, je n’aurais pas voyagé dans cet enfer. Je dormais rarement à la maison. Je restais souvent chez ma grand-mère.

Durant le voyage, les gens tombaient comme des mouches et ils étaient jetés des wagons sans être inhumés selon la coutume chrétienne. Souvent, je me posais la question : pourquoi tant de personnes ont été déportées ? Quelle faute avait commis une veuve de notre village, qui avait 7 enfants et dont le mari était mort à la guerre ? Quelle faute avait commis l’invalide Rusneac, qui avait perdu une jambe ? Quelles fautes avaient commis la famille Rotaru, Andrei et Ira, leurs enfants, nos parents ? Quelle faute avait commis mes parents, pédagogues ?

Quand notre train est arrivé au Baïkal, dans les wagons s’est levé un gémissement effrayant. Nous croyions tous que nous allions être livrés à la mort. Notre première destination fut la station « Bolsoï Never » d’où
nous fûmes transportés à Irkutsk, dans un camp pour des prisonniers de guerre japonais. Nous étions surveillés par des sentinelles et des chiens-loups, autour du camp, il y avait 3 clôtures barbelées. Trois fois par jour, on nous alignait pour l’appel. Même les nourrissons étaient comptés ! Nous étions considérés comme des détenus politiques. Pendant cette période-là, c’était la Croix Rouge qui nous soignait. Avec des déportés de l’Ukraine, nous travaillions à la coupe du bois, au creusement des canaux dans la terre toujours gelée, nous faisions d’autres travaux difficiles.

Notre famille a été transportée à la station de Muhinskaia. Nous habitions dans une baraque dont les fenêtres étaient à moitié dans le sous-sol. Chaque famille occupait une petite chambre. Sur les murs de planches espacées étaient collés des journaux pour couvrir les vides. Nous partagions la chambre avec deux autres personnes. C’est là, dans des conditions infernales, que naquit mon frère Dorel.

Des Ukrainiens vivaient dans les mêmes conditions que nous. Là, j’ai fait connaissance avec Nicolae Oleinic, actuel Président de la Société des Ukrainiens de Moldavie, député dans le Parlement. Nicolae me protégeait contre ceux qui me battaient, car il parlait russe.
Quand mon frère est né, des connaissances de mes parents ont trouvé je ne sais pas comment de l’eau de vie, se sont réunies dans la baraque et, selon la tradition moldave, ont pris un verre à la santé du nouveau-né. Ce soir-là, mon père a dit : « Que Dieu nous aide à nous faire rapatrier. Si les Russes ne nous libèrent pas, peut-être les Américains le feront ». Ce fut assez pour qu’il soit dénoncé et que 12 personnes (10 hommes et 2 femmes), parmi lesquelles mon père, soient arrêtées et condamnées.
Plus tard, papa m’a raconté comment ils étaient torturés - battus inhumainement, tenus dans des fosses avec de l’eau jusqu’au cou - pour reconnaître même ce qu’ils n’avaient pas dit.

Papa est allé en prison. Il fut d’abord condamné à la peine capitale, mais le verdict du deuxième procès le condamna à 25 ans de prison et à 10 ans d’exil. Nous n’en savions rien. Plus tard, après la mort de Staline, papa a réussi à m’envoyer la décision concernant tous les détenus, écrite sur un papier de cigarette.
Après l’arrestation de mon père, tous les déportés ont été transportés près de Blagovescensk pour effectuer des travaux de canalisation.

Peu d’enfants apprenaient à l’école. La plus proche école se trouvait à Astrahanovska, à une distance de 8 km de nous. Moi, j’avais une grande envie d’apprendre et je traverserais régulièrement à pied les 8 km (au total - 16km) qui me séparaient de l’école. Le matin, à 6h00, je buvais un pot d’un demi-litre d’eau bouillie sucrée avec du pain gris et je courrais à l’école. Il fallait passer aux côtés du cimetière et d’une boucherie près de laquelle il y avait toujours des loups. Les loups avaient le ventre plein et ils ne m’ont jamais attaqué. En hiver, je tenais à la main un morceau de verre pour que mon visage ne gèle pas.

Arrivé à l’école, il n’y avait personne outre l’agent d’entretien. Je faisais mes devoirs avant les cours, car à la maison c’était impossible : je devais travailler à la fabrique de brique jusqu’à près du minuit. Le travail épuisant a détruit ma santé dès l’enfance.
J’apprenais très bien. J’étais le meilleur en maths. J’ai reçu un grand nombre de diplômes et de prix. Mon professeur de maths, Valentina Grigorevna, m’aimait beaucoup et souvent me confiait la classe pendant son absence. Dans notre classe, il y avait des jeunes de 17-18 ans. C’était comme ça après la guerre. Ils me protégeaient, car j’étais leur ceinture de sauvetage, ils copiaient de chez moi tous les exercices que je réussissais à résoudre rapidement.

Pendant l’été, on transportait de l’eau pour les habitants de la ville, on coupait des branches de sapin, avec lesquelles on revêtait les chemins marécageux, pour que le transport puisse circuler. Les moustiques nous envahissaient.

Un jour, j’ai décidé de m’enfuir en Moldavie. Enfant naïf, je croyais que si je prenais le train, je pourrais arriver à la maison. On m’a retrouvé dans une locomotive, presque gelé…

A 12 ans, je fus envoyé en déplacement, avec un vieil homme, à une distance de 120 km, pour amener des chevaux de trait. Avec mes économies, j’ai acheté un poste de radio que mon oncle Andrei Rotaru a installé dans la baraque. Ainsi, on pouvait écouter des nouvelles… ».

Article publié sur http://www.garda.com.md/137/deportari/1.php, traduit par Rodica Rosca, élève en XI-ième de Cahul, membre de l’association JUNACT