Stop. “Tamojinea PMR” (Stop. Douane de la Transnistrie.)

Chaque jour, à Camenca, 70 enfants traversent le Nistru pour faire leurs études en langue roumaine.

C’est 7h30 du matin, il fait très froid. Le long d’une ruelle, un peu endormis, viennent trois enfants avec leurs cartables. L’un a quelques chrysanthèmes dans la main. Derrière eux court un gamin. Une élève plus grande les attend au bout d’une autre rue. Ils arrivent au pont sur le Nistru et s’arrêtent. A deux pas, il est écrit : « Stop. Tamojinea PMR » (Stop. Douane de la Transnistrie.) Pour ne pas se figer complètement, les enfants frottent la boue sous leurs pieds. Vera Glijin apparaît, c’est une de leurs professeurs, après vient un autobus délabré. Les enfants de Camenca vont à l’école de Sanatauca, sur l’autre bord du Nistru…

Vingt minutes plus tard, l’autobus va faire un 2-ème tour pour prendre d’autres enfants, désireux d’apprendre. Après l’autobus, vient un cycliste qui n’est plus de la première jeunesse. C’est M. Mihai, professeur d’éducation physique de Podoima. Chaque jour, il va à l’école en bicyclette, car il ne peut pas revenir en bus s’il reste pour organiser en dehors de la classe des entrainements. Comme nous entrons dans la douane transnistrienne, le chauffeur sort vite les documents à la main et les présente. Il revient, on fait 2 pas pour passer le pont et nous sommes dans un autre poste douanier, cette fois-ci moldave. Ici nous sommes retenus encore quelques minutes, période pendant laquelle le chauffeur nous raconte que la veille il a été retenu une demi-heure sans explications. Et quand on pense que ces gens passent plusieurs fois par jour ce pont !..

Sept professeurs et 68 élèves

Pendant qu’à Chisinau beaucoup de voix se prononcent pour fixer la frontière sur le Nistru, les enfants de Camenca et des villages alentour perçoivent l’école de Sanatauca, dans le district de Floresti, comme un sauvetage. Bien que depuis plusieurs années ils fassent la navette, personne n’en a entendu parler. Maintenant il y a 68 élèves de Camenca, Podoima et Krasnii Okteabri (ce dernier se trouve à 25 km de Camenca), dit Emilia Svet, la directrice du Lycée « Alexei Mateevici » de Sanatauca. Mais ce nombre n’est pas exact, car justement le jour où nous avons fait la visite, est venue une élève de VIII-ème classe de l’école Nr.1 « moldave » de la ville de l’autre bord du Nistru. En plus, il existe encore sept professeurs qui passent chaque jour les douanes de ce pont.

Les premières années, il y avait plus d’élèves : des classes entières avec les professeurs. Le plus grand flux a été de 1994 à 1997 : alors il y avait plus de 230 enfants. A cette période-là, il y avait un danger d’isolement. Maintenant « les camenciens », comme ils sont nommés par leurs collègues, sont ensemble et s’intègrent plus facilement. Si on discute avec eux, on peut saisir un certain accent qui les distingue. Les uns ont encore un accent russe, parce qu’ils ont fréquenté les écoles maternelles et même parfois des écoles primaires russes. Mais les professeurs de Sanatauca les vantent comme étant les élèves les plus assidus et les plus responsables.

J’essaie de savoir pourquoi jusqu’à maintenant personne n’a pas connu leur situation. L’explication de ces professeurs est simple : ce n’est pas une école évacuée ou une école à problèmes comme les autres écoles roumaines de la gauche du Nistru. On pourrait prétendre à un tel statut mais les parents et les maîtres de l’autre côté n’ont pas voulu « créer un conflit ». Il y a longtemps qu’on a discuté de la création d’une école évacuée (comme celle de Grigoriopol qui est transférée à Dorotscaya), juste pour demander quelques facilités. Mais la condition était que les élèves apprennent en alternance, c’est-à-dire, que certains aient des cours dans la matinée et des autres - dans l’après-midi, raconte la directrice.

De cette façon, ils sont restes des enfants « navettes » sans aucun des droits qu’ils méritent selon la loi. Les seuls privilèges pour les enfants transnistriens ont été le mobilier pour deux salles de classe donné par le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés et quelques livres en roumain donnés pendant les années 1994-1995, dit la directrice. Il y a eu un moment où Chisinau oubliait même de leur donner le carburant promis pour transporter ces enfants d’un bout à l’autre du pont. Maintenant, au moins, le gouvernement respecte ses engagements.

En somme, il avait un temps où l’on ne donnait rien et les parents devaient mettre la main au porte-monnaie. A ce moment -là, la majorité des enfants sont partis.

Nommés « Roumains » avec haine

De l’autre côté du Nistru, ils sont appelés « Roumains » dans le sens que le roumain n’est pas un homme mais un animal. Mais ce n’est pas cela qui dérange Maria. Le plus important, c’est de savoir comment elle va arriver à la maison parce que, comme tous, elle ne sait si l’autobus sera aujourd’hui en règle et si elle ne sera pas, une fois de plus, obligée de parcourir à pied le chemin. Par malheur, disent les enfants, c’est en en hiver que ça se passe le plus souvent. Pourtant, Maria est contente que ses parents l’aient emmenée ici a l’école. Quand elle était petite, dit elle, elle a suffisamment supporté la dérision des ses voisins russes qu’elle aide maintenant à apprendre le roumain, qui en Transnistrie est « moldave » avec des lettres cyrilliques.

Son collègue Igor est plus réservé, mais quand on parle des droits qu’on doit avoir, il s’anime : « Bien sûr, nous avons droit aux bourses réservées aux transnistriens », dit-il avec timidité. « C’est difficile de traverser chaque jour cette zone de conflit. Parfois cela nous énerve, mais nous nous sommes désormais habitués », dit Mihaela, soumise, une élève en X-ème. La jeune fille raconte qu’elle a plusieurs amis qui vont à l’école « moldave » de Camenca, mais de plus en plus d’entre eux préfèrent les deux écoles russes. Elle me dit en repliant un cahier : « J’ai pensé à continuer mes études en Roumanie, mais j’y ai renoncé ». La jeune fille étudie les possibilités de déposer les documents dans une université en Russie, car elle peut mieux s’exprimer en russe, c’est la première langue apprise.

Maria Andronic, professeur de langue française, est venue enseigner à Sanatauca après avoir travaillé à l’école Nr. 1 « moldave » de Camenca. Elle sait qu’il y a des enfants qui désirent venir au lycée, mais que les parents ne le leur permettent pas à cause du chemin qu’ils doivent parcourir chaque jour. « Au commencement, il y a un sentiment de peur, puis on s’y habitue. Les gens de Camenca comprennent très bien l’essence d’une telle situation, mais ils n’ont pas le courage de se prononcer », dit encore le professeur.

Article publié sur www.timpul.md, traduit par Albina Creita, élève en X-ième, Lycée Théorique « Ioan Voda » de Cahul, membre JUNACT. Relecture - Michèle Chartier.