Mon corps et mon coeur

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Aujourd’hui, après quatre années d’absence, elle revient d’Italie. Bien qu’ils aient attendu cette rencontre plus que tout dans ce monde, la rencontre d’aujourd’hui sera si triste qu’ils voudront se cacher pour fuir cette lourde journée. Elle rentre à la maison sur un lit roulant et ne pourra jamais serrer dans ses bras ses enfants qu’avec les regards, la parole et les pensées.

Leur histoire a fait du bruit dans les pages des journaux les plus connus d’Allemagne et de Suède, des chaînes de télévision allemandes et suisses ont présenté leur cas dans des émissions de grande écoute. Leur histoire c’est l’histoire des gens qui ont lutté pour le bonheur sans faire du mal à personne, mais leur vie a été bouleversée trop de fois. Malgré leur lutte continue, leur calvaire était de plus en plus difficile, et le lendemain encore plus embrumé.

Une valise remplie des lettres

Ils se sont connus dans leur village natal, marchant dans la boue vers la même école. Il avait deux ans de plus qu’elle, mais c’est le sentiment qui les a unis, ainsi que lorsqu’il eut fini l’école, il est venu chez elle avec sa valise et lui a dit : « Je pars à l’armée. Je te laisse cette valise dans laquelle j’ai glissé quelques photos de moi et sache que lorsque je serai rentré du service militaire, elle sera remplie de lettres que je vais t’envoyer ». La valise c’était tout ce qu’il avait à l’époque, un garçon d’une famille nombreuse et pauvre. La fille était très contente d’« héberger » ce qu’il avait de plus cher, même si elle n’était pas très sûre de cette promesse de recevoir autant de lettres.

Elle recevait des lettres chaque jour. Il lui racontait ce qu’il pensait, ce qu’il faisait, ce qu’il rêvait. A son retour, les lettres rentraient à peine dans la valise, ainsi que leurs rêves pour l’avenir qui ne rentraient plus dans des espaces séparés, mais seulement dans des projets communs. Vu qu’il venait d’une famille assez nombreuse, le mariage n’était pas accepté, car elle n’y trouvait pas sa place d’épouse. Ainsi, il décida de partir en Russie, pour couper du bois, gagner plus d’argent, car sans argent il n’était pas question d’une maison pour eux deux et leur valise remplie de lettres. Cette fois-ci, il était hors de question d’une deuxième séparation. Comme elle venait de finir l’école, elle décida de suivre son fiancé, quoi qu’il en soit. Les regards sévères des parents n’ont rien pu changer et ils sont partis ensemble.

Moldavie - Sibérie - Moldavie - la même misère

Entre temps, L’URSS s’est dissoute et les troubles économiques sont arrivés comme des avalanches de neige, même en Sibérie. Alors, leur situation ayant empiré, ils sont rentrés dans leur village. Leur rêve d’avoir une maison s’est écroulé, mais un autre rêve venait de prendre vie. Peu de temps après, c’était leur premier fils qui naissait.

Les troubles économiques ayant beaucoup secoué la Moldavie toute entière, le chômage faisait que beaucoup de gens étaient désespérés et que la famille perdait la valeur importante qu’elle avait. Mais eux, ils ont continué à croire qu’à trois ils pourraient construire et vivre leur bonheur. Entre temps, la maison de ses parents à lui, leur offrait bien peu de chaleur et des phrases blessantes tombaient sur eux qui se sentaient de trop. Ils ont essayé de faire tout leur possible, ils travaillaient toute la journée, ils ont participé à des travaux précaires dans le centre départemental, ils ont essayé de vendre, d’acheter, ils ont labouré la boue des alentours de jour en jour, mais le trou de la misère se creusait de plus en plus devant le seuil familial et la famine leur servait de berceuse pour eux et leur deux fils.

Elle avait décidé qu’ils ne pouvaient plus continuer ainsi. Il y avait une femme qui aidait les gens à partir en Turquie pour vendre leur rein contre 3000 dollars. C’était l’unique chance de gagner un peu d’argent. Lorsqu’elle a appelé à l’aide cette femme, elle fut facilement acceptée. On l’a informée que la « société » s’arrangerait pour les papiers, le billet, lui assurerait le transport, le séjour à l’hôpital et l’opération et aussi, que la « société » lui paierait 3000 dollars.

Un rein contre un veau

Quelques semaines plus tard, tout était prêt pour le départ, mais elle ne pouvait plus partir à cause de sa grossesse. Le manque d’argent pour élever un enfant et pour faire une « cure postnatale », l’a obligée à aller voir l’organisatrice de ce « voyage » et lui demander 100 lei et de reporter cette affaire de quelques jours. Elle fut reçue par des propos critiques, car la clinique de transplantation de Turquie n’avait pas besoin de femmes enceintes, ni de femmes affaiblies après une cure, mais des femmes en bonne forme avec des reins en bonne santé. Ils étaient totalement désespérés et son mari, qui n’était pas de tout d’accord avec cette opération, décida de partir à sa place. L’opération s’est passée comme un coup de vent. Lorsqu’il est rentré en bus, quelques jours après l’opération, il est resté cloué au lit à cause des conditions inadéquates du traitement et du transport, sans savoir s’il allait se remettre. En échange du mal subi, ils avaient une somme dérisoire.

Un veau, une machine à laver, les travaux dans la maison parentale et…tout ce dont un nouveau né avait besoin - tout cela a été procuré par l’argent de son rein. Ils étaient très contents, car la maison parentale leur offrait dès lors un espace séparé avec deux chambres à part, où il y avait beaucoup de chaleur pour eux deux et leur trois fils. Ils ont continué à travailler dur : soigner le potager, faire les travaux pour la maison, élever les enfants. Le manque de travail stable les mettait souvent devant le dilemme : de quoi va-t-on vivre demain ou dans le futur immédiat, car les garçons grandissaient et leurs besoins aussi. Les garçons ont commencé à fréquenter l’école l’un après l’autre. En automne, la boue collante des chemins de campagne abîmait les chaussures des enfants. Leur père les portait l’un après l’autre sur ses épaules malgré sa grande douleur au rein.

Cinq semaines dans le coma en Italie

Le rêve « italien » a conquis la Moldavie et leur village. Comme sa sœur était déjà en Italie, à Milan, le jour venu, elle a embrassé ses trois enfants et elle est partie pour quelque temps, juste pour amasser une bonne somme d’argent.
Sa sœur à elle lui avait trouvé un travail bien payé en Italie, où elle devait prendre soin de deux vieux très malades, très nerveux et très compliqués. C’était le bonheur lorsqu’elle parlait avec ses fils au téléphone et son mari lui racontait ce qu’il faisait de l’argent qu’elle gagnait : il avait fait des travaux dans la « Casa Mare » qu’elle pourrait pas reconnaître, il avait pavé la cour, changé la clôture et les enfants avaient tout ce qu’ils avaient besoin pour l’école. Elle travaillait énormément et le soir, après avoir fini la lessive, la préparation des repas, les soins des vieux, elle pleurait en cachette. Les mois s’écoulaient très lentement et les prix, en Moldavie, grimpaient à une vitesse folle. Alors, elle dut travailler de plus en plus dur. Elle souffrait d’étranges vertiges et croyait que c’était à cause de la séparation de sa famille ou de la fatigue.

En Moldavie, une « boue » profonde, comme leur vie

Elle s’est écroulée un bon jour et s’est réveillée cinq semaines plus tard dans un hôpital italien. Les médecins ne pouvaient pas se prononcer sur les chances de survie de cette émigrante sans assurance médicale, sans droits, sans perspectives. Elle ne savait pas non plus ce qu’il lui arrivait, car à son réveil elle ne pouvait pas bouger ni ses jambes ni ses mains. Malgré des mois d’effort, son corps épuisé n’avait pas fait un seul mouvement depuis un an. Les autorités italiennes lui ont offert tous les soins médicaux possibles.

« Elle a subi plusieurs hémorragies crâniennes. C’est un phénomène très rare, peu compréhensible, voilà pourquoi les médecins lui donnaient peu de chances », nous a affirmé Maria Ceban, médecin moldave, qui exerce actuellement dans une clinique italienne.

Aujourd’hui, un avion tout particulièrement équipé, ramène sur un lit roulant, un corps qui ne bouge plus, le corps d’une mère qui doit rencontrer ses trois enfants - son sang, sa chair. Par miracle, ses pensées sont restées extrêmement lucides et ses yeux parfaitement sereins. Elle va rentrer, probablement, dans son village où il n’y a toujours pas d’embauches et où son mari, qui a fêté son 35e anniversaire, a déjà vécu les drames de trois vies. Il est chômeur avec des papiers en règles, il a un seul rein et porte sur son dos ses trois petits à l’école dans une boue aussi profonde et gluante que leur vie. Aujourd’hui il réfléchit : comment va-t-il ramener avec cette boue le lit roulant avec sa femme ?

Article de Alina RADU, publié le 8 février 2007 dans le journal ”Ziarul de Garda », traduit par Anastasia Albu et corrigé par Michèle Chartier