Moldavie : retour sur une crise politique (II)

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Article de Vincent Henry

Diplômé de l’IRIS

Le 2/04/2012

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Un succès en trompe l’œil

En dépit de ses succès réels, l’Alliance pour l’Intégration Européenne se heurte à de graves difficultés qui obèrent son avenir.

Malgré de bons indicateurs macroéconomiques, la population ne ressent pas nettement les bénéfices d’une croissance retrouvée. Les partisans de l’Alliance, de plus en plus libres de s’exprimer et de contester, se font critiques, d’autant que toutes les mauvaises habitudes liées à la corruption et aux détournements de fonds sont loin d’avoir disparu.

Le blocage de la situation politique lasse profondément la population et n’est pas sans inquiéter les partenaires extérieurs du pays et ce d’autant que l’Alliance elle-même est extrêmement fragile. La collaboration entre Marian Lupu et son Premier ministre Vlad Filat devient de plus en plus difficile dans la mesure où il devient évident que les deux nourrissent des ambitions présidentielles concurrentes.

Vlad Filat, Marian Lupu et Mihai Ghimpu : les trois leaders de AIE-2
Vlad Filat, Marian Lupu et Mihai Ghimpu : les trois leaders de AIE-2

Vlad Filat multiplie les visites à Bruxelles et les invitations aux plus hauts responsables européens afin d’obtenir d’eux à la fois des encouragements à aller toujours plus avant dans les réformes et la démocratisation de la société. C’est ce qu’il appelle lui-même « la recherche du mandat européen ». Or, au fil des mois, les encouragements s’accompagnent d’avertissements de plus en plus pressants des uns et des autres dénotant une certaine impatience des partenaires européens.

Selon ses propres mots, Vlad Filat craint le « syndrome ukrainien », celui qui a vu l’anéantissement des espoirs suscités par la révolution orange, l’explosion de la coalition pro-occidentale et le retour d’un pouvoir pro-russe.
Les élections locales du mois de juin montrent une nouvelle fois le blocage politique dans lequel se trouve le pays. Le Parti des Communistes cesse son érosion et reste la première force politique du pays. Pour la première fois de son histoire, le PCRM est en passe de rafler la mairie de la capitale qui lui est pourtant réputée hostile. Le Parti Libéral continue de s’affaiblir, tandis qu’au sein de l’Alliance deux pôles émergent de plus en plus clairement, le Parti Démocrate de Lupu et le Parti Libéral-Démocrate de Filat.

Le mois de juin correspond également à la fin de la session parlementaire du premier semestre. Le bilan est maigre et les slogans tels « Le changement jusqu’au bout » ou « Prospérité, respect et progrès pour une Moldavie sans pauvreté » commencent à sonner creux. Une majorité d’initiatives législatives initiées par le Gouvernement sont bloquées dans un Parlement paralysé par les communistes, mais également par les divisions entre les différentes composantes de l’Alliance.

En juillet 2012, Vlad Filat confirme les difficultés de l’Alliance de façon spectaculaire en s’adressant directement à ses concitoyens : il avoue avoir des difficultés à lutter contre les intérêts privés de certains groupes autour d’entreprises d’Etat, il évoque alors son combat contre de puissants monopoles exerçant leur influence sur de nombreux secteurs de l’économie. Pour l’ensemble des réformes, il dit rencontrer plus d’opposition de la part de ses partenaires de coalition, que du Parti des Communistes et estime que le plus grand risque que court la Moldavie est qu’elle tombe sous l’influence de groupes mafieux, un danger qui lui semble plus présent que celui d’un retour au communisme.

Ce faisant, il revient ainsi de façon plus voilée sur des accusations qu’il avait adressées par voie de presse quelques mois plus tôt à l’égard de Vladimir Plahotniuc, vice-président du Parlement et vice-président du PDM, accusé d’intriguer pour bloquer les réformes du gouvernement et l’action du système judiciaire.

Il met particulièrement l’accent sur la nécessité d’assurer la stabilité politique, Filat souligne que cette instabilité ralentit la mise en place des réformes, nuit à l’attraction des investissements étrangers et affecte l’image internationale du pays. Il promet également de tout faire pour éviter des élections anticipées, tout en regrettant que l’Alliance ait choisi de rompre toute discussion avec l’opposition.

En réaction aux propos de Vlad Filat, le PCRM répond par une déclaration dans laquelle il compare les conflits internes à l’AIE à des « règlements de compte entre chefs de groupes de criminels » et propose de faire tomber la direction du Parlement, ce que les observateurs politiques de Chişinău ont interprété comme un appel à une alliance de circonstance avec le PDLM

Les « alliés » de Vlad Filat, de leur côté, mettent immédiatement en cause la sincérité et la loyauté du Premier ministre, sa capacité à travailler en équipe et la mauvaise foi avec laquelle il s’arroge le mérite des réformes et s’attribue le rôle de chevalier blanc. Certains n’hésitent pas à lui proposer de quitter son poste s’il ne s’estime pas en mesure d’accomplir sa mission, d’autres rappellent que lui-même et ses proches ont été soupçonnés de favoriser des groupes d’intérêt auxquels ils étaient profondément liés.

A la rentrée parlementaire, l’AIE semble au bord de l’explosion. Inamovible premier parti du pays, le PCRM, malgré des dissensions internes de plus en plus évidentes, semble attendre son heure.

Pressions extérieures

Pour de nombreux observateurs, les conflits internes à l’AIE exposés publiquement marquent la fin de la « success story ». Les jeux politiques, les ambitions et les intérêts personnels semblent alors en passe de bloquer complètement le pays. De nouvelles élections législatives anticipées sont envisagées, la possibilité d’un éclatement définitif de l’Alliance et celle d’un retour des communistes au pouvoir apparait comme plausible. L’Union Européenne qui a beaucoup investi en Moldavie pour stabiliser le pays montre des signes d’inquiétude, relayés par son représentant à Chisinau, Dirk Schuebel, qui rappelle à l’envi que la République de Moldavie est le pays qui bénéficie du plus important financement communautaire par habitant.
En novembre 2011, un évènement bouleverse le jeu politique, met à mal les ambitions du Parti des Communistes et brouille encore un peu plus les cartes. Le député Igor Dodon, ancien ministre du gouvernement communiste et figure montante de son camp, quitte le PCRM avec deux autres parlementaires dont Zinaida Greceanii. Le « groupe Dodon » forme le « Parti Socialiste de Moldavie » et tente de se poser en arbitre pour, selon ses dires, « éviter au pays des élections anticipées ».

Le jeu de l’élection du Président est relancé en novembre, plusieurs candidatures sont évoquées, y compris celle de Marian Lupu et celle de Zinaida Greceanii. Dirk Schuebel oublie toute réserve diplomatique et déclare que toute candidature est bonne à prendre, y compris celle de l’ancienne Premier ministre de Voronine mais le 15 novembre, jour de la clôture du dépôt des candidatures, personne ne se présente. Schuebel, prouvant ainsi l’impatience de Bruxelles, déclare qu’il « serait une honte pour la Moldavie que des élections anticipées viennent interrompre le processus d’intégration à l’UE ». L’Union Européenne craint par-dessus tout le risque de surenchère populiste qui accompagnerait une campagne électorale dans une société exaspérée.

Une nouvelle tentative d’élection a lieu le 16 décembre, Marian Lupu est le seul candidat, c’est un nouvel échec. Il décide de ne plus être candidat à cette fonction.

Le début de l’année 2012 se déroule dans un sentiment d’urgence, la perte de confiance de l’UE devient difficile à cacher or le gouvernement de l’AIE et l’AIE elle-même résistent essentiellement grâce à ce support stratégique. L’érosion du soutien extérieur, la disparition de l’image de transition réussie risquent d’aggraver le statut de pays périphérique de la Moldavie, ce qui éloigne la perspective de progrès rapide et irréversible.

Par ailleurs, les évolutions politiques à l’Est inquiètent Chisinau : le début du mois de janvier est marqué par un regain de tension à la frontière de la Transnistrie où un jeune homme est abattu par un garde-frontière. La réélection d’un Vladimir Poutine qui semble peu disposé au compromis en ce qui concerne son étranger proche rappelle également à la classe politique moldave le risque que pourrait constituer le désintérêt de l’UE.

Le 28 février, l’ancien président Vladimir Voronine jette l’éponge et déclare qu’il ne sera plus candidat à la Présidence, ni à aucune autre fonction d’Etat.

La voie étroite de Nicolae Timofti

L’Alliance se trouve dans l’obligation absolue de trouver un candidat consensuel, une personnalité qui ne soit pas marquée par les conflits partisans du passé. L’AIE décide donc de présenter au Parlement la candidature d’un quasi-inconnu du grand public, celle du Président du Conseil Supérieur de la Magistrature, un ancien juge n’ayant jamais fait de politique, Nicolae Timofti.

Le 16 mars, Nicolae Timofti est élu Président de la République de Moldavie avec 62 voix, celles des députés de l’AIE auxquelles se sont jointes celles des députés du groupe d’Igor Dodon qui ont enfin permis à un candidat d’atteindre la majorité qualifiée nécessaire.

le nouveau Président moldave, Nicolae Timofti, salue la foule
le nouveau Président moldave, Nicolae Timofti, salue la foule

Pour ce faire Nicolae Timofti s’est engagé à respecter un certain nombre de conditions chères à l’ancien communiste comme le maintien de la neutralité du pays, l’équilibre des relations entre UE et CEI, la confirmation de la spécificité de la culture et de la langue moldave par rapport à la Roumanie, sa non-appartenance personnelle à un parti ou à un autre.

Ces engagements ne manqueront pas de poser question à un moment où les signes de tensions identitaires réapparaissent de plus en plus ouvertement sur la scène politique et sociale. Les partisans de l’union avec la Roumanie ont en effet récemment commémoré de façon très démonstrative par une « marche de l’Union » l’annexion en 1812 du territoire de l’actuelle République de Moldavie par la Russie, alors que les municipalités communistes arborent aujourd’hui un drapeau rouge et bleu qu’elles considèrent être le « vrai » drapeau moldave alors que l’officiel drapeau tricolore a les mêmes couleurs que celles du drapeau roumain.

La situation est également tendue sur le plan de la politique extérieure : Vlad Filat ne cache plus sa volonté de rapprocher la Moldavie de l’OTAN, comme le prouve sa très récente visite au siège de cette organisation à Bruxelles, le Premier ministre y a déclaré qu’il « ne considérait pas la neutralité de la Moldavie comme un obstacle pour la collaboration étroite avec l’OTAN ». De l’autre côté, les négociations déjà difficiles sur la Transnistrie risquent d’être compliquées par l’arrivée du nouveau négociateur russe nommé par Vladimir Poutine, Dimitri Rogozine. Ancien ambassadeur de la Russie auprès de l’OTAN, fondateur du parti nationaliste « Rodina » et farouche défenseur du droit des ressortissants russes dans les anciennes républiques soviétiques, Rogozine a été accueilli triomphalement à Tiraspol. Chisinau en revanche voit avec son arrivée le signe d’un net durcissement de la Russie dans les négociations en cours pour fixer le statut de ce territoire sécessionniste que la Moldavie veut récupérer depuis 20 ans.

Quelques jours après son élection, Nicolae Timofti a en outre réaffirmé, en recevant Dirk Schuebel, sa volonté de poursuivre tous les engagements pris envers l’Union Européenne. Son premier défi sera de faire accepter aux parlementaires de voter une loi contre les discriminations à l’encontre des minorités religieuses et sexuelles imposée par l’Union Européenne. Un projet de loi explosif qui, depuis plusieurs mois, donne lieu à des débats houleux au sein d’une société encore largement patriarcale et très influencée par l’église orthodoxe.

La Moldavie a accueilli avec soulagement l’arrivée au pouvoir de cet homme policé de 63 ans. Il doit néanmoins faire face à une opposition toujours aussi déterminée avec une majorité des plus fragiles, tant les intérêts des uns et des autres sont différents. Président d’un pays pris entre une Union Européenne de plus en plus dirigiste et une Russie de moins en moins encline au compromis, Nicolae Timofti devra faire preuve de beaucoup d’habilité pour conduire ce pays qui, vingt ans après son indépendance, ne parvient toujours pas à trouver sa voie.