La femme invente toujours des solutions

Elena Prus, professeur, docteur ès lettres
Elena Prus, professeur, docteur ès lettres

- Chère madame Elena Prus, au tout début de notre conversation je voudrais vous féliciter à l’occasion de la parution de votre livre : « La Parisienne romanesque : mythe et réalité », paru récemment dans une très prestigieuse édition de Roumanie : l’Institut Européen, dans la collection Academica. Quels sont les traits caractéristiques des femmes parisiennes du 19e siècle, décrites dans votre volume ?

  • Je vous en remercie infiniment ; la joie de la réalisation de cette étude tient pour moi surtout au fait qu’elle est unique à sa manière, le thème n’étant jamais étudié, ce qui peut nous sembler paradoxal, vu la richesse du sujet !

Un autre paradoxe tient au contexte du sujet ; la France, patrie des nombreuses révolutions, notamment au 19e siècle, a exclu la femme de la vie de la Res Publica, de la vie de la Cité. Une spécificité de la femme parisienne est d’avoir compris, suite aux désillusions provoquées par les révoltes et les révolutions, qu’elle devait organiser son rôle, toute seule, son rôle dans le cadre de la tradition. La Parisienne est la Nouvelle Femme qui s’impose comme un modèle novateur de réflexion, sentiment et action.

- Que devait faire une parisienne il y a cent ans pour obtenir la gloire, pour devenir fameuse ?

  • Faire du théâtre. La Parisienne est un phénomène unique, qui valorise son potentiel créateur non pas comme figurante, mais comme protagoniste même de l’histoire et de la culture. Tout en refusant de se limiter au rôle ornemental que la société lui assignait, elle en avait une vision dynamique, en inventant ses propres scénarios. La Parisienne se lança dans le concept donjuanesque de la vie comme jeu et se réalisa dans les multiples variantes de la comédie urbaine : la comédie mondaine, la comédie sociale, la comédie de séduction.

- Quels sont les personnages principaux de votre livre ?

  • Les personnages principaux sont ceux créés par la fiction des romans français de la deuxième moitié du 19e siècle, quand la femme parisienne devint une figure emblématique de son temps. La littérature fait de ce personnage une constante que Balzac rend éternel par la majuscule : la Parisienne. Celle de Flaubert est contradictoire : sa psychologie résulte des processus conscients, mais aussi de ceux du subconscient. Le projet du cycle zolien consiste à employer les personnages allégoriques de son temps : il y en a qui traduisent l’esprit entrepreneur (Denise Baudu), d’autres l’esprit de la curiosité scientifique (Caroline Hamelin) ou bien l’ambition politique (Clorinde Balbi), mais pour la plupart, l’esprit de l’amusement (Nana, Renée). La Parisienne est presque un être impalpable, au sens propre et figuré, que Maupassant compare brillamment à une coupe de champagne, où tout n’est qu’écume et effet de surprise.

- Une vraie Parisienne est à tout prix une séductrice ? Vos héroïnes ont aimé de grands artistes, généraux, empereurs ; ont-elles fait concurrence aux hommes célèbres ?

  • L’expression chercher la femme a pour la société française un sens très spécial. La femme est la racine de tous les événements et des décisions majeures. Elle représente dans l’intrigue parisienne le moteur de l’action, agent modificateur, noyau contagieux. La Parisienne représente la nouvelle femme, qui vise également des objectifs considérés comme masculins, par exemple le pouvoir, la liberté et la création. La Parisienne trouve une formule subtile et élégante de gouverner, qui est celle des coulisses. L’amour, fondamental dans la société française, est démystifié dans l’époque moderne. La femme parisienne ne ressent plus l’amour comme une passion profonde et fatale, mais comme un sentiment frivole et théâtralisé. La Parisienne n’est pas une femme passionnelle, mais voluptueuse, son sang est chaud mais son cœur est froid.

- Comment trouvez-vous la parisienne d’aujourd’hui par rapport à celle du 19e siècle ?

  • Le destin de la Parisienne devance celui des femmes du 20e siècle et peut être apprécié sans doute comme une spécificité, au sens de la recherche de soi, de l’affirmation et de l’autopromotion. La femme parisienne annonce des traits postmodernistes, comme : l’intégration dans la culture du spectacle, basée sur l’improvisation, la dimension ludique du fantasme, le simulacre, l’indétermination, la spontanéité, l’indépendance, le courage et l’énergie.

- Pensez vous que les femmes de la République de Moldavie aient la chance d’être compétitives, professionnellement parlant, dans l’espace européen ?

  • Des chances, il y en a : l’originalité de la pensée n’a pas de patrie. On peut être même meilleure. Mais c’est tout autre chose que de le réaliser. Tout à un prix plus élevé : la réussite est moins rapide et la crédibilité est moindre au début. Les Français et les Américains ont construit leurs empires pas seulement par leurs propres efforts, mais en assimilant le meilleur de partout : c’est ce qui fait leur force. Tandis que nous, nous nous permettons le luxe de ne pas reconnaître nos propres valeurs même quand on les a, et ceci décourage profondément.

- La femme de Kichinev ressemble à une parisienne ? Quelles sont les différences ?

  • En paraphrasant Simone de Beauvoir, je dirais que l’on ne naît pas parisienne, mais on le devient. Dans ce sens, les sources françaises identifient au 19e siècle parmi les Parisiennes les plus renommées des Russes, et au début du 20e siècle, des Roumaines. Les amazones françaises du 19e siècle entraient dans la vie comme sur un champ de bataille. L’analogie aux jeunes filles d’aujourd’hui est évidente. De nos jours, la femme de Kichinev, comme la Parisienne moderne, est à la recherche de solutions, qui doivent être éternellement inventées.

- Combien est important pour une représentante du sexe dit faible de découvrir à temps sa propre féminité ?

- Cette chose a une importance capitale, puisque dans un premier temps nous sommes appréciées comme femmes, quels que soient nos âges, professions, etc. C’est la Féminité avec majuscule qui peut rendre fort le sexe dit « faible ».

- Est-ce que le fait que dans la plupart des magazines, des pubs, des émissions télévisées, la femme est présentée uniquement comme objet sexuel peut influencer négativement la psychologie des adolescentes, des jeunes en général ?

  • Nous vivons dans une époque post moderne, basée sur l’image et le divertissement. La femme est devenue plus un spectacle de la sexualité, que de l’éros et de l’amour, plus un bien de consommation qu’un fait unique. L’impact négatif est direct et mène à la dégradation des relations interhumaines, en les rendant primitives.

- Vous préférez la discrétion lorsqu’on vous pose des questions sur votre vie personnelle ?

- Presque tous les membres de ma famille sont des personnes publiques. Ma mère et mon frère ont été des universitaires. Mon frère et ma belle sœur, Iurie et Cornelia Badîr sont des docteurs en économie et psychologie. Depuis dix ans, je suis mariée avec le peintre roumain Cezar Secrieru, qui a une carrière professionnelle de taille européenne. La vie près d’un artiste est une provocation continue.

- Que signifie pour vous le 8 mars ?

  • C’est un superbe prétexte pour faire des déclarations d’amour, d’amitié ou d’affection, surtout si elles sont inédites ou inattendues. Autrement, comment pourraient-on survivre sans surprises, poésie et philosophie dans la monotonie du quotidien ou bien dans l’effervescence des fêtes ?

Le dialogue a été réalisé par Irina Nechit et publié dans le Journal de Chisinau, le 7 mars 2007. Traductrice : Minodora Paula Dinu, Roumanie. Relecture Danièle Soubeyrand.