La Moldavie vers un nouveau cycle politique

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Florent Parmentier
Florent Parmentier

Article par Florent Parmentier, Enseignant à Sciences Po, auteur de Moldavie. Les atouts de la francophonie, Paris, Non Lieu, 2010

Les élections législatives du 28 novembre en Moldavie, les troisièmes en un an et demi, devraient clore un cycle politique ouvert en avril 2009, et déboucher sur un repositionnement de la Moldavie sur l’échiquier européen.

Ce petit pays coincé entre la Roumanie et l’Ukraine a connu une brève notoriété médiatique en avril 2009, en raison de manifestations post-électorales ayant dégénéré en violences urbaines. En effet, à l’issue du scrutin législatif du 5 avril 2009, le parlement avait été incendié et la présidence mise à sac dans des circonstances troubles. Les forces de l’ordre avaient réagi passivement dans un premier temps avant d’organiser la répression. Si les communistes (PCRM) ont remporté leur troisième victoire consécutive lors de ces élections avec près de 50% des voix, ils ont cependant dû faire face à l’hostilité d’une partie de l’opinion. Les communistes obtiennent 60 des 101 sièges du parlement, soit un de moins que le nombre nécessaire pour élire le candidat de leur choix à la présidence du pays. Cette « voix en or », indispensable pour atteindre la majorité qualifiée des trois cinquièmes, n’a jamais pu être trouvée.

En effet, l’opposition s’est repliée sur son Aventin, choisissant de se retirer lors de l’élection du chef de l’Etat au parlement. Cette action a rendu l’élection d’un président impossible et conduit à de nouvelles élections législatives en juillet 2009. Si le PCRM est resté le premier parti du pays en remportant avec 48 sièges, ses opposants en ont obtenu ensemble 53. L’Alliance pour l’intégration européenne (AIE), coalition allant de la droite (Parti libéral, Parti libéral démocrate, Alliance Notre Moldavie) au centre-gauche (Parti démocrate), a alors pris le pouvoir à Chisinau. Toutefois, son candidat à la présidentielle, l’ancien président du parlement Marian Lupu, ex-PCRM ayant rejoint le Parti démocrate, a échoué dans sa tentative d’accéder à la magistrature suprême. L’Alliance pour l’intégration européenne a alors décidé de modifier la Constitution pour permettre l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct, ce qui était la règle dans le pays avant la reforme constitutionnelle de juillet 2000. Cette idée semble répondre aux aspirations d’une majorité de Moldaves mais, contre toute attente, le référendum du 5 septembre sur le sujet a été invalidé faute d’une participation suffisante. Cet échec s’explique par l’appel au boycottage des communistes, l’insipidité de la campagne électorale et la démobilisation d’une partie de l’électorat. Si les élections du 28 novembre prochain débouchent sur un parlement de nouveau incapable d’élire le président à la majorité qualifiée, le scénario le plus probable consiste en l’abaissement du seuil à la majorité simple, soit 52 voix. Le PCRM s’est d’ailleurs auparavant déjà prononcé en faveur de cette solution. Trouver un candidat neutre, convenant à toutes les sensibilités, ou attendre une éventuelle scission ou un retournement d’alliance d’un des partis de l’AIE au profit des communistes, toutes ces options semblent aujourd’hui moins crédibles.

La nouvelle majorité va devoir faire face à une série de déséquilibres qu’il lui faudra s’efforcer de réduire. Il existe en Moldavie de très grandes différences de richesses entre de la capitale Chisinau (et dans une moindre mesure la ville de Balti) et le reste du pays. Les territoires ruraux sont particulièrement délaissés, tandis que les infrastructures de transport sont dans un état de délabrement avancé. En outre, le fossé intergénérationnel reste très important : une partie de la jeunesse accuse les personnes âgées, qui donnent leurs voix aux communistes, de « voler leur avenir ». Des activistes appelaient même en 2009 les jeunes électeurs à voler le passeport de leurs grands-parents afin que ces derniers ne puissent voter. Les antagonismes politiques sont encore très puissants, renvoyant à des imaginaires opposes : pour le PCRM, l’Armée rouge a libéré la Moldavie du fascisme lors de la Seconde Guerre mondiale, tandis que le Président par intérim Mihai Ghimpu a fait du 28 juin le « jour de l’occupation soviétique ».
Les lignes de fracture de la société moldave sont donc nombreuses. Les plus importantes sont celles opposant les roumanophones aux différentes minorités ou les nombreux travailleurs émigrés (entre un quart et un tiers de la population active) aux Moldaves restés au pays. Enfin, il ne faudrait pas oublier la Transnistrie, territoire sécessionniste de l’est de la Moldavie qui compte un demi-million d’habitants, majoritairement russophones.

Si les identités politiques et les clivages sont influencés par les orientations géopolitiques, il ne faudrait toutefois pas tomber dans le simplisme opposant de manière irréconciliable les « pro-Russes » aux « pro-Européens ». La situation est en réalité plus fluide, puisque la Moldavie peut difficilement se passer d’un rapport constructif que ce soit avec la Russie ou avec l’Union européenne. Tous les partis politiques représentés au parlement ont fait de l’intégration européenne un objectif de politique étrangère. Le PCRM avait d’ailleurs fait victorieusement campagne sur ce thème en 2005, coupant l’herbe sous le pied de l’opposition ; le Président d’alors, Vladimir Voronine, avait été réélu grâce au soutien du Président roumain Traian Basescu, qui avait convaincu des députés de l’opposition de voter pour la continuité au sommet de l’Etat. Au cours des derniers mois, l’activité de l’AIE a permis d’entamer les négociations en vue de l’obtention d’un Accord d’association avec les Vingt-sept. Les premiers travaux concernent la question des visas et la préparation d’un accord de libre-échange approfondi. Par rapport à la Russie, il existe toutefois de grandes différences en termes de politique étrangère entre les partis de l’AIE : certains en appellent de manière illusoire à l’OTAN pour résoudre le problème de la Transnistrie quand d’autres reconnaissent la nécessité d’une fédéralisation de la Moldavie et l’octroi d’un statut pour la langue russe. Or le moment semble opportun pour avancer sur cette question, l’Allemagne ayant émis le souhait de résoudre la question transnistrienne durant son mandat au Conseil de sécurité de l’ONU. Berlin a mis la Transnistrie au cœur de ses discussions avec les Russes depuis la rencontre de Meseberg entre Angela Merkel et Dimitri Medvedev en juin 2010. En contrepartie d’une contribution russe à la résolution du conflit en Transnistrie, l’Allemagne entend proposer un accord sur la libéralisation des visas Union européenne-Russie ainsi que la création d’un Conseil conjoint de sécurité entre les deux entités. Ce dernier point constituerait une nouveauté assez radicale, dans la mesure ou cela reviendrait sans doute à marginaliser le rôle de l’OTAN dans l’architecture de sécurité européenne. Il s’agit également du projet de résolution le plus sérieux depuis l’indépendance de la Moldavie en 1991 ; contrairement au projet russe de 2003 (le mémorandum Kozak), il ne repose pas sur une logique unilatérale. Les élections législatives, qui doivent se tenir le 12 décembre 2010 en Transnistrie, permettront sans doute d’y voir plus clair sur les possibilités d’un accord dans les prochains mois.

Incontestablement, la désignation d’un président moldave signifierait la fin du cycle politique entamé en avril 2009 et l’entrée dans une nouvelle ère. Cette élection ne signerait pas seulement la résolution de la crise constitutionnelle, puisque malgré celle-ci le gouvernement sortant a pu mener ces derniers mois un vaste programme de réformes, mais elle aurait l’avantage d’advenir à un moment de redéfinition de l’espace européen de sécurité. A l’occasion du scrutin législatif du 28 novembre, la Moldavie se voit offrir une occasion de réconcilier deux objectifs pourtant non nécessairement convergents à première vue : poursuivre sur la voie de l’intégration européenne et conserver des relations équilibrées avec la Russie. Une telle chose contribuerait sans nul doute à pacifier la situation politique intérieure. Reste à savoir quels choix opéreront les électeurs moldaves et quelle sera la marge de manœuvre effective des prochains dirigeants.

Article repris sur http://www.ceri-sciencespo.com/archive/2010/novembre/art_fp.pdf