Rétrospective du Colloque « Problèmes de linguistique générale et romane » (II-ème édition)

Le colloque international « Problèmes de linguistique générale et romane » (II-ème édition) s’est tenu au Département de Philologie Française de l’Université d’Etat de Moldova, les 1er et 2 décembre 2007. Cette manifestation scientifique a été consacrée à Grigore Cincilei, docteur d’Etat en linguistique, professeur universitaire, premier directeur du Département.

Chercheurs français, roumains (République de Moldavie et Roumanie), bulgares et albanais se sont réunis à Chisinau, pour échange d’idées et ralliement d’opinions dans les domaines suivants : dérivatologie, sémantique, lexicographie, stratégies d’interprétation du discours, didactique du FLE et sociolinguistique.

Aires thématiques des interventions :

1. Dérivatologie

Le groupe de chercheurs réunis dans cet atelier a débattu les concepts lexicologiques lancés par Grigore Cincilei dans ses ouvrages « Problèmes de la théorie de parasynthèse » (1972) et « Corrélation des unités minimales significatives dans la structure de la langue » (1975).

Il s’agit d’une définition scientifique, quasi mathématique du concept de parasynthèse, basé sur la délimitation de certaines entités qui marqueraient les zones limitrophes dans le cadre des phénomènes glottiques abordés. Les intervenants plaident, d’une part, pour une délimitation rigoureuse des phénomènes de nature morphémique, se rapportant à la formation des mots (morphèmes derivationnels) et d’autre part, en faveur de ceux qui devraient être inclus dans la morphologie grammaticale.

Les chercheurs qui se réfèrent plutôt au second ouvrage de Grigore Cincilei, tentent de définir le concept d’unité minimale significative, vu par le prisme de la linguistique générale. A notre connaissance, le terme morphème est en concurrence, depuis des années, avec le terme monème, ce dernier étant lancé par H. Frei, dans les années 40-50 du XXe siècle. Il s’agissait initialement d’un symbole de l’emne linguistique, dont le signifié était considéré indivisible. Les intervenants constatent, pourtant, que Grigore Cincilei a partagé plutôt le point de vue d’André Martinet, qui réduisait la définition du monème au principe fonctionnel des unités segmentables et analysables lors de la communication.

Comme on le constate, G. Cincilei a entrepris une analyse critique et constructive de la théorie du monème d’A. Martinet, qui parlait des monèmes segmentables (élargis), en les dénommant synthèmes. Le chercheur roumain considérait donc qu’il n’était pas admissible de qualifier comme monèmes les éléments constitutifs d’un synthème. En d’autres termes, le synthème ne peut pas être polymonémique.

Les intervenants se mettent d’accord sur l’hypothèse cincileienne ci-évoquée, trouvant qu’il serait importun d’employer le terme de monème lors de l’analyse du synthème. Les allocutaires sont d’avis que les recherches sur le synthème pourraient être envisagées dans certains cas particuliers uniquement, avec référence concrète au monème, car nombreux sont les éléments constitutifs du synthème-base, ne tombant pas sous l’incidence de la définition de monème.

En même temps, on est d’avis qu’il serait illogique d’affirmer que les monèmes seraient constitués par des monèmes, même « conjoints ». C’est alors que Grigore Cincilei introduit le terme de thémème, défini comme unité minimale du thème segmentable ou du synthème-base.

Les discussions mènent ensuite à l’idée que le monème est une unité se rapportant au plan syntagmatique surtout. Il (le monème) ne devrait pas avoir, obligatoirement, un caractère linéaire, pouvant être discontinu. Le problème reste toutefois ouvert : serait vraiment la triade morphème/monème/thémème un modèle du signe linguistique ?

Comme il est unanimement convenu, le mot est un signe à dimension complète, tandis que le morphème, le monème et le thémème représentent des signes à dimension incomplète. Ce postulat pourrait constituer une prémisse prometteuse pour la re-définition scientifique du mot et la délimitation de celui-ci d’autres unités glottiques.

2. Sémantique et lexicographie

Les intervenants réunis dans cet atelier ont débattu le problème du sens lexical et la notion de conséquence logique (inférence), ainsi que celui des classes de mots et les relations entre les mots. Ils se sont prononcés également sur le rapport entre les relations sémantiques et la syntaxe et les rôles que jouent les arguments dans les relations sémantiques et les constantes qui s’en dégagent.

Les questions mises en discussion étaient : quelles parties du sens des connectifs (conjonctions) isole-t-on lors du décodage sémantique ? Peut-on généraliser les techniques d’analyse utilisées en logique à l’ensemble des langues naturelles (créer une logique naturelle en somme) ?

Chaque intervenant présentait les techniques logiques qui le concernaient directement (validité des inférences) à partir du cas le plus simple : la logique discursive d’inclusion/exclusion (sens des connectifs logiques &, \/, ->, <-> , validité des inférences, sèmes construits par harmonisation et par discordance, technique des arbres (pour les signes symboles notamment).

La technique des arbres pouvait être généralisée à la validité des inférences contenant des quantificateurs, fait démontré par beaucoup de recherches sur les corpus, se rapportant surtout à la question de la référence. Dans le même atelier, les lexicographes s’intéressaient à la terminologie en tant que discipline universitaire, qui s’est installée sur la base des pratiques anciennes (notamment celles de Furetière, Linné et Lavoisier) et de réflexions théoriques orientées vers la pratique, en Union soviétique d’abord puis dans les pays de langue allemande, notamment chez Wüster à Vienne, vers le milieu du vingtième siècle.

Les interventions étaient résolument orientées vers l’automatisation d’un certain nombre de procédures nécessaires à l’exploitation de textes écrits, pour y repérer les termes, construire des recueils de données terminologiques, affecter les textes à un domaine ou venir en aide aux traducteurs spécialisés. On observe que les derniers temps, toute une ingénierie linguistique se construit, ayant pour objectif l’élaboration d’outils destinés à favoriser la communication scientifique internationale. Les chercheurs concluent que la lexicographie, par l’utilisation désormais systématique des corpus lors de l’élaboration des dictionnaires, ne demeure pas à l’écart de ces avancées technologiques.

C’est dans ce cadre qu’il apparaît utile, aujourd’hui, de rassembler lexicologues praticiens et théoriciens, universitaires et consommateurs de terminologies, linguistes et informaticiens, sémanticiens, terminologues, spécialistes des corpus, spécialistes de l’analyse du discours, pour répondre aux questions suivantes : quels outils pour la lexicographie de demain ? Quels sont les enjeux de la lexicographie au vingt-et-unième siècle, et quels instruments doit-elle mobiliser ?

3. Dimensions interprétatives du discours

Dans cet atelier, les chercheurs distinguaient entre deux niveaux d’intervention de l’analyse du discours. A un premier niveau, les préoccupations pour le discours envahissaient l’ensemble des sciences humaines et sociales ; c’est le résultat d’une reconfiguration générale du savoir, dont l’existence de l’analyse du discours est un symptôme privilégié.

Certaines interventions constituaient une critique sévère de l’approche la plus couramment adoptée sur le discours, l’analyse du discours, et la défense et l’illustration d’une stratégie d’analyse alternative, la pragmatique du discours. On rejetait l’hypothèse selon laquelle le discours serait une unité linguistique au même titre que la phrase. On montrait que les problèmes traditionnellement traités par l’analyse du discours (anaphores discursives, connecteurs, temps verbaux) seraient traités plus efficacement dans le cadre de la théorie de la pertinence et que l’interprétation du discours mettrait en jeu les mêmes principes pragmatiques que l’interprétation des énoncés. Ce groupe de chercheurs était d’avis qu’il n’y avait donc pas de raison de continuer à défendre une discipline spécifique pour le discours, dont l’interprétation s’insère tout naturellement dans le cadre de la pragmatique.

A un second niveau, l’analyse du discours était conçue comme existant dans le monde des « humanités », c’est-à-dire de disciplines qui ont de fortes traditions d’étude des textes : rhétorique, philologie, stylistique en particulier.

On constatait qu’ avec la réflexion sur le discours on voit progressivement émerger une population de chercheurs issus de régions très diverses et qui partagent un outillage intellectuel commun bien plus considérable que celui qu’ils partagent avec les collègues de leurs disciplines « d’origine » : les manières de faire et de penser d’un spécialiste en théorie de la pertinence et d’un analyste du discours littéraire sont plus éloignées les unes des autres que celles de ce même analyste du discours et d’un analyste du discours juridique.

Mais, on ne pourrait pas néanmoins en conclure que l’analyse du discours jouera le rôle d’une discipline « fédératrice », si l’on veut dire qu’il y aura unification sous le terme de discours des anciennes humanités et des sciences humaines…

Les chercheurs avaient, à un certain moment, l’impression qu’il va se produire des phénomènes de décloisonnement entre disciplines, mais à côté du maintien de frontières. On ne peut pas réellement penser que les approches fondées sur la discursivité vont recouvrir l’ensemble des pratiques universitaires, surtout en matière d’enseignement, mais elles vont changer, pour sûr, la configuration des cartes académiques, les titres des cours, la démarche didactique.

Il est difficile, certes, de prévoir comment se feront les réorganisations institutionnelles dans le détail ; vraisemblablement, on va voir émerger des décloisonnements locaux sur le fond du décloisonnement généralisé qu’autorise l’analyse du discours. Mais il est certain que le discours stricto sensu ou au sens large, fera la cloison entre les disciplines plus mince.

4. Didactique et méthodologie de l’enseignement des langues étrangères

Presque toutes les interventions dans cet atelier visaient le Cadre commun de référence pour l’enseignement / apprentissage des langues, Cadre ou CECR.

Les enseignants en didactique du FLE ou FLS débattaient la question des compétences générales et, notamment la mise en pratique, dans les lycées francophones moldaves, de la compétence à communiquer langagièrement.

Ils faisaient référence aux compétences dont les sujets apprenants disposent dans des contextes et des conditions variés et en se pliant à différentes contraintes, afin de réaliser des activités langagières permettant de traiter (en réception et en production) des textes portant sur des thèmes à l’intérieur des domaines particuliers, ceci en mobilisant les stratégies qui paraissent le mieux convenir à l’accomplissement des tâches envisagées par le programme.

Les contextes d’usage de la langue étaient définis par les intervenants en termes de domaines, de situations, de conditions, de contrainte et/ou de contexte. On dénommait « domaines » les grands secteurs de la vie sociale où se réalisent les interventions des acteurs sociaux.

Faute d’être clairement délimitables, ces domaines ne sont pas dénombrables mais quatre d’entre eux constituent le cadre privilégié des activités d’enseignement / apprentissage des langues : ce sont les domaines personnel, public, professionnel et éducationnel.

Ainsi, les intervenants distinguaient-ils des « thèmes » privilégiés en isolant les référents d’actes de communication particulièrement récurrents.

Leur classement inductif en « sous-thèmes » et « notions spécifiques » dans le Threshold Level peut beaucoup aider, notamment dans le cas d’un apprentissage de la langue sur objectifs spécifiques, même si les auteurs du CECR eux-mêmes reconnaissent la subjectivité de ce système de classement qu’ils qualifient d’ailleurs de provisoire.

Les chercheurs concluent que les « contraintes » auxquelles doivent se plier les acteurs sociaux sont quant à elles, le plus souvent matérielles (les contraintes de temps, les contraintes financières, etc.) ou psychologiques (le stress engendré par la un examen récemment passé, par exemple) etc. Le « contexte » renvoie alors à la multitude d’événements et de paramètres de la situation dans laquelle s’inscrivent les actes de communication.

5. Aspects sociaux de la langue.

Les interventions faites lors de cet atelier portaient sur le concept de « communauté linguistique », lieu théorique au sein duquel le rapport entre langue et société est beaucoup plus difficile à déterminer et à analyser que l’on ne pourrait le penser. Ceci puisque les critères de délimitation des communautés linguistiques ne sont en fait pas clairs.

Est-ce que c’est le critère linguistique (tous ceux qui parlent la même « langue »), ou les critères sociaux (même groupe social, même mode de vie, pourquoi pas alors même âge, même habitat etc…) qui permettraient de délimiter une communauté qui serait supposée parler la même langue ?

On sait, malgré tout, l’influence du « groupe » sur la variété linguistique qui est pratiquée, ce qui laisse supposer que les facteurs sociaux sont, sans doute, dominants.

La question sans réponse serait donc : ou tracer des frontières, comment délimiter un « groupe » ou une société ? Car, il est certain, dans un groupe humain, même de petite dimension, telle la population de la République de Moldova, coexistent des variétés linguistiques, plus ou moins divergentes.

Il se faisait comprendre, lors des discussions, que si l’on fait intervenir les attitudes par rapport à la langue, elles seraient difficiles à saisir, à mettre à jour selon des procédures rigoureuses. On citait Labov qui proposait en ce sens de décrire la communauté linguistique comme « un groupe de locuteurs qui ont en commun un ensemble d’attitudes sociales envers la langue ».

En principe, les intervenants s’interrogeaient sur 3 questions primordiales : si la communauté linguistique signifie communauté politique, nationale ou ethnique ; si la communauté linguistique signifie communauté de parole ou de répertoire et si la communauté linguistique voudrait signifier « unité de gestion de ressources linguistiques ». De fait, une CL serait un peu tout cela à la fois, et c’était l’opinion de presque tous les intervenants.

Remerciements :

Nous exprimons toute la reconnaissance à l’Agence Universitaire de la Francophonie, Bureau Europe centrale et orientale, à l’Alliance Française de Moldavie, à l’Association des professeurs de français de Moldavie et au Rectorat de l’USM pour leur précieux soutien dans l’organisation de cette manifestation scientifique. Notre gratitude va également à Maria Pavel de l’Université « A. I. Cuza » de Iasi, Roumanie, qui a rendu possible l’arrivée de la Professeure Henriette Walter à Chisinau, pour la conférence qu’elle a donnée lors de ce colloque.

A tous mes collègues, professeurs du Département de Philologie Française de l’USM, un grand merci ! Plus particulièrement, je mentionnerais les noms d’Ion Gutu, Directeur du Département et responsable scientifique du colloque, de Veronica Pacuraru, Lidia Moraru et Anatol Lenta, membres du comité scientifique du colloque.

Finalement, mais pas en dernier lieu, notre reconnaissance va à Cornelia Cincilei, professeure d’histoire de la langue anglaise à l’Université d’Etat de Moldavie, fille du regretté Grigore Cincilei, pour sa présence à nos côtés, durant l’organisation du colloque.

Important :

Le colloque a eu lieu le 1er décembre, fête de la grande Union de tous les Roumains. Outre la dimension historique et européenne de la manifestation, il faudrait mentionner le côté humain de cet événement : tous les participants ont été invités, le soir-même, à une fête d’amitié franco-roumaine (Moldavie et Roumanie), qui s’est tenue à la Faculté des Langues et Littératures Etrangères de l’Université d’Etat de Moldova. A cette fête, Henriette Walter a dansé pour la première fois une hora (ronde) moldave et a tenu un discours de félicitation à l’occasion de la fête de tous les Roumains.

Pour le site www.moldavie.fr, Oxana Căpăţînă, enseignante supérieure, responsable des relations internationales, Département de Philologie Française « Grigore Cincilei » de l’USM.