Le phénomène des frères jumeaux surdoués et leurs grandes performances en sciences

les frères Draganov
les frères Draganov

La famille des enseignants Haralambie et Alexandra Draganov de la commune de Tatar-Copceac, district de Tighina, a été la première à donner à leurs jumeaux Gleb et Boris, tout ce dont les enfants désirés ont eu besoin : l’amour parental, de bons soins et une éducation choisie, en stimulant en même temps leur intérêt pour les livres. Leurs prénoms ont été inspirés par les noms des saints dont les anniversaires figuraient dans le calendrier orthodoxe de Bessarabie de l’époque. Quand ils avaient l’âge de 4 ou 5 ans, leurs parents ont déménagé à Comrat. A cette époque-là, ils avaient aussi une petite sœur, Valentina, de deux ans plus jeune qu’eux. C’est là que les enfants ont suivi l’école et le lycée. Les parents se sont aperçus que les garçons étaient dotés de capacités spéciales en mathématiques. Pendant les vacances d’été, les jumeaux aimaient résoudre des problèmes plus compliqués que ceux du programme du lycée.

En 1936, les parents ont été transférés dans le cadre de leur travail à Tighina, et cela fut une occasion favorable dans la poursuite de l’instruction des enfants qui ont terminé là-bas le lycée « Stefan cel Mare » avec des études approfondies de physique et de mathématiques.

Et c’est avec succès qu’en 1939, ce qui n’était pas étonnant d’ailleurs, que Boris et Gleb, ont été admis à la Faculté d’Electronique de l’Université Polytechnique de Timichoara, en Roumanie, convaincus que la profession d’ingénieur est la plus belle et la plus noble profession du monde. Le désir des jumeaux avait coïncidé avec celui de leurs parents qui, à leur tour, les ont soutenus énormément dans cette aspiration. A la fin de la première année d’études et précisément en 1940, pendant les examens , alors que la troisième épreuve était déjà passée, l’annonce officielle de suspension des autres examens a été faite, sans aucune explication.

Le retour des enfants à la maison a surpris les parents, quoi qu’ils sachent déjà que d’autres étudiants de la ville étaient rentrés de l’Université Polytechnique de Bucuresti et de Iassy, même en cours d’une session inachevée. Le 28 juin, le père, Haralambie Draganov en rentrant de l’école a réuni toute la famille et a annoncé, tout effrayé, cette nouvelle : « La Bessarabie a été cédée aux Russes. Je ne sais pas dans quelles conditions, mais il va falloir être unis, très unis ». La mère, Alexandra Draganov, qui réussissait à rester calme et dans cette situation difficile, a ajouté « Ne perdons pas l’esprit ».

Après, il y a eu une période qu’on connaît d’après l’histoire et d’après les récits des témoins oculaires. A Tighina, sont entrés des groupes entiers de soldats et de miliciens. Les officiers soviétiques et les responsables administratifs furent casés dans les meilleures maisons de la ville. Dans l’appartement des Draganov fut logé le capitaine Dubinin, un militaire d’une trentaine d’années, qui a choisi la plus grande chambre. Il paraissait un homme bien.

L’été passa avec beaucoup de changements radicaux dans tous les domaines de la vie sociale, politique et économique. Gleb et Boris étaient déçus de ne pas pouvoir réaliser leur rêve de devenir ingénieurs. Et la situation financière précaire des parents leur imposait de chercher du travail. Un jour, ils remarquèrent une annonce à la maison du Komsomol qui annonçait que le 20 septembre à Chisinau, une commission des cadres didactiques de différents domaines allait sélectionner des jeunes pour les faire suivre leurs études supérieures à Odessa. Ce fut difficile de prendre une pareille décision, car cela signifiait un autre système d’études, une autre langue et un autre milieu. Mais ils se sont présentés quand même au concours.

Dans le domaine technique, l’inscription se faisait à l’Institut d’Ingénierie Mécanique. En tout, 7 personnes se sont présentées, dont seulement 4 ont été sélectionnées sur la base de leurs résultats, parmi lesquelles les jumeaux Draganov.

Le 1er octobre, ils sont partis à Odessa. Nous ne disposons pas d’assez de place pour parler de la première année d’étude en Union Soviétique (1940-1941), quelles épreuves ont subies les étudiants bessarabiens, ainsi que leurs familles, parce que c’est le sujet d’un livre à part qui a été d’ailleurs écrit récemment par l’académicien Gleb Dragan, et à l’aide duquel nous suivons le fil des événements. Nous mentionnons juste que les jeunes se sont consacrés entièrement aux études. L’apprentissage et l’enrichissement des connaissances, l’élaboration des applications représentaient pour eux un refuge. Ils se sont quand même permis d’aller au théâtre et furent impressionnés par le ballet « Le Lac des Cygnes ».

Le temps passait et les jeunes s’inquiétaient alors de la situation de leur famille. On parlait beaucoup des déportations et les gens vivaient dans une peur atroce. Pendant les petites vacances d’hiver, leur père les a fait venir en famille et leur a dit : « Nous vivons des temps difficiles. Et nous ne pouvons pas être sûrs de ce qui va suivre. Mais quoi qu’il arrive, vous devez suivre vos cours. J’ai toujours rêvé que mes fils deviennent des ingénieurs. Et s’il m’arrive quelque chose à moi, soyez aux côtés de votre mère et de votre sœur Valentina ».

Deux semaines après ce dialogue, le père de Tolea Bolder, l’un des quatre garçons venus de Tighina, a été déporté. Au début du mois de juin, ce fut le tour de Valeriu, le troisième garçon de leur ville, admis aux études à Odessa. Ceux qui étaient restés se demandaient : c’est pour quand mon tour ?

Le 16 juin 1941, le capitaine Dubinin, leur locataire, a annoncé aux jeunes que pendant la nuit du 13 au 14 juin leurs parents avaient été déportés. Gleb et Boris furent très choqués par cette nouvelle ; néanmoins l’éventualité d’une pareille situation n’était pas exclue. Conformément aux statistiques d’aujourd’hui, ce jour-là, on a déporté environ 30 000 personnes, y compris 5 milliers et demie qui furent arrêtées. Les jumeaux se demandaient pourquoi cela était arrivé à leurs parents qui étaient corrects et surtout pas riches. Etait-ce juste pour le fait qu’ils étaient des intellectuels ? Plus tard, ils ont appris que leur père, par imprudence, avait reconnu dans une autobiographie imposée par les nouvelles autorités, qu’il avait été inscrit au Parti National Paysan et aussi qu’il avait été maire de la ville de Comrat pendant 4 ans. Et cette sincérité lui a coûté 8 lourdes années de prison à Ivdel, dans les environs de l’Oural, où il a travaillé très dur à la découpe des bois, endurant la famine, le froid et les maladies.

Leur mère a été déportée à Berezova, dans la partie nord des montagnes de l’Oural, plus tard envoyée à Saléhard et ainsi de suite dans plusieurs localités sibériennes comme Hanti-Mansiïsk, Tumeny. Elle a aussi affronté des épreuves inimaginables, alors qu’elle fut attaquée et blessée à coups de couteau par certains jeunes affamés qui l’ont dépossédée de ses bons d’aliments ; elle est tombée aussi du bateau dans une eau glacée, etc… Elle a survécu par miracle, guidée par l’immense désir de vivre afin de retrouver sa famille réunie, et grâce à son optimisme et son intelligence de s’adapter aux conditions imposées par la vie. Ainsi, elle a aidé et soutenu son mari à qui, après avoir appris son adresse, elle envoyait des lettres et des colis alimentaires tous les 6 mois.

Ayant appris la nouvelle de la déportation de leurs parents, les frères Boris et Gleb ne savaient pas comment agir dans cette situation extrêmement difficile. Et finalement ils ont décidé que Gleb devait partir à Tighina, lorsqu’il posséderait un permis de voyage, afin de retrouver leur sœur Valentina, et en même temps intervenir auprès de la milice de la ville pour obtenir aussi un permis au nom de Boris et le faire revenir lui-aussi à Tighina. La séparation des frères a été difficile. En général, les jumeaux sont très attachés l’un à l’autre et ils comprenaient bien qu’ils risquaient d’être séparés à jamais. Ils essayaient quand même de rester calmes, malgré leur frayeur atroce. Et c’était en effet parce qu’ils pressentaient le pire : ils ne se sont retrouvés que 16 ans après.

Gleb a retrouvé à la maison de Tighina sa sœur et sa grand-mère. La famille des Dubinin était encore là. L’épouse du capitaine raconta que la nuit quand leurs parents avaient été déportés, deux de leurs cousins se trouvaient encore chez eux. La milice avait voulu les déporter, eux-aussi, supposant qu’ils étaient leurs enfants. Elle avait aussi précisé que dans la liste de déportation figuraient les trois enfants de la famille Draganov. Gleb comprit alors pourquoi leur père avait envoyé en urgence leur sœur Valentina chez sa grand-mère : il supposait bien qu’ils pouvaient être déportés tous. Quant aux frères, ils avaient eu une chance extraordinaire d’être partis de chez eux pour étudier à Odessa.

En Europe se déroulait la deuxième guerre mondiale. Ces événements-là ont contribué au destin des frères en les séparant davantage et en les envoyant dans des endroits différents. Le 20 juillet 1941 Gleb fut menacé d’être exécuté par les Soviétiques parce qu’il ne s’était pas présenté au recrutement. Il s’est expliqué en argumentant que ses parents avaient été déportés et qu’il devait s’occuper de sa sœur : c’est ainsi qu’il a pu échapper à l’armée. Le lendemain, le 21 juillet, à Tighina, est entrée l’armée roumaine, alliée avec l’Allemagne de Hitler…

Alors en automne, il décida de partir à l’Ecole Polytechnique de Timichoara afin de passer les examens restés inaccomplis depuis 1940 et il s’est inscrit en deuxième année. Ainsi continua-t-il sa vie, ayant soin en même temps que sa sœur Valentina termine le lycée et passe son baccalauréat à Cetatea-Alba avec la moyenne la plus haute. En 1942, il emmena sa sœur aussi à Timichoara.

Gleb Draganov a terminé la Faculté d’Electromécanique de l’Ecole Polytechnique de Timichoara en 1945 en qualité de chef de promotion avec la mention « Magna cum lauda ». Parallèlement, il a étudié à la faculté de mathématiques de l’Université de Cluj, évacuée à Timichoara (1941-1943). Entre les années 1945-1951, il a travaillé dans la société Astra Romana, dans la société de Gaz et d’Electricité, à la Centrale Industrielle de l’Energie Electrique, à l’Institut des Etudes et Projets Energétiques. Après, entre 1951et 1967, il a travaillé à l’Institut de l’Energie auprès de l’Académie Roumaine en qualité de chercheur et chef de Laboratoire de Technique de Hautes Tensions. En même temps, il a déployé une fructueuse activité didactique à l’Institut Polytechnique de Bucuresti, devenu ultérieurement l’Université Polytechnique, parcourant le chemin depuis le titre d’assistant jusqu’à celui de professeur universitaire, obtenu en 1964. Il a été également le doyen de la Faculté Energétique (1963-1971) et chef de la chaire des Réseaux Electriques (1971-1984). A partir de 1990, il est professeur consultant dans cette institution.

Ses réalisations principales : créateur de l’Ecole de Technique de Hautes Tensions de Roumanie, fondateur des laboratoires de hautes tensions à l’Institut de l’Energétique de l’Académie Roumaine et de l’Institut Polytechnique de Bucuresti ; coordonnateur à l’élaboration du Traité de la Technique des Hautes Tensions en 3 volumes ; coordonnateur à l’élaboration du Plan d’électrification de la Roumanie ; coordonnateur de la 50e édition des dictionnaires explicatifs des termes de l’électronique, électronique- énergétique, textile, de l’industrie alimentaire, mécanique. Il est également membre titulaire de l’Académie Roumaine, de l’Académie des Sciences Techniques de Roumanie, membre d’honneur de l’Académie des Sciences de Moldavie, Docteur Honoris Causa de l’Université de Moldavie, de l’Université de Oradea, etc.

Boris Draganov, le deuxième frère, a continué lui-aussi une vie difficile. Au début de la guerre, il a été évacué avec l’Institut de la Flotte Maritime d’Odessa à Samarkand afin de ne pas perdre le contact avec ses parents déportés. C’est là qu’il a étudié à la Faculté d’Energétique et, en même temps, il menait une correspondance avec sa maman dont les lettres lui réchauffaient l’âme. En 1944, l’institut a été transféré de nouveau à Odessa. Son premier ouvrage scientifique écrit dans cet établissement fut consacré à l’analyse de l’entropie dans les processus réels des moteurs thermiques. Les résultats de ces recherches ont été inclus dans sa thèse de licence qu’il a soutenue avec succès en 1945 et ce fut un résultat exceptionnel de cette promotion. Plus tard, il lut avec une énorme satisfaction dans le journal « Pravda » un article concernant les résultats de sa thèse de licence qui avaient apporté des contributions originales dans le domaine thermo-technique.

Après, il a fit son doctorat et, en 1949 déjà, il soutint la thèse de docteur en sciences techniques. Après un court stage en qualité d’ingénieur, suite à un concours, il obtint en 1952 le poste de conférencier à la chaire d’Energie Thermique auprès de l’Université des Sciences Agricoles de Kiev. Et depuis déjà 56 ans, il travaille dans le cadre de cette institution. En 1974, il devint titulaire d’un doctorat d’Etat et en 1975 - professeur universitaire. Il a dirigé la chaire d’énergie thermique (1974-1989). En 1997, il a été élu en qualité de membre titulaire de l’Académie des Sciences de l’Ecole Supérieure d’Ukraine. Les intérêts scientifiques du savant sont liés aux disciplines suivantes : hydrodynamique et changement de température dans les milieux multi-phases, thermo-physique des entreprises agricoles et des constructions ; optimisation des systèmes de conservation de l’énergie. Il a guidé 21 docteurs et a publié plus de 400 ouvrages scientifiques, dont 6 monographies, 22 manuels, 7 brevets d’inventions. Le palmarès des réalisations des frères jumeaux Gleb et Boris Draganov est donc impressionnant.

La famille des Draganov ne s’est jamais reconstituée. En 1949, après 8 ans de prison, Haralambie Draganov fut exilé et condamné à vivre au Kazakhstan. Depuis deux ans, son épouse Alexandra se trouvait à Odessa, ayant reçu la permission d’y vivre. Mais dès qu’elle eut la nouvelle de la libération de son époux, elle est allée le rejoindre. Ils ont eu l’autorisation de regagner la République Soviétique Socialiste Moldave seulement en 1956. Ils se sont arrêtés d’abord à Kiev, chez leur fils Boris, qui entre temps avait fondé une famille et avait deux enfants. Il n’avait pas vu son père depuis 15 ans. Après ils sont allés à Bender (Tighina) où Haralambie Draganov a été informé qu’il était envoyé en qualité d’enseignant dans la commune de Galesti, district d’Ungheni. Là-bas on leur a attribué une demeure d’une seule pièce dont les murs étaient percés et les vitres cassées. Ils l’ont réparée et aménagée à la mesure de leurs possibilités.

Trois semaines après, ils ont eu la visite de Valentina arrivée de Roumanie avec son fils de presque deux ans. Plus tard, avec l’aide d’un journaliste (Alexandre Sefer - proche de la famille et justement le mari d’une de leur nièces), ils ont été transférés dans la ville d’Anenii-Noï où ils ont reçu un petit appartement de deux pièces dans le même immeuble que leurs proches et où ils ont bénéficié de meilleurs conditions de vie.

Plus tard, en 1967, j’ai eu l’occasion de connaître ces gens lors d’une fête chez les Sefer. Ils étaient plutôt discrets, un peu lointains, mais à travers cette distance j’ai mieux compris leur état d’esprit. A ce propos, c’est l’occasion de mentionner le regretté journaliste Alexandre Sefer, éminent publiciste et militant du mouvement écologique des années 90.

Un an après leur retour en Moldavie, en 1957, Alexandra et Haralambie Draganov se sont rencontrés à la gare d’Ungheni avec leur fils Gleb et son épouse Lili, leur ancienne élève de Comrat, qui partaient à une réunion scientifique à Moscou. Ils avaient aussi 2 enfants. Ce fut une rencontre triste après 16 ans de séparation, avec des parents vieillis avant l’âge. Ils ont voyagé ensemble dans un compartiment jusqu’à Chisinau, trajet pendant lequel ils ont pu discuter assez longuement, mais pas du passé car les souvenirs étaient trop douloureux. La même année, ils se sont revus à Odessa où Gleb et Lili étaient venus en vacances. Il faut aussi préciser que, pendant la période soviétique, les frères jumeaux avaient dû cacher le fait qu’ils avaient des proches à l’étranger, ainsi que le fait que leurs parents étaient déportés, malgré leur grande souffrance.

Les frères ont souhaité que leurs parents habitent chez eux, mais eux, ils refusaient de quitter leur lieu d’origine. Et ce fut seulement en 1981 que Haralambie et Alexandra Draganov ont déménagé à Kiev, chez Boris. Le père est décédé en 1984, et la mère - en 1983.

L’académicien Gleb Dragan, en tant que fils reconnaissant à ceux qui lui ont donné la vie, à ceux qu’il a respectés et aimés énormément, a dédicacé à ses parents son livre « Exercices de mémoire. Une parenthèse triste de l’histoire ». Dans cet ouvrage, il a décrit leur vie, les épreuves qu’ils ont subies au goulag, ainsi que les épreuves de toute une famille dispersée, mais aussi de beaucoup d’autres familles déportées qui ont subi le même sort et qui ont eu le courage de lui raconter leur histoire. C’est aussi un ouvrage scientifique qui contient des analyses, des dates et des chiffres concernant les déportations en URSS, ainsi que la situation internationale dans le même contexte ; et ce récit parvient à mettre en lumière les faits, avec compassion, par l’intermédiaire des destins de plusieurs gens simples du sud de la Bessarabie, eux qui ont survécu aux labyrinthes de la théorie staliniste tout en gardant dans leur esprit le temple vivant de la liberté. C’est un véritable hymne dédicacé à l’amour parental, à l’amour des proches, un hymne consacré à la vie et au droit de vivre, dont personne sur la terre ne doit pas être privé.

Article par Tatiana Rotaru publié sur http://www.moldova-suverana.md. Traduction – Maria Caprian. Relecture – Michèle Chartier.

Le 19 janvier 2010