Conférence de la Professeure Henriette Walter

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Mme Henriette WALTER, Professeure émérite de linguistique à l’Université de Haute-Bretagne, France, ex-Directrice du Laboratoire de Phonologie à l’École pratique des Hautes Études, Présidente de la Société Internationale de Linguistique Fonctionnelle, Membre du Conseil Supérieur de la langue française et Membre du Conseil International de la langue française, a donné une conférence lors de cette deuxième édition du colloque.

« Dans le domaine du lexique, soutient l’intervenante dans sa présentation intitulée « La langue française, accueillante et généreuse », le français a connu des apports considérables “venus d’ailleurs”, qui l’ont enrichi au cours des siècles, parfois à travers d’autres langues de passage ». La professeure affirme ensuite qu’à son tour, la langue française s’est largement exportée, et les mots français “partis ailleurs” méritent certainement qu’on suive leur cheminement.

Selon la chercheuse, c’est à une centaine de langues que le français a pu emprunter une partie de son lexique, mais dans des proportions diverses, au gré des événements historiques favorisant des contacts linguistiques suivis. Henriette Walter admet qu’on pourrait même remonter très loin au-delà de la naissance du français pour retrouver des influences lointaines, une partie de ces apports s’étant faits par l’intermédiaire de langues régionales.

C’est ainsi que le mot avalanche, pré indœuropéen, est passé par le savoyard pour devenir un mot français, et le mot caillou, nous parvient par un dialecte normand ou picard. Ce mot, formé sur la racine pré indœuropéenne *CAL “pierre”, se rattache au mot calanque, qui désigne, dans le Midi, d’énormes rochers surplombant la mer.

Henriette Walter se réfère ensuite à l’apport modeste du gaulois dans l’enrichissement du vocabulaire français, ainsi qu’à la langue française dénommée « deux fois latine ».

On observe qu’ avec l’arrivée des Romains, tout d’abord au 2esiècle avant notre ère (en Provence), puis au milieu du 1er siècle av. J.-C. (pour l’ensemble de la Gaule), le latin s’implantera durablement, en évoluant diversement selon les régions, et en se fragmentant en divers dialectes.

La chercheuse admet ensuite que le Moyen Âge est marqué par un enrichissement à partir des langues régionales et à partir de l’arabe : abeille ou amour sont d’origine provençale, cèpe ou cadet sont d’origine gasconne, maquis vient du corse, brioche du normand, bijou du breton, échantillon du lyonnais. Mais l’on affirme que « c’est à l’italien que le français est le plus redevable, avec des éléments du vocabulaire du domaine de l’art (arpège, violon, ballet, aquarelle, esquisse, dessin…) , mais aussi de la guerre (soldat, alarme, alerte, sentinelle…). »

On sera d’accord avec Henriette Walter que cette première place est aujourd’hui occupée par l’anglais, mais il faudrait ajouter que les apports de l’espagnol n’ont pas été négligeables (camarade, caracoler, moustique, pastille, résille, cédille…). Pour le portugais, la chercheuse signale, entre autres, pintade, de pintada “(la poule) peinte”) ou marmelade, d’un mot portugais désignant la confiture de coings. On observe que ces deux langues ont aussi véhiculé jusqu’en Europe du vocabulaire exotique :

  • venu d’Amérique pour tomate, chocolat, du nahuatl, par l’espagnol, ou encore pour acajou, jaguar, du tupi-guarani, par le portugais ;
  • venu d’Afrique pour banane ou macaque, du bantou, par le portugais
  • venu d’Asie pour mangue, du tamoul, par le portugais, ou encore teck, du malayalam, par le portugais.

Une bonne partie de la conférence de la Professeure Walter a été consacrée aux mots français “partis ailleurs”. L’intervenante est d’avis que dans la longue liste des formes lexicales passées du français dans d’autres langues, c’est l’anglais qui vient en tête, avec ses milliers d’emprunts de formes françaises accumulées depuis des siècles. Cette langue montre même une intéressante aptitude à intégrer totalement ses emprunts à la langue française en les faisant entrer dans ses propres structures grammaticales de base : en créant, par exemple, un participe passé en -ed (sautéed potatoes).

Henriette Walter constate que « cette même restriction de sens se retrouve en portugais, qui a aussi emprunté le mot bâton, mais pour désigner très spécifiquement le rouge à lèvres, le mot mise pour la “mise en plis” dans le domaine de la coiffure et le mot soutien pour le “soutien-gorge” ».

Mais l’on se met d’accord que les mots français passés en espagnol sont loin d’avoir l’importance de ceux qui sont passés en portugais. Pourtant, ont élu domicile en espagnol de nombreux mots français tels que : ballet, beige, boutique, dossier, vis-à-vis ou encore chalet, mais dans ce dernier cas avec un sens un peu différent, un chalet étant en espagnol non pas strictement une petite maison de montagne, mais n’importe quelle maison de villégiature, à la plage, à la campagne ou à la montagne.

La chercheuse considère « qu’il faudrait consacrer un long exposé au vocabulaire français passé en russe : on en découvre presque à toutes les pages des romans russes du XIXe et du XXe siècle ». Nous croyons qu’il pourrait s’agir ici de noms simples, comme amateur, pardessus, matinée et soirée, mais également de noms composés ou d’expressions familières, comme cause perdue, dernier cri, à plus forte raison, à vol d’oiseau, joie de vivre, secret de polichinelle ou encore passe-partout.

Finalement, et dans une perspective constructive, la Professeure Walter conclut que « dans l’histoire des langues comme dans celle des peuples, on a souvent besoin d’un étranger chez soi ».

Pour le site www.moldavie.fr, Oxana Căpăţînă, enseignante supérieure, responsable des relations internationales, Département de Philologie Française « Grigore Cincilei » de l’USM.