Regard culturel sur Chisinau

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Par Gilles Ribardière

4 journées dans la capitale de la République de Moldavie ne permettent pas de se faire une idée très précise de la vitalité culturelle de ce pays. Toutefois quelques entretiens, notamment avec des responsables de la mairie ainsi que de théâtres, ainsi que la possibilité d’assister à deux représentations théâtrales, permettent déjà d’exprimer une première impression.

Malgré le manque de moyens évidents, il y a une réelle tentative de donner à la culture une place de choix.

Théâtre « Eugène Ionesco »

Si on s’en tient au domaine théâtral, on notera la fin du chantier d’une nouvelle scène qui sera notamment occupée par le théâtre « Eugène Ionesco ». S’agissant du Théâtre « Eugène Ionesco » deux remarques s’imposent : la personnalité de son directeur artistique, Petru Vutcarau, et l’audace du répertoire comme des mises en scène par rapport à la mentalité des moldaves.

Petru Vutcarau, dont je n’ai malheureusement pas pu voir de mise en scène parle parfaitement le français. Il y a eu manifestement un étroit compagnonnage avec Jacques Coutureau et sa compagnie « Les oiseaux de passage », avec notamment une co-production de « La machine Tchékhov » de Matei Visniec en 2002 présentée au festival « Est-Ouest » de Die en 2002.

Mais depuis le décès de Jacques Coutureau, les liens avec le théâtre français n’existent plus guère. En témoigne la difficulté que Petru Vutcarau rencontre pour associer des Français pour célébrer en novembre le centenaire de Eugène Ionesco !

J’ai à cet effet un petit dossier. Mais la brièveté des délais semble peu propice pour réagir positivement.

Le répertoire du Teatrul « Eugène Ionesco » est varié, alliant tradition et modernité : ainsi Shakespeare, Gogol, Tchékhov côtoient Ionesco, bien sûr, Becket, Von Mayenburg, Visniec, ainsi que le moldave Dumitru Crudu…..

Si j’en juge par la mise en scène par le Roumain de Cluj-Napoca (Théâtre de l’impossible) Chris Nedeea de « Roméo et Juliette » dont c’était la première, il y a une réelle appétence pour la modernité, tout à fait acceptée par les spectateurs.

Toutefois, la dureté de certaines pièces doit être aménagée pour ne pas heurter de front la sensibilité du public moldave ; ainsi le texte de « Visage de feu » de Von Mayenburg a-t-il été légèrement adapté s’agissant de quelques expressions.

A noter que Petru Vutcarau est aussi le directeur artistique d’une biennale intitulée « Festival international de l’art scénique » qui se déroule au printemps. La dernière édition s’est déroulée en 2008. La France était représentée par l’association Amavada de Caen.

S’agissant de la qualité des acteurs, j’ai pu me rendre compte d’un hiatus (comme en Lituanie) entre la génération formée dans les institutions soviétiques et la jeune génération. La première a tendance à « sur jouer », tandis que la seconde maîtrise l’expression des sentiments, leur donnant ainsi plus de force.

Pour le « Roméo et Juliette », deux étudiants de l’Académie tenaient les rôles de Roméo et de Juliette. Il faut retenir leurs noms : Iure Focsa (Roméo) et surtout Draga Dumitrija Drumi (Juliette), qui, tout en n’étant qu’en seconde année de formation, a une maîtrise exceptionnelle de la scène, avec une grande variété d’expressions. Petru Vutceanu, qui a obtenu son détachement temporaire de la formation, en convient et m’a indiqué qu’elle fait l’unanimité. Ce peut être une révélation majeure.

La mise en scène de Nedeea (Theâtre de l’impossible) est gênée par la disparité du jeu des acteurs (voir ma remarque sur le hiatus intergénérationnel). Sa première partie nous plonge dans une atmosphère « East side story », tandis que la seconde partie se noie quelque peu dans l’irrationnel. Pour information, Chris Nedeea a eu une de ses mises en scène présentée à Lyon (scène Gerland) en 2004, en coopération avec le théâtre du Globule pour la « Valse du hasard » de Victor Haïm.

Théâtre National « Mihai Eminescu »

Le Théâtre National « Mihai Eminescu » a une démarche a priori plus traditionnelle que le Théâtre « Ionesco ». Cependant ,à côté de Shakespeare, Molière, Gogol, Tchékhov on trouve Albee, Visniec, Joshua Sobol, Srbljanovic, Zelenka …

Le spectacle vu, « le Médecin malgré lui », ne serait pas représentatif de ce que peut exporter ce théâtre, selon sa dramaturge, Victoria Drumi (qui par parenthèse a effectué un stage à l’Odéon il y a environ 4 ans).

La mise en scène est cependant tout à fait convaincante, très commedia dell’arte. Les acteurs sont totalement impliqués dans leur rôle, dans un réel esprit de troupe. Le côté non exportable tiendrait dans le fait que certains passages ont été ajoutés qui font allusion au système de santé assez décrié de la République de Moldavie. Le public réagit avec à-propos.

En tout cas on ne peut que souligner le très grand professionnalisme de l’ensemble. Le théâtre Eminescu a été invité au théâtre « Romain Rolland de Villejuif pour présenter en 2007 « Histoires de famille » de Biljana Srbljanovic, mise en scène Mihai Fusu. Malheureusement, pour des questions financières l’opération n’a pu se réaliser.

L’écrivain Dumitru Crudu

J’ai pu rencontrer un écrivain très en vue, Dumitru Crudu. Ses pièces sont jouées notamment par le théâtre « Eugène Ionesco ». Il vient de publier son premier roman « Meurtre en Géorgie » aux éditions roumaines Polirom. Un résumé traduit en anglais va me parvenir.

L’action se passe au moment de l’effondrement de l’URSS. Dans ses pièces il aborde soit des aspects de l’histoire de son pays ou de la Roumanie (voir, par exemple, sa pièce consacrée à Mihail Sebastian, auteur juif de Roumanie tué dans en accident de voiture en 1945), soit des aspects sociaux comme le « septième Kafana », écrit en collaboration avec Nicoleta Esinencu et Mihai Fusu, qui traite de la prostitution dont sont victimes de nombreuses femmes de son pays…

Mairie de Chisinau

De la rencontre avec le département des relations internationales et celui de la culture de la mairie de Chisinau, j’ai pu obtenir quelques indications sur l’engagement de la ville en matière culturelle : surtout les bibliothèques, les écoles d’art, les arts traditionnels, avec notamment une journée consacrée chaque année à la présentation des traditions des diverses populations qui vivent à Chisinau (moldaves, turques, russes, juives….).

On peut regretter que la ville de Grenoble, jumelée avec la capitale de la République de Moldavie, ne se soit pas manifestée pour relancer les relations malgré plusieurs rappels. Je me suis engagé à prendre contact sur ce point avec la direction des relations internationales de Grenoble. Il y a une attente de la partie moldave. Malheureusement, la partie grenobloise m’indique que son budget est contraint, et de ce fait n’envisage pas de réanimer le jumelage dans l’immédiat. Mais un mail va être adressé à la mairie de Chisinau.

Arts Visuels

S’agissant des arts visuels, le temps passé à Chisinau ne m’a pas permis une investigation. Simplement quelques indications m’ont été fournies par la mairie. Ils m’ont cité un artiste, Vladimir Us, tout jeune puisque né en 1980. Il se trouve que sur divers sites j’avais remarqué son travail et avait tenté de le joindre. Il utilise toute une large palette de langages pour s’exprimer et il semble vraiment intéressant. Il est passé par l’Ecole du Magasin à Grenoble (formation de curateur).

Un autre artiste à propos duquel je recherche des éléments d’information serait intéressant aussi : Guennadi Popescu

Musée des Beaux Arts

Je terminerai par le constat d’un Musée des Beaux Arts d’une infinie tristesse, avec des œuvres en très mauvais état, malgré quelques belles œuvres italiennes, un grand Fragonard, ainsi que des icônes. Mais tout cela très mal entretenu et accroché sans souci de cohérence !
On ne s’étonne pas de l’absence totale de visiteurs.

En conclusion

J’ai pu apercevoir un pays qui essaye d’exister aussi bien par rapport à son voisin la Roumanie, sachant que les échanges avec lui sont nombreux, que par rapport à son passé russe (il y a un théâtre russe) et soviétique.

Les efforts dans le domaine culturel ne sont pas négligeables, malgré l’extrême pauvreté du pays, comme en témoigne la construction d’un nouveau théâtre à Chisinau mais aussi à Balti.

Dans cette dernière ville, la troupe a la réputation de vivre en vase clos, de ne pas s’ouvrir sur des influences extérieures.

Lors d’un prochain déplacement, je souhaite rechercher des informations plutôt dans le domaine des arts visuels.

A noter une bonne image d’une Alliance Française dynamique.

Chisinau, mars 2009