Une pièce de Nicoleta Esinencu à Paris

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Article par Gilles Ribardière

Nicoleta Esinencu
Nicoleta Esinencu

La création théâtrale en Moldavie demeure modeste, et elle trouve peu de scènes susceptibles de lui offrir un espace de diffusion. Néanmoins quelques auteurs parviennent à faire entendre leur voix, y compris à l’extérieur des frontières de la petite république.

C’est le cas de Nicoleta Esinencu dont au moins deux textes ont pu être mis à la connaissance du public français : « Fuck you, Eu.ro.pa ! » et « A(II)Rh+ », ainsi que « le Septième Kafana » co-écrit avec Dumitru Crudu et Mihai Fusu. Ce sont des textes brefs, utilisant un langage sans concession, provocateur, pouvant mettre le spectateur mal à l’aise.

Il est intéressant de rapprocher la démarche de Nicoleta Esinencu et ses collègues, de celle qui s’exprime dans le Belarus, au Théâtre Libre de Minsk de Nikolaï Khalezine et Natalia Kaliada, avec une pièce comme « Génération Jeans ». Dans les deux cas, on se trouve dans des états autrefois intégrés dans l’Union Soviétique, qui tentent d’exister entre l’ancienne puissance dont ils se sont séparés et l’Union Européenne voisine qui les attire, la Moldavie plus encore que le Belarus.

Cette situation géopolitique inconfortable génère une société qui a du mal à se structurer, avec une jeunesse qui aspire à vivre pleinement selon les standards « rêvés » de l’Ouest, ce qui peut susciter de forts sentiments de frustration et de désillusion. Il s’ensuit un climat non dénué de violence que Nicoleta Esinencu traduit avec efficacité dans ses textes sans concession.

On a pu s’en rendre compte ces derniers jours au théâtre « l’Etoile du Nord », dans le 18e arrondissement à Paris avec le bref monologue « A(II) Rh+ ».

L’acteur Miglen Mirtchev a su par son jeu à la fois physique et concentré, rendre supportable des propos particulièrement provocateurs ; mais ils étaient lancés vers le spectateur non pour qu’il les approuve ou désapprouve – on entend des formules ouvertement racistes – mais pour qu’il les reçoive en tant que matériau de réflexion en vue de mieux comprendre le pourquoi de certaines dérives.

Le théâtre de Nicoleta Esinencu ne doit pas être perçu comme une photographie exhaustive de la réalité moldave d’aujourd’hui ; il rend compte d’un aspect sombre de cette réalité - que l’on retrouve aussi sous d’autres cieux, y compris le nôtre - qu’il ne faut pas ignorer.
C’est fait avec talent et il faut souhaiter que cette jeune auteure – elle est née en 1978 – apporte d’autres textes ; ils témoigneront de la vitalité en devenir de la création théâtrale moldave.

P.S. Les œuvres de Nicoleta Esinencu traduites en français sont publiées aux éditions « l’Espace d’un Instant »