Nina Gorincioi-Cadoppi : « 25 mille euros pour être libre, c’est peu »

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Mme Cadoppi haït le mot « sponsor »

Nina Gorincioi-Cadoppi
Nina Gorincioi-Cadoppi

« Je t’aiderai ! » Une phrase qu’on peut considérer comme l’une des plus simples au monde. Mais on hésite avant de la prononcer, souvent on l’évite, on ne la prononce pas.

Toutefois, il y a des gens qui la prononcent avec enthousiasme et de manière naturelle. Nina Gorincioi-Cadoppi a répété ces mots magiques tout au long de ses 60 ans, et non seulement à l’occasion des actes de charité qu’elle organise, spécialement dans les environs d’Ungheni (ville de Moldavie), mais aussi quand elle soutient les émigrants moldaves de Reggio Emilia, ainsi que certains artistes de Moldavie qui ont eu la chance d’aller en Italie lors de diverses actions sociales.

Mme Cadoppi avait aussi dit « Je t’aiderai ! » à l’actrice moldave Ninela Caranfil, et elle a financé la sortie du livre « Nebanuita forta a scenei » (« La force cachée de la scène ») de cette actrice qui, comme par miracle, était arrivée l’année dernière dans la maison de Cavriago des Cadoppi, après avoir présenté quelques récitals dans des villes italiennes.

C’est lors du lancement à Chisinau de ce volume qui a le tableau « Le Printemps » de Botticelli sur sa couverture, que j’ai rencontré Mme Gorincioi Cadoppi. Son discours avait laissé toute l’audience sans voix, dès qu’elle a commencé ses confidences disant qu’elle haïssait le mot « sponsor ».

« J’aide, je ne sponsorise pas », avait-elle précisé, tout en nous racontant comment elle avait passé la frontière du Prut (fleuve qui sépare la Moldavie de la Roumanie) à quatre heures de ce matin-là, avant le lever du soleil, et comment elle avait senti l’air de son pays pénétrant dans ses poumons, comment elle avait fait « un respiro profondo », et avait senti ce « dolce amaro » unique de Moldavie, pays dont elle se languit jour après jour, en rêvant de le voir plus prospère, plus lumineux, mais surtout plus LIBRE.

« Enfin, la Moldavie a la chance d’obtenir sa LIBERTE », disait Mme Gorincioi Cadoppi avec des larmes aux yeux, sa voix résonnant fort dans toute la salle de lecture de la Bibliothèque Municipale « B.P. Hasdeu », le soleil pénétrant dans la pièce juste au moment où elle s’exprimait devant un public attentif, pétri de fascination.

L’histoire de Mme Nina Gorincioi ne peut laisser indifférente nulle personne qui l’apprend en grandes linges, car elle n’a pas l’habitude de donner des détails.

Comment une esclave est devenue millionnaire

Elle est née dans un petit village appelé Grozasca, district d’Ungheni (en Moldavie). Elle a cueilli des fleurs sur les collines en face de sa maison où elle est née, elle a marché dans les rues de ce petit village traversé d’un petit ruisseau anonyme, a appris le métier de typographe à Chisinau, elle a fait des études dans deux universités : l’une de langues étrangères et l’autre de lettres ; elle s’est mariée à Ungheni, a fait construire avec son mari une grande et confortable maison, puis la tuberculose a tué son mari.

Restée seule, elle a été aux côtés de sa fille en l’aidant à faire sa vie, s’efforçant à affronter les obstacles de la vie, mais malheureusement elle a perdu son travail et, après une période de chômage, elle est partie illégalement en Italie. Son premier emploi a été de prendre soin d’une femme âgée de plus de 90 ans – madame Antoinette – et elle était à sa disposition 24 heures sur 24. Parfois, elle lui demandait la permission pour une sortie en ville, en s’habillant élégamment comme une belle femme moldave diplômée, et, à ce moment-là, la dame dont elle s’occupait lui disait : « Tu es mon esclave, tu n’as pas le droit de t’habiller de cette façon ».

Un jour, elle a rencontré Mr. Daneo Cadoppi, l’homme le plus riche de Cavriago, qui s’est exclamé : « Tu es la ressemblance pure de ma mère quand elle était jeune ! », puis il lui a proposé d’aller vivre dans sa villa avec 14 pièces et un jardin. Après quelque temps, il lui a demandé : « Veux-tu être Mme Daneo Cadoppi ? ».

Ils se sont mariés en 2002. Au début de cette année-ci, il lui a demandé ce qu’elle désirait pour son anniversaire. « Il pouvait m’offrir tout l’or du monde, dit Mme Gorincioi Nina, mais pour moi l’or n’est que du métal. Je lui ai demandé de m’aider à faire transporter à Bologne les Moldaves des alentours afin qu’ils y votent, pour la liberté et la démocratie ».

Elle a payé des cars pour transporter les Moldaves qui ont voté en Italie

Mme Gorincioi a payé 25 mille euros à une société de transport, qui a mis à sa disposition des bus pour amener les Moldaves de différentes villes au bureau de vote de Bologne, le 29 juillet dernier. « Plus de quatre mille personnes sont venues de Parma, Reggio Emilia, Bolzano, Brescia, Novellara, certains sont venus avec leurs propres voitures et je leur ai payé le carburant », raconte Mme Cadoppi. Vers 19h00, le consulat de Bologne était rempli de gens qui avaient parcouru 300-400 km, après 12 heures de travail. Certains laissaient ouvertes leurs voitures et couraient vite pour réussir à voter à temps. Vers 20h00, quand le bureau de voter allait fermer, je me suis rendu compte qu’ils n’avaient pas tous réussi à voter, ils étaient tristes, énervés, ils disaient qu’ils allaient mettre le feu au consulat si on ne les laissait pas voter. A ce moment-là, j’ai appelé personnellement la député Corina Fusu à Chisinau et j’ai demandé la prolongation d’une heure du temps réservé au vote ».

Avant les élections anticipées du 29 juillet 2009, Mme Cadoppi avait reçu des coups de fil menaçants de la part d’inconnus, mais elle ne s’est pas laissée intimider. « Le jr du scrutin, les électeurs ont été traités comme des animaux par le personnel du consulat, se rappelle-t-elle, il n’y avait pas un seul WC mobile pour les quatre mille personnes présentes, il y avait des femmes enceintes qui restaient debout pendant des heures. On espère qu’à l’avenir les choses vont changer, et qu’on aura un consul et un ambassadeur qui ressentiront comme dans leur propre chair la douleur des émigrants et les aideront, mais sans leur reprocher : « Et alors, c’est moi qui t’a amené ici, en Italie ?.. »

Dieu lui a donné le paradis sur terre

La lutte pour la liberté de son peuple va de pair, pour Mme Cadoppi, avec des amples actions d’aide désintéressée. Elle a fait des dons importants aux orphelinats, asiles, aux personnes âgées, aux étudiants de Moldavie. A Grozasca, dans son village natal, elle a fait construire un pont au-dessus du ruisseau qui lui rappelait son enfance, un puits et une croix votive. Au moment de la bénédiction de cette croix, elle a avoué : « Mes racines sont trop enfoncées dans la terre de ce pays. Qu’est-ce que je pouvais désirer le plus ? Laisser un puits pour que vous y puissiez assouvir votre soif. Faire construire un pont résistant pour les générations à venir. Vous n’imaginez pas ce que je ressens dans ces moments, quand je vous vois à mes côtés ».

Le 16 février 2009, Nina Gorincioi Cadoppi a institué les bourses « Grigore Vieru », en valeur de 400 lei (monnaie nationale de Moldavie), accordées mensuellement à quelques étudiants de l’Université « Ion Creanga » de Chisinau où le feu poète moldave, Grigore Vieru, avait fait ses études. Les actes philanthropiques de cette femme qui d’esclave est devenue millionnaire mettent en évidence non seulement sa générosité, mais aussi son but : semer de l’espoir parmi ceux à qui la destinée n’a pas souri. « Dieu m’a mis des obstacles dans ma vie, puis Il s’est tourné vers moi et m’a donné le paradis sur terre et moi, je veux le partager avec mon peuple, jusqu’au dernier souffle. Le temps que j’aurai la force, tant que je pourrai respirer, j’aiderai ceux qui ont besoin, ceux qui sont malheureux ».

Mme Cadoppi n’a pas de domestique dans sa maison de Cavriago où elle vit avec son mari Daneo Cadoppi . Elle s’occupe toute seule de l’immense maison, prépare les repas traditionnels moldaves et italiens ; le couple préfère se régaler de ces repas à la place des sorties aux restaurants. « Faire le ménage, c’est mon sport, rit Nina, je suis plus radieuse que les Italiennes qui vont chez le coiffeur ou dans la salle de sports ». Son occupation préférée reste le jardinage, car elle adore les fleurs. Elle nous a montré des photos de sa villa entourée de centaines de tulipes et de roses – c’est son paradis à elle, un jardin avec des fleurs dont l’arôme pure arrive jusqu’en Moldavie.

Article par Irina Nechit publié sur www.jurnal.md
Traduction- Irina Todos. Relecture – Michèle Chartier.