Lucretia Birladeanu : “Les écrivains roumains de l’étranger - un pont d’idées entre l’Ouest et l’Est”

Il y a plusieurs années que l’écrivain Lucretia Birladeanu partage sa vie entre la République de Moldavie et la France. Elle est une de nos intellectuelles établie à Paris, qui a pris, comme elle le dit, courageusement des risques, sur son propre compte, pour entrer dans un espace culturel nettement supérieur, pour se sauver d’un certain type d’isolement. Elle a connu personnellement Monica Lovinescu et Virgil Ierunca, les grandes voix de l’exil culturel roumain. Lucretia Birladeanu nous aide à nous approcher d’un plus grand nombre de personnes de l’élite française qui manifeste sa compassion envers le peuple moldave et elle s’engage à être l’avocate de la République de Moldavie dans un contexte européen.

  • Quels évènements socio-culturels importants ont eu lieu le dernier temps à Paris, intéressants également pour notre milieu ?
  • Les salles des cinémas et des théâtres sont pleines, les rayons des librairies proposent les plus divers et les plus séduisants produits littéraires ; dans les parcs et les musées, on voit les expositions les plus captivantes, mais au “Paradis Latin”, un cabaret parisien connu, j’ai eu la satisfaction de découvrir, dans le rôle central, mon ancien étudiant, Nicolas Catrinici, qui m’a impressionné profondément, pas seulement par son talent artistique, mais également par ses remarquables qualités humaines. Paris a toujours été et reste le lieu propice pour la culture et l’art. Mais, peut-être, le grand évènement culturel de chaque printemps est le « Salon du Livre ». J’ai eu, encore une fois, le regret, cette année-ci de nouveau, de ne pas trouver un stand de la littérature de Bessarabie. Mais, j’ai assisté avec un grand intérêt aux présentations du livre roumain et à une évocation tout à fait émouvante d’Eugene Ionesco, et de ses grands amis - Emil Cioran et Mircea Eliade présentée par Matei Visniec ,à côté de Nicolas Brebien, étudiant, de Neagu Djuvara et Nicolae Balota.

Le thème de l’exil appartient à l’histoire littéraire

  • Existe-t-il encore la nécessité d’une culture roumaine de l’exil, marquée par la liberté de création ?
  • Il est vrai que l’exil a fini sa mission politique avec la chute du communisme. Aujourd’hui, le thème de l’exil appartient à l’histoire littéraire. Une réalité dont nous devons tenir compte, ce sont ces presque 300 écrivains roumains établis en Occident pendant le temps du communisme auxquels on ajoute, les dernières années encore, un nombre considérable de personnes. La plus grande majorité de ceux-ci sont restés dans l’ouest et, après la chute du rideau de fer, continuent à écrire leurs livres, avec ou sans l’inspiration politique, explorant des expériences humaines et artistiques les plus intéressantes. Je suis sûre que le lecteur roumain aurait beaucoup à gagner s’il manifestait une certaine curiosité pour ce que les écrivains d’origine roumaine écrivent (en langue maternelle ou dans celle du pays d’adoption) de France, des Etats-Unis ou d’Allemagne.

Mais une histoire de la littérature qui se respecte, doit reconstituer la véritable valeur et la complexité culturelle, par des œuvres qu’on écrit ou qui vont être écrites en langue roumaine, au dehors de ses frontières actuelles. J’ai toujours eu la certitude que les écrivains roumains de l’étranger ont constitué un pont pour une circulation plus facile des idées de l’Ouest vers l’Est.

Mais, l’un des phénomènes littéraires les plus intéressants auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, semble être la littérature qu’on écrit par un métissage culturel, ou lorsqu’ un phénomène ou une réalité sont regardés et décrits, non pas de l’intérieur, mais du dehors, c’est-à-dire avec la perspective d’un œil étranger et détaché, qui, parfois, peut être plus objectif.

En ce sens, on pourrait estimer comme représentatif le roman - récemment paru en France - “Place Rouge” de Dominique Fernandez, membre de l’Académie Française. D’après nous, le livre dépasse la condition d’une simple fiction et peut être vu comme une prévision des relations socio-politiques du monde contemporain,” aventure” reçue avec beaucoup de réserves et d’objections par la critique russe de Paris.

  • Quelle est la relation de l’Union des écrivains de Moldavie avec les écrivains de l’étranger ?
  • Avant tout, j’entretiens des relations principalement humaines et moins officielles avec les écrivains de Moldavie. Je regrette profondément que les écrivains bessarabiens soient cloués à la même place et n’aient pas la possibilité de voyager librement pour connaître le monde, chose primordiale, surtout pour un créateur.

Pendant des années, j’ai essayé de sensibiliser les organisateurs de l’Institut Culturel Roumain à Paris pour organiser une manifestation consacrée à la littérature bessarabienne. Quand, enfin, j’ai eu le soutien de l’actuel directeur de l’institut, madame Magda Carneci, voilà qu’une crise financière survenue dans l’état roumain a ajourné la visite des écrivains de Bessarabie à Paris jusqu’au mois d’octobre. J’espère de tout mon cœur qu’elle va se réaliser quand même.

En ce qui concerne les relations officielles entre les Etats-Unis et les écrivains de l’étranger, je ne sais pas s’il existe une politique spéciale pour ces relations. Il y a assez d’écrivains qui habitent hors des frontières de leur pays. Il me semble intéressant de pouvoir faire fructifier cette relation, mais d’abord, il faut qu’on reprenne chez nous l’expérience de “Neptun” - organiser une fois par an une conférence des écrivains bessarabiens dans le monde. Rester écrivain dans un pays d’adoption n’est pas très facile. Je suis sûre que beaucoup d’écrivains qui sont partis dans un autre pays pour assurer leur existence doivent faire d’autres travaux.

L’intérêt pour les membres de l’extérieur, c’est de nous aider peut-être à nous maintenir plus facilement dans le statut d’écrivain et de rester attachés à notre noble travail de création. De plus, la République de Moldavie a besoin d’un lobby dans le monde, et les créateurs, par différentes formules, pourront contribuer à développer leur rôle.

“On entend en Europe des voix très critiques sur le thème du multiculturalisme américain”

  • On dit que l’idée de culture nationale trouve son agonie dans la perspective de l’Europe ouverte. Partagez-vous cette opinion ?
  • Je ne crois pas qu’une culture nationale puisse se dissoudre facilement dans un milieu prétendu moderne. Et puis la communauté européenne soutient qu’elle ne propose pas l’annulation de la diversité culturelle, mais au contraire - son enrichissement. Aujourd’hui, on entend en Europe des voix très critiques sur le thème du multiculturalisme américain qui est associé vraiment à l’image d’individus médiocres. Nous, les Bessarabiens, nous avons vécu pleinement la triste expérience du communisme qui, parmi d’autres mauvais buts, avait celui de nous faire renoncer en bonne partie à la culture nationale pour accepter celle soviétique.

Nous devons savoir une chose : il existe en Europe et il va exister de véritables écrivains ou des écrivains dont l’œuvre est spécialement promue dans un intérêt stratégique, pour couvrir et marquer un grand espace, mais jamais cela ne pourra supprimer l’importance et le rôle de l’écrivain national.

- Que savez-vous de nos Moldaves établis en France ? Ne courent-ils pas le même danger que les Roumains d’Italie ?

- On sait bien qu’une bonne partie de nos compatriotes, qui ont pris le chemin d’errance pour pouvoir lutter contre la pauvreté et la misère, se sont arrêtés pour travailler en France. l est vrai que le président Nicolas Sarkozy a promis à son électorat d’avoir une attitude plus sévère envers l’ mmigration non-contrôlée et il maintient sa promesse, ais je n’ai entendu parler d’aucune réaction particulière de la part de l’Etat français qui pourrait se rapporter justement aux Moldaves. Parmi les Français, dans les rapports quotidiens, les Moldaves sont connus, comme que je le disais, comme des gens laborieux.

Face en face avec Monica Lovinescu et Virgil Ierunca

  • L’une des protagonistes de votre volume “Des dialogues parisiens” a été Monica Lovinescu. Elle et Virgil Ierunca sont devenus les symboles de la résistance roumaine pendant le régime communiste. Comment les avez-vous connus ? Révélez-nous quelques souvenirs de ce célèbre couple.
  • J’ai eu la chance inappréciable d’admirer la vigueur intellectuelle de ces deux représentants d’exception de l’exil roumain - Monica Lovinescu et Virgil Ierunca - en automne 2000, pendant le lancement du livre “La apa Vavilonului” et du journal “Trecut-au anii”, manifestation organisée à la Maison Roumaine de Paris.

Je les ai revus deux années plus tard, dans leur logement au no. 8 de la rue Francois Piton, dans le 19e arrondissement de Paris. Dans cette maison sur la colline, avec un petit jardin en face, où, il y a quelques années, madame Monica Lovinescu avait été battue avec férocité par les agents de Ceausescu, je suis venue quelquefois pour enregistrer l’interview avec Monica Lovinescu, dont vous avez déjà parlé et qui a été publié dans la revue “Contrafort”, et plus tard a paru dans le livre “Des dialogues parisiens”.

Quand je terminais l’enregistrement, Virgil Ierunca me rejoignait autour d’une tasse de café. Une tenue discrète d’intellectuel type parisien imposait une prestance et un respect particuliers. Les yeux clairs et bleus me rappelaient ceux de mon père. J’avais constaté avec beaucoup d’émotion, en relisant la courte note biographique, qu’il était né le 16 août 1920, le même jour et la même année que mon père, qui est décédé en 1987.

La sobriété des gestes, du message qu’ils exprimaient, de l’entourage où ils habitaient depuis de longues décennies - tout cela parlait d’une existence austère. La plus importante richesse de leur maison était sans doute les livres (qui, pour une partie seulement, emplissaient les rayons de la bibliothèque du salon, parce qu’à la suite, comme m’avait dit madame Lovinescu - on découvrait les bibliothèques des chambres de l’étage, plus les livres du grenier de la maison et ceux du garage) et l’impressionnante phonothèque : peu de temps après, tout cela devait prendre le chemin de Bucarest, les livres pour compléter la bibliothèque de la Maison-musée “Eugen Lovinescu”, mais les disques et les CD -pour une donation au Conservatoire de Bucarest.

Pendant une de mes visites, après avoir recherché avec attention une nouvelle acquisition, un CD avec de la musique de Bach, monsieur Ierunca m’a dit qu’il aurait un grand plaisir à visiter Soroca. A vrai dire, ce désir ne m’a pas étonnée : en même temps, je me rappelais avec combien d’émotion il notait dans son Journal - “Aujourd’hui, Creanga me dit plus que Balzac.” Je lui ai demandé s’il avait réussi à visiter le Monastère de Voronet, car je savais d’après les pages de son Journal que, chaque fois qu’il se trouvait dans de grands musées du monde, il regrettait jusqu’aux larmes de n’avoir pas vu Voronet. Il m’a confirmé, heureux, en palpant son cigare de tabac qui ce jour-là “n’allait pas” que lors d’un voyage en Roumanie avec leur grand ami, Gabriel Liiceanu, ils étaient arrivés à Voronet : “On a bien passé le temps et nous nous sommes réjouis comme des adolescents en compagnie de Gabriel qui est un être adorable parmi nos amis.”

Il serait mieux de mentionner un détail qui dénote une facette importante de la personnalité de madame Lovinescu : pendant l’enregistrement de l’interview, elle s’,,excusait” pour sa cohérence et la clarté lucide avec laquelle elle parlait (probablement, pour vouloir détendre l’atmosphère et atténuer un peu les terribles émotions qui me dominaient. N’étais-je pas devant une légende vivante ?) invoquant l’expérience accumulée devant le microphone…

On a discuté encore quelques fois au téléphone pendant les dernières élections présidentielles en France. Après le premier scrutin, les vainqueurs étaient Jacques Chirac et le Pen, le leader du Front National, parti d’extrême droite. Après que j’aie commenté un peu les événements, Monica Lovinescu m’a dit : “Rien nouveau dans ce monde, madame. Tout a été déjà fait.” Alors, j’ai compris que la vie n’avait plus d’énigmes et de surprises pour eux. Ce n’était pas un regret, c’était une constatation lucide du haut d’un esprit remarquable et d’un âge vénérable. Il y a deux années que je l’ai vue, pour la dernière fois, aux funérailles de Virgil Ierunca à l’Eglise Roumaine. C’était quelque chose de très douloureux et très émouvant, parce qu’à côté du cercueil avec le corps sans vie de Virgil Ierunca, on avait placé le lit mobile dans lequel se trouvait madame Monica Lovinescu, recevant les condoléances. J’ai eu le sentiment que cette dame assistait à ses propres funérailles, tant était grande l’identification entre elle et lui… Quelqu’un disait : alors, quand tu comprends que la vie n’a aucun sens il faut lui en donner un.

Madame Monica Lovinescu et monsieur Virgil Ierunca ont consacré leur vie à un idéal noble - celui de lutter contre le communisme - et ils ont eu la grande satisfaction de le voir vaincu. A côté de multiples qualités qui les ont aidés à réussir (l’intelligence, le talent, la capacité extraordinaire de travail, l’amour pour le roumanisme), on doit mentionner aussi le courage, une qualité à part que Monica Lovinescu et Virgil Ierunca ont complètement possédée.

  • Après avoir dressé le portrait de l’ancien exil et de la littérature roumaine de Paris dans vos derniers livres pour les lecteurs de Bessarabie, quels projets vous occupent maintenant ?
  • Je suis une personne qui a la tentation de la nouveauté, je cherche toujours à changer mon intérieur ou le milieu où j’habite. Une habitude qui dispense de routine, mais qui bouleverse mes amis et qui demande beaucoup d’énergie et de capacité d’adaptation. Mais je considère que la chose normale pour un écrivain est de changer périodiquement ses « instruments » et d’essayer d’expérimenter de nouveaux genres littéraires. J’espère que vous ne serez pas étonné si je vous avoue que récemment j’ai mis au point un manuscrit de narration pour les enfants qui attend son éditeur et que j’ai sur mon bureau de travail un livre de nouvelles.

Chişinău - Paris, mai, 2008

Interview par Angelina Olaru, publiée sur http://www.timpul.md. Traduction - Sylvie Maftei, membre JUNACT, élève en IX-ième au Lycée Théorique “Ioan Voda” de Cahul. Relecture - Michèle Charier.