La complexité linguistique de la Moldavie visible sur grand écran

Article de Marion Roussey

Les amateurs de cinéma ont pu apprécier ces derniers mois la sortie en salle de nouveaux films moldaves. Ainsi l’exemple du film « Fat », exposés par les spots publicitaires comme le « meilleur film n’ayant encore jamais été réalisé » et présenté par le journal Aici TV comme « une production 100% moldave ». Le producteur, Ivan Naniev se félicite en effet d’avoir réussi à mettre en scène au cours du tournage une caractéristique propre à la Moldavie : les personnages s’expriment et se répondent en deux langues différentes, le russe et le roumain.

Cette particularité que présente le pays est omniprésente, aussi bien dans les cinémas que dans la rue. Généralement perçu comme un atout, ce dualisme linguistique peut toutefois être source de nombreux conflits. En effet, derrière les projecteurs, un vent de contestation semble dernièrement s’être levé parmi les producteurs qui appellent à une réforme politique. Retour sur la situation cinématographique de la Moldavie.

Le cinéma moldave, dominé par son voisin soviétique

Achetez une place de cinéma, installez-vous confortablement dans la salle et attendez que le film commence. A votre grande surprise, vous remarquerez que le film se déroulant sous vos yeux est en russe et sous-titré en roumain. Vous êtes donc en train de regarder un film moldave, dans un cinéma moldave, situé dans un pays où la langue officielle inscrite dans la Constitution est le moldave. Or le film est en russe et les sous-titres, importés d’internet, sont de mauvaise qualité et deviennent même illisibles lorsque le film est en 3D. Pourtant, cette situation est normale en Moldavie et perdure depuis la chute de l’URSS.

Le pays ne possède pas de compagnies de distribution cinématographique et les cinémas présentent des films achetés au préalable par les sociétés russes. Pour Dumitru Marian, producteur de films moldaves à ALT Film, la situation ne peut perdurer ainsi. En effet, si 70% de la population moldave comprend le russe, les enfants, eux, apprennent le roumain. Comme ils constituent la future génération du pays, il apparaît nécessaire d’adapter le cinéma à leurs attentes. Or rares sont les cinémas à Chisinau qui osent présenter les films en langue originale. Ils risqueraient de se confronter au refus de la Russie et à l’incompréhension des spectateurs, habitués à ce système. Pour Monsieur Marian, l’initiative doit donc venir du gouvernement.

Un projet de réforme, inspiré du modèle législatif français

Précurseur dans ce mouvement de réforme, Dumitru Marian a rédigé un projet de loi qu’il tente de soumettre au Parlement. Après avoir déposé le dossier le 31 mars 2010 devant la Commission parlementaire responsable de la culture, il lui faut maintenant, par le système de navette tel que nous connaissons en France, attendre que chacun des ministères du gouvernement étudie et accepte son projet. Or cela nécessite de nombreux compromis et, pour le producteur, la situation semble bloquée. Le projet possède en effet le soutien du Premier Ministre mais les lobbies, très influents dans ce domaine, font pression auprès des différents ministères. Ainsi le département des finances a d’ores et déjà rejeté la loi car celle-ci prend pour objectif premier la création d’un institut national du cinéma, ce qui représenterait un coût considérable.

Pour rédiger son projet de loi, Dumitru Marian s’est inspiré en grande partie de la loi française. Au cours de l’année 2010, l’ambassade de France en Moldavie a apporté son aide au cinéaste, en faisant venir à Chisinau des membres du Centre National du Cinéma. Pour Monsieur Marian, la création de cet institut spécialisé dans le domaine apparaît comme la première démarche à entreprendre. Elle permettrait en effet à l’Union Européenne de reconnaître la situation du cinéma moldave et de faire pression sur le gouvernement. Or l’échiquier politique international est complexe, dans ce domaine comme dans les autres. En attendant de voir la situation évoluer, Dumitru Marian s’investit activement dans d’autres projets, tels que la venue à Chisinau du festival Anim’est, se déroulant habituellement à Budapest et permettant de rassembler les passionnés du cinéma.