L’actrice Eugenia Todoraşcu

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Personne ne pourrait probablement oser définir dans quel genre théâtral Eugenia Todoraşcu se sent-elle plus à l’aise : drame, comédie, tragédie. Or, chaque fois qu’on la regarde jouer un rôle, on se dit - voilà, c’est ça le domaine de Eugenia Todoraşcu.

Dans quel rôle a-t-elle excellé : le rôle de Nurca dans "Le jour des noces" de V. Pozov ou celui de Maria, la servante dans "La douzième nuit" de Shakespeare, le rôle de Mariuţa dans "Plus fort que l’amour" d’après une pièce de B. Lavreniov ou peut-être le rôle dans "Une tragédie optimiste" de V. Vişnevski ?.. Difficile, sinon impossible, d’y répondre, car l’actrice a donné vie à toutes ses héroïnes avec la même abnégation, application et générosité.

… Imagine qu’il y a une souris dans ta manche !

En 1955, un groupe d’enseignants de l’Ecole de Théâtre "B. V. Schiukin" de Moscou vint à Chişinău pour sélecter et former un groupe d’acteurs moldaves dans l’esprit de l’art de Vakhtangov. Dès le début, la présidente du comité de sélection fut attirée par le fait que Eugenia parlait russe et vit en elle un possible intermédiaire entre le groupe de Moldaves et les enseignants russophones, mais en feuilletant son dossier, elle constata que la fille ne parlait point moldave et conseilla la candidate de tenter sa chance ailleurs. Eugenia prit machinalement son dossier et sortit. Dans le hall, elle hésita un instant, puis rentra comme un éclair dans la salle d’examens.

  • Avez-vous oublié quelque chose ? L’a-t-on demandée.
  • Non, je n’y ai rien oublié.
  • Alors pourquoi êtes-vous revenue ?
  • Pour me faire examiner.
  • Mais vous ne parlez pas moldave.
  • Je l’apprendrai. Examinez-moi. Que voulez-vous que je vous récite - prose, poésie, fable ?

Les examinateurs échangèrent des regards, puis un d’entre eux lui dit :

  • Vous êtes libre, mademoiselle.
  • Je n’irai nulle part avant que vous ne m’écoutiez, répondit-elle fermement.
  • Bon, dit l’examinateur. Je vous propose une
    épreuve. Préparez-vous, concentrez-vous… Maintenant, imaginez qu’il y a une souris… dans votre manche.

Ensuite, il se passa quelque chose d’incroyable : la candidate poussa un cri infernal, enleva d’un coup la veste et la jeta par terre et se mit à courir à toutes jambes dans la salle, fit un tour de la table des examinateurs et, voyant dans un coin une chaise, sauta sur elle, puis sur une armoire qui ne résista pas et s’effondra. Ses yeux « effrayés » semblaient suivre les mouvements de la souris sur le plancher. Tout ça, accompagné d’un cri infini ! A entendre les cris, le doyen et même un pompier de service accoururent.

  • Tu crains vraiment à un tel point les souris ? la demanda la présidente de la commission d’examen.
  • Non, point du tout, voudriez-vous que j’en attrape une ? répondit la candidate.

Puis, elle récita tout ce qu’elle avait préparé pour cet examen-là et fut certainement admise. Il y a eu ensuite cinq années surchargées d’études à la prestigieuse Ecole d’art théâtral „B. Schiukin” de Moscou - leçons, textes à apprendre, lectures à faire, examens à passer et, par-dessus tout, le moldave à apprendre. Mais elle y réussit brillamment !

L’ascension vers l’apogée de la carrière

Eugenia Todoraşcu débuta par le rôle de Emma dans le spectacle „Costume de mariage”, un vaudeville français. Ce rôle ne fut ni modeste, ni extraordinaire, mais la nature excentrique et fulminante de Eugenia aspirait à plus. Quatre ans après, Eugenia Todoraşcu s’est fait confier le rôle de Maria dans « La douzième nuit » de Shakespeare, un rôle analogue, en apparence, à celui de Emma, mais d’une facture quand même particulière. C’est dans ce rôle que Eugenia put se livrer totalement à sa désinvolture naturelle, formant un excellent « alliage » avec le trio d’acteurs Fusu-Todorov-Caraciobanu qui interprétaient les rôles centraux dans le spectacle.

En 1964, l’actrice reçut le titre honorifique d’« artiste émérite » qui fut d’ailleurs le premier titre honorifique conféré à un acteur du théâtre "Luceafărul", en 1975 - le titre honorifique d’"artiste du peuple" et en 1978 - elle reçut le Prix National.

Dans sa carrière d’actrice, elle a interprété une multitude de rôles très divers, réussissant chaque fois à transmettre de manière expressive un message au spectateur. Elle n’a jamais craint à explorer le nouveau et l’inhabituel, raison pour laquelle on lui a plusieurs fois confié des rôles très convoités par beaucoup d’actrices, tels que, par exemple, celui de Niura dans la pièce de V. Rozov "Le jour des noces".

Eugenia Todoraşcu a collaboré avec toute une pléiade de metteurs en scène, a exploré les œuvres des dramaturges moldaves et universaux, a joué sur les scènes de plusieurs théâtres de Moldavie, a interprété des rôles dans des films devenus légendaires et il n’est pas facile de deviner où elle sera demain.

Toujours jeune, à 70 ans

Eugenia Todoraşcu a dépassé l’âge vénérable de 70 ans, toutefois ses forces créatives semblent être en épanouissement. Parmi ses réalisations les plus récentes- le rôle dans le film « Волкодав » (« Le chien-loup ») où elle se dissout, comme toujours, dans le rôle. Pour jouer son rôle, elle a dû prendre des leçons d’équitation, apprendre à faire de l’escrime, mais, sans égard à l’âge, elle le fit…

séquence du film « Волкодав » (« Le chien-loup »)
séquence du film « Волкодав » (« Le chien-loup »)

Plus même que cela, elle est très contente d’avoir eu cette opportunité, car elle est malheureusement de moins en moins souvent invitée à jouer de nouveaux rôles. A présent, elle se consacre surtout à la formation des jeunes acteurs - Eugenia Todoraşcu enseigne au lycée d’art théâtral de Chisinau.