Etre ou ne pas être – des détenus-acteurs et un pénitencier-scène de théâtre

11 condamnés à vie, 12 acteurs à renommée nationale, cinq mois de répétitions, des ateliers de théâtre, de cours de discours scénique et d’expression corporelle, trois partenaires de taille européenne – tout cela a permis la réalisation du spectacle inédit intitulé « Hamlet Proces », présenté dans la prison de Rezina (en Moldavie).

Les 11 acteurs-détenus (mais, en fait, peu importe comment on les appelle …) ont joué trois fois le spectacle – pour le reste des détenus, pour leurs familles et pour les partenaires du projet, ce dernier spectacle ayant été diffusé en direct par deux institutions media et regardé par plus de 30.000 spectateurs en ligne.

Le spectacle « Hamlet Proces » a été réalisé par le Centre d’Art COLISEUM, sous la direction de Mihai Fusu, mise en scène - Luminița Țâcu. Ce projet a été mis en place conjointement avec le Département des Institutions Pénitentiaires de Moldavie, avec le support financier de la Mission Norvégienne d’Experts pour la Promotion de la Suprématie de la Loi en Moldavie, de l’Union Européenne et de l’Agence Suisse pour le Développement et la Coopération. Le projet a visé à réintégrer, par le biais du théâtre, les condamnés à vie. Jour après jour, les acteurs du Théâtre National « Mihai Eminescu » ont travaillé aux côtés d’eux.

Le désir de liberté …

Afin d’être à la disposition de ses étudiants, la metteure en scène a loué un appartement à Rezina pendant 5 mois. « Je les ai découverts autant agréables, intéressants, désireux de communiquer qu’ils sont maintenant. Bien sûr, je ne dirais pas qu’ils n’ont rien appris de notre travail commun, l’art théâtral étant un art sensible qui met l’essence humaine au centre de l’action. Après cette collaboration, ils sont devenus plus sages, plus ouverts, probablement. Au moins, ils sont intéressés au jeu d’acteur, ce qui est important pour nous. Et, j’ai peur de le dire, on ressent de plus en plus leur désir de liberté, de sortir de la prison … », a affirmé la metteure en scène, Luminița Țâcu.

La première sortie sur le terrain de foot où le spectacle a été joué fut un moment inoubliable pour tout le monde. Or, avant toutes les répétitions avaient eu lieu à l’intérieur du pénitencier d’où certains détenus n’étaient pas sortis depuis une vingtaine d’années… « Pour moi, ce fut une véritable première – voir des gens qui savourent la vue libre du ciel, sans les barreaux de fer », avoue Luminița Țâcu.

Le pas suivant –le Théâtre National

Le premier spectacle a été joué pour les autres détenus. Le public du deuxième spectacle a été constitué des familles de détenus – mères, pères, sœurs et frères venus les voir, les soutenir, se réjouir de leur succès, les encourager et leur offrir des fleurs et des applaudissements.

Les auteurs de ce projet souhaitent que « Hamlet Proces » soit un projet continu et que le travail commun avec les détenus ne s’arrête pas. De nouvelles actions théâtrales sont envisagées, y compris des rencontres avec des personnalités de ce domaine. A part cela, les réalisateurs, comme les acteurs du spectacle souhaitent qu’il soit joué un jour sur la scène du Théâtre National « Mihai Eminescu » de Chisinau.

« L’air est bourré de promesses »

Igor Goriunov, emprisonné à l’âge de 26 ans, a maintenant 48 ans. Avant la prison, Igor n’était pas indifférent à l’égard de l’art. Il aimait aller au théâtre, à l’opéra… Interrogé s’il espère que sa sentence soit revue grâce à son implication dans ce projet, il a cité une phrase de la pièce « Hamlet » – « je mange l’air bourré de promesses … ». « Sans doute, chacun d’entre nous espère à un changement dans sa vie. Mais, déjà, beaucoup a changé. C’est nous-mêmes qui élevons des murs et habitons derrière eux. J’espère que, grâce à ce spectacle, plusieurs murs existant entre nous et la société se sont écroulés. Avoir passé 10-15 ans dans la prison et rester humain, c’est déjà beaucoup », considère Igor.

« Malheureusement, mon héros a finalement choisi le mal »

Les détenus impliqués dans ce projet se sont avérés des personnes très sensibles, certains n’ayant pas pu retenir leurs larmes vers la fin du spectacle.

Mihai M. qui a joué le rôle du roi Claudius n’a pas accepté dès le début le rôle qui lui a été attribué, car … c’était un rôle négatif. « Le monologue du roi est très fort. Il s’agit de la lutte entre le bien et le mal. En fait, toute notre vie c’est une lutte. Malheureusement, mon héros a finalement choisi le mal. Je n’ai pas simplement joué, mais j’ai vécu ce rôle », dit Mihai M., avec des larmes aux yeux.

D’autre part, il semble avoir accepté sa destinée. « Comme Dieu voudra… J’y suis depuis 22 ans, j’ai été arrêté quand j’avais 18 ans … J’ai deux filles qui me visitent, ma femme m’attend toujours. Il faut être optimiste et croire en l’avenir. Nous espérons que la Moldavie révisera les lois soviétiques selon lesquelles nous avons été condamnés », a dit Mihai.

« Je ne voudrais pas que tout s’achève maintenant. Nous sommes devenus des amis avec l’équipe d’acteurs et je ne veux même pas penser que je ne les reverrai plus, cela serait très dur. Je comprends tout, mais … » dit Igor.

Maintenant, tous les acteurs frais émoulus du pénitencier de Rezina rêvent de jouer un jour leur spectacle à Chisinau, au Théâtre National « Mihai Eminescu ».

D’après un article d’Ana Gherciu publié sur le portail http://www.moldova.org/fi-sau-nu-fi-detinuti-actori-si-penitenciar-scena/

Pour regarder le spectacle, accédez le portail du Théâtre National « Mihai Eminescu » : http://tnme.md/hamlet-proces