Rencontres avec des intellectuels

Article par Gilles Ribardière

Juste avant le référendum, j’ai pu rencontrer, séparément, 5 personnalités appartenant au monde intellectuel : deux historiens, Igor Casu et Ion Varta ; le politologue Petru Culeac, le sociologue Petru Negura et l’écrivain Emilian Galaicu-Paun.

Leur positionnement en faveur du vote positif ne donne qu’une vue partielle des réflexions en cours des intellectuels. Mais on peut penser que ce que j’ai pu entendre est assez dominant parmi les personnes qui essayent d’avoir une vision sur le futur de la Moldavie, avec l’éclairage du passé.

Trois thèmes ont été en général abordés lors de ces entretiens : la situation économique du pays et l’état de la société ; le contexte du référendum, les perspectives qu’il ouvre et la vision que l’on peut avoir de la classe politique ; la relecture du passé.

La situation économique et l’état de la société

Petru Negura
Petru Negura

Sur la situation économique et sociale du pays, si les propos en la matière de Petru Culeac et de Petru Negura ne m’ont pas surpris, ceux relatifs à l’état de la société sur certains aspects peuvent étonner.

Selon eux, il est clair que l’économie n’est pas en bon état. De leurs analyses, ainsi que de celles d’Emilian Galaicu-Paun, on peut retenir le fait que le salaire moyen est très bas, en-deçà même des quelques 2000 lei « officiels », soit environ 130 €, (P.Negura parle de 1500 lei, soit environ 100 € !). L’agriculture, ce que j’ai souvent entendu, est particulièrement mal gérée, malgré une qualité de terre exceptionnelle. Quant à une partie des créneaux porteurs, ils seraient entre les mains de personnes qui antérieurement soutenaient le Parti des Communistes.

Petru Culeac
Petru Culeac

S’agissant de l’état de la société, qui explique en partie la situation économique, il se caractérise par un net vieillissement de la population, ainsi que par une corruption qui « gangrène » tous les niveaux de la société. Mais Petru Culeac estime que celle-ci baisse dans certains secteurs, notamment dans le secteur de l’éducation (« l’achat » de diplômes était une pratique assez répandue). Ces propos optimistes ont laissé certains autres de mes interlocuteurs dubitatifs.

L’un d’eux insistera sur le fait que la corruption est de toute façon totalement inscrite dans la mémoire collective : déjà à l’époque de l’occupation ottomane, le rang dans la société pour les élites locales se monnayait ! Un seul facteur serait susceptible d’abaisser l’étendue d’au moins la petite corruption : une augmentation substantielle des salaires. Dans ce bref panorama de l’état de la société, on trouve un élément positif, mais néanmoins fragile et qui peut surprendre l’observateur de l’Europe Occidentale : la cellule familiale est plus stable qu’à l’Ouest.

Le référendum : dans quel contexte se situait-il, quelles perspectives ouvrait-il, que penser de la classe politique ?

Les entretiens se sont déroulés quelques jours avant le référendum. Toutes les personnes rencontrées partageaient le même optimisme : le moment était historique en ce qu’il allait ouvrir une nouvelle page de l’histoire du pays car le résultat ne faisait aucun doute. Tous voyaient dans la procédure soumise à l’appréciation du peuple une étape dans un cheminement amorcé en avril 2009, ayant pour conséquence une mise à l’écart durable de l’ancien président Voronine et de ses amis communistes et la poursuite d’un rapprochement avec l’Union Européenne.

J’ai alors demandé à mes interlocuteurs de porter leur regard sur les quelques 12 mois précédents qui ont vu la Moldavie gérée par l’Alliance pour l’Intégration Européenne. Si le bilan économique est jugé pauvre, compte tenu de l’héritage, de la brièveté de la période, de la conjoncture internationale, est soulignée la progression en matière d’expression de la liberté l’opinion. On ne serait plus dans un climat de méfiance, et la presse écrite aussi bien qu’audiovisuelle s’est largement développée. Emilian Galaicu-Paun me cite Publika TV, Journal TV, insistant sur le fait que les intellectuels y sont invités pour débattre.

Petru Culeac soulignera de son côté l’excellence du travail du ministère des Affaires Etrangères en vue d’inscrire la Moldavie dans le paysage international. Mais à mes interrogations sur ce qu’a pu apporter le gouvernement de positif dans la vie quotidienne des Moldaves, les avis se font discrets. Une réponse claire m’est simplement donnée concernant l’assouplissement du régime de visas en faveur des personnes habitant en deçà de 50 km de la frontière roumaine, permettant des échanges économiques améliorant leur vie.

Emilian Galaicu-Paun
Emilian Galaicu-Paun

Mais si il y avait un vent d’optimisme, malgré un diagnostic en demi-teinte sur le bilan à la veille du scrutin, se manifestaient des inquiétudes quant à la pérennité de l’Alliance. J’ai entendu des propos interrogatifs sur le Parti Démocrate de Moldavie et son leader Marian Lupu. Certains en effet craignent de la part de ce dernier la recherche d’un accord avec le Parti des Communistes. C’est un avis lié à leur propre engagement à coup sûr très hostile à l’organisation qui occupait les rouages d’un pouvoir aux tendances autoritaires, selon Igor Casu, pendant 8 années très tristes, estime Emilian Galaicu-Paun.

S’ajoute à cette crainte le constat que les autres partis de l’Alliance ont des faiblesses dans leur organisation, même si l’action jugée positive de Vlad Filat en tant que premier ministre peut constituer un atout pour son Parti Libéral-Démocrate de Moldavie (PLDM).

Ion Varta
Ion Varta

Quant au Parti Libéral, il souffrirait de luttes internes, observe Ion Varta, tout en ayant une personnalité de grand avenir, Dorin Chirtoaca. Celui-ci fait du reste l’objet d’appréciations positives souvent enthousiastes auprès d’autres intellectuels rencontrés.

Telles étaient quelques réflexions recueillies avant un scrutin qui ne faisait guère de doute. Petru Culeac me précisait que les Moldaves adhéraient à l’idée d’un président de la République élu au suffrage universel, car cela correspondait à l’image d’un leadership fort dont ils sont imprégnés du fait de la double tradition de l’autorité du Pope et de celle du Parti des Communistes à l’époque de l’Union Soviétique.

On sait ce qu’il est advenu de cet excès de confiance : le 5 septembre le nombre de votants était insuffisant pour valider le résultat.

Relire le passé

Igor Casu
Igor Casu

Au moment de mes entretiens, il y avait le sentiment qu’une page d’histoire allait se tourner. C’était une excellente occasion de la situer dans un contexte qui ne soit pas falsifié. D’où l’importance des propos sollicités auprès d’historiens sur la réalité de l’histoire de la Moldavie. Ion Varta comme Igor Casu participent activement à l’exposé public de ce que révèle la consultation des archives notamment du KGB ou du SMERSH. L’un et l’autre participent à la Commission pour l’étude de la dictature communiste en Moldavie, mise en place début 2010 par le Président de la République par intérim Mihai Ghimpu. Pour le lecteur français intéressé par l’histoire du communisme, on dira que ces deux historiens sont proches de Stéphane Courtois, coordinateur et préfacier du Livre noir du communisme et directeur de la revue « Communisme ». On trouvera dans le numéro 91/92 (année 2007) de cette revue une contribution de Igor Casu intitulée « Le goulag bessarabien : déportations, répression, famine ».

Avec émotion, Ion Varta plaça entre mes mains les premières épreuves du volume 1 qui résulte des recherches documentaires des historiens de la Commission. Quatre autres volumes doivent être publiés.

Même si Ion Varta et Igor Casu estiment que la démarche de vérité est admise par l’opinion, ils admettent que les personnes dans la mouvance du PCRM sont hostiles, comme l’est le puissant voisin russe. On sait que Moscou réplique par des mesures de rétorsion économique à toute tentative de la part de ses anciennes républiques ayant acquis l’indépendance de qualifier les années soviétiques d’occupation accompagnée de crimes.

Les positions sont inconciliables. Elles permettent de comprendre la dureté des débats entre d’un côté la partie regroupée au sein de l’Alliance pour l’Intégration Européenne, que soutiennent à coup sûr les historiens de la Commission, et de l’autre - le Parti des Communistes et ses amis.

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La page d’histoire qui devait s’ouvrir le 5 septembre est encore restée fermée. Toutefois les résultats du scrutin ont montré à l’évidence que les pratiques frauduleuses n’avaient pas été à l’ordre du jour, ce qui est un acquis remarquable et peut être la preuve d’un cheminement apaisé dans la voie étroite de la démocratie telle qu’elle s’applique en Europe de l’Ouest.

Mais le regard d’intellectuels montre bien la fragilité d’un pays qui découvre le débat ouvert et sans méfiance, mais dans une situation économique difficile avec des appréciations relatives au passé qui interférent sur les comportements des partis politiques, au risque de blocages préjudiciables pour la suite.

L’enjeu des élections législatives du 28 novembre est à cet égard essentiel.