Sans doigts il peut conduire une voiture, peindre et jouer à l’accordéon

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Sans doigts aux mains et aux pieds, un homme du village de Razeni, Ialoveni, réussit à faire des merveilles.
Ses mains ont confectionné des portes, des fenêtres et tout ce qu’on peut construire avec du bois, du métal et du fer blanc.

Toute sa vie, il a construit des crucifix, des icônes, il a chanté aux noces ; mais aujourd’hui Anton Tirchi, à 51 ans, se considère comme un homme accompli. Il a une belle famille, une occupation qui lui permet de vivre décemment et il est un bon fermier, apprécié non seulement des villageois mais de tout le monde des environs. Mais cela n’a pas toujours été ainsi. Nous l’avons trouvé dans son atelier, quoiqu’il fût une heure tardive. Il bricolait une porte. A la main droite, il a seulement le majeur, mais à l’autre, il n’a qu’une moitié. Il a travaillé 17 ans de cette façon.
En dépit de cette infirmité, Anton Tirchi peint comme un professionnel, joue à l’accordéon, au piano, conduit sa voiture et bricole les meilleures portes et fenêtres. Peut-être, aujourd’hui ne ferait-il pas ainsi, s’il n’avait pas eu ce malheur, qui l’a motivé et a démontré que l’homme peut être le maître de son propre destin.

’’Il faisait si froid, que l’on voyait comment mouraient les pins’’

Anton Tirchi est resté orphelin de mère dès son enfance, mais son père, pour entretenir la famille, l’ obligeait à travailler.
Apres la septième classe à l’école, il est parti au travail, en Russie. Il est arrivé précisément dans la région de la Volga. Là, il a travaillé pendant deux ans. Un soir, à la veille du réveillon, il est parti dans le village voisin où il avait entendu dire qu’on organisait une fête. Il aimait beaucoup chanter et jouer de la guitare, aussi a-t- il pensé que c’était une occasion pour lui. Bien que la distance ne fût pas trop grande, le chemin passait par la forêt, et dehors, il faisait 50 degrés au dessous de zéro.
« Il faisait si froid qu’on voyait comment meurent les pins », se rappelle Anton. Après quelques heures de marche, voyant qu’il n’arrivait pas, il comprit qu’il s’était égaré… Alors, il a compris que cela n’allait plus du tout : les doigts de la main étaient devenus tout blancs. Epuisé, il a réussi à retourner au village, ayant retrouvé le chemin d’après l’aboiement des chiens. Les forces le quittaient quand il arriva devant le poste de secours médical. Et il est tombé, sans connaissance.

Les médecins lui ont annoncé une terrible nouvelle

Le jeune homme s’est réveillé le lendemain avec les mains et les doigts couverts de bandages, et les médecins lui ont annoncé que, pour le sauver, ils devaient lui amputer les doigts. « A ce moment-ci, il m’a semblé que le monde allait s’écrouler sur moi », dit-il.
En ce temps-là, il était mineur et pour l’opérer, les médecins devaient demander la permission des parents. Il s’est passé un mois et demi pour y parvenir. Les médecins l’ont ensuite opéré. Après l’opération, il est revenu chez lui. Il avait 17, ans mais il lui semblait que sa vie était finie. Deux ans ont passé avant qu’il ne comprenne que tout n’était pas perdu. Il m’a raconté avec douleur ces souvenirs, et c’était la première fois depuis 35 ans, qu’ il revenait sur ce sujet.

’’J’étais comme un enfant aux premiers pas’’

La première chose qu’il a faite après la guérison : il a planté un clou. « Quand je l’ai planté, je n’y ai pas cru, il me semblait que c’est pas réel. Cela m’a motivé pour aller plus loin », dit l’homme qui est devenu aujourd’hui un ouvrier aux mains d’or. Après cet évènement-là, il s’est engagé comme peintre dans le kolkhoze. Ensuite, il a travaillé à la construction des maisons, il a chanté aux noces. Sa femme, Eugenia, dit qu’Anton est un homme différent des autres et qu’elle ne regrette jamais de l’avoir épousé, en dépit des gens qui lui disaient de ne pas lui faire attention parce que ’’sa vie allait être un tourment.’’

’’Une passion transformée en une source d’existence’’

Il aimait beaucoup la sculpture sur bois et a transformé cette passion en métier. Il a ouvert un atelier de menuiserie où il a beaucoup travaillé pendant des années, sans repos. Il travaille 12 à 14 heures par jour, mais s’il a plusieurs commandes, il reste davantage, « parce que les gens ne t’attendent pas », dit-il.
Il bricole tout - des portes, des fenêtres, des tables, des chaises, tout ce qu’on peut faire avec du bois. Il travaille aussi le fer blanc. Il a pratiqué tous les métiers possibles, mais ce qu’ il aime le plus, c’est travailler le bois. Il aime son odeur et quand il entre dans l’atelier il se sent bien. Il voudrait transmettre ce métier à ses enfants et à ses neveux. Il travaille beaucoup mais il aime çà et il doit encore entretenir sa famille. Son travail est apprécié non seulement par les gens de son village, mais aussi par ceux des localités voisines.

’’Il a refusé un certain temps la pension d’invalidité’’

Tout ce qu’il a aujourd’hui, Anton Tirchi l’a obtenu par un grand effort sur lui-même, il n’a demandé d’aide à personne. Au contraire, alors qu’on lui avait donné le titre d’invalidité, il a refusé sa pension d’invalide jusqu’en 1990. Après, il a accepté la pension seulement parce qu’il devait passer son permis de conduire.
Aujourd’hui il regrette de n’avoir pas pris la pension pour en faire don à une maison d’enfants.
Modeste, Anton Tirchi nous a dit au départ qu’il nous racontait l’histoire de sa vie, non pas pour se louer, mais peut-être parce que son histoire pouvait être utile pour une personne dans une situation similaire. Il en est convaincu : « Tout ce qui se passe dans la vie, dépend de nous-mêmes. Le destin est créé par l’homme. On doit seulement vouloir et ne jamais s’arrêter et, à chaque moment, on doit penser qu’on ne fait que commencer… »

Article publié dans le « Journal de Chisinau », traduit par Elena Musteaţă, élève en XI-ieme, relu par Michèle Chartier