« Il n’est jamais trop tard pour réaliser ses rêves »

Elle est persuadée d’avoir eu la meilleure enseignante de français du monde, autrement elle n’aurait pas aimé cette langue au point de la faire aimer aussi par d’autres. Cela fait 15 ans qu’elle enseigne le français au Lycée « Spiru Haret » de Chişinău où elle travaille depuis son retour de Suceava après y avoir fait ses études universitaires et travaillé deux ans. Elle est rentrée dans sa patrie parce qu’…elle l’avait promis à Mircea Druc ! (NDLR : Ancien Premier Ministre de Moldavie). Aujourd’hui encore, Madame le Professeur Larisa Apreutesei se souvient très bien du serment prononcé devant le monument d’Etienne le Grand et aux côtés d’autres jeunes Moldaves faisant partie de la première promotion d’étudiants moldaves inscrits aux universités de Roumanie : «  Je jure que je rentrerai servir la Moldavie… ».

Larisa Apreutesei
Larisa Apreutesei

- Larisa, vous vouliez me convaincre que vous n’étiez pas la bonne personne pour cette interview, car vous seriez « un simple professeur »…Alors qui est, et comment vit, le « simple professeur » de l’école d’aujourd’hui, qui elle n’est pas si simple ?

  • C’est une personne qui, comme il y a plusieurs décennies ou siècles, fait son métier consciemment et n’attend pas de lauriers. Je me souviens comment, quand j’étais élève, nos professeurs nous disaient que dans leur métier il n’y avait ni jour, ni nuit, ni horaire fixe de travail, même si, formellement, leur activité se mesure en heures. Aujourd’hui, je constate que, malgré le progrès technologique, la journée d’un professeur commence et finit à l’école. Je pense à mon travail à chaque instant. Quand je prépare un cours, je commence par reprendre les cours précédents car on ne peut pas se présenter n’importe comment devant les élèves.
  • Vous arrive-t-il de constater que vos élèves vous dépassent ?
  • Oui, bien sûr ! Mais d’une part les élèves ne peuvent pas remplacer le professeur, et d’autre part les technologies de l’information progressent si vite que les enseignants sont assez souvent dépassés. C’est notamment vrai pour ceux qui travaillent à la campagne. Nous, les professeurs de la ville, nous avons plus de possibilités d’accès à l’information ou pour bénéficier de stages de formation continue. Mais les enseignants dans les villages ont encore des terrains agricoles à leur charge, en plus de leurs activités scolaires. Ce n’est pas de leur fait s’ils doivent se partager entre des extrêmes…
  • Par quel heureux hasard vous continuez de travailler dans une école, tandis que la plupart des diplômés des facultés de langues étrangères préfèrent les affaires ou les projets internationaux ?
  • L’école n’est pas un hasard pour moi. Dans la vie, il faut faire ce qu’on aime faire et moi, j’aime apprendre aux élèves à découvrir la beauté de la langue française. C’est difficile à faire, mais c’est intéressant, le « produit final » ne devenant visible qu’au bout de plusieurs années, quand les élèves commencent à parler français. Une langue étrangère peut être apprise à l’école, il suffit pour cela que le professeur et les élèves soient sérieux et motivés. A ce propos, je constate que les élèves qui prennent des cours à l’Alliance Française (où j’enseigne également) sont très impliqués, probablement parce que leurs parents payent pour ces cours. A l’école, les élèves sont surchargés, alors ils font des arbitrages. Toutefois, je suis contente que beaucoup de mes élèves soient entrés dans les meilleures universités françaises.

  • Dans toute école, il y a des professeurs qu’on aime et d’autres qu’on aime moins …
  • Sans même considérer les efforts qu’on fait, on ne peut pas être aimé par tous. Surtout quand on est exigeant, comme moi. En fait, en ce qui me concerne, mon exigence veut dire : faire ses devoirs et ne pas tricher aux cours. Tout le monde sait qu’on ne peut pas tricher à mes cours, voilà pourquoi les élèves n’essaient même pas !
  • Quelles sont les plus récentes inventions dans ce sens ? Les élèves se servent-ils encore d’antisèches ?
  • On se sert moins d’antisèches « classiques », mais les inventions sont très diverses et elles se perfectionnent avec les technologies. Parmi les dernières que j’ai découvertes il y a un élève qui a réussi à cacher toute une poésie dans un stylo. J’essaie d’habituer mes élèves à ne pas tricher. Tricher c’est mentir, mais mentir veut dire à cette étape de la vie, se mentir à soi-même et pour son avenir.
  • Pourriez-vous faire un portrait de l’élève d’aujourd’hui ?
  • Les élèves d’aujourd’hui sont émancipés, plus dépendants des technologies, ce qui, probablement, les rend plus modernes, mais sans les empêcher d’apprendre, d’être ouverts et d’avoir des passions. Dans ma classe, par exemple, il y a des enfants qui aspirent à devenir journalistes, d’autres, artistes. Pour donner libre cours à leur créativité nous avons édité ensemble deux revues où les « journalistes » interviewent les « artistes »… J’ai une relation d’amitié avec eux, mais, bien qu’on prenne le thé ensemble, ce qui leur montre pendant la pause que le professeur peut être l’ami de l’élève, et non seulement un gendarme devant lequel il doit se tenir tout droit, on ne se frappe pas réciproquement sur l’épaule. Nous gardons le mur invisible qui est nécessaire entre un professeur et son élève.
  • Vous arrive-t-il que les parents vous reprochent que l’école ne fasse pas bien sa mission ?
  • D’habitude, ils le font quand ils découvrent que leurs enfants ont de mauvaises notes ou beaucoup d’absences. Il y a des parents qui ne se considèrent pas responsables de ce genre de situation alors que les bases de la personnalité de l’enfant sont jetées pendant les premières années de l’enfance passées à la maison. L’école est là pour, ensuite, donner des connaissances. Il y a des parents qui croient qu’il suffit d’assurer aux enfants de bonnes conditions matérielles et une bonne école. Mais ce n’est pas comme ça. Les enfants ont aussi besoin de surveillance et surtout de communication. Les parents doivent coopérer avec les professeurs pour avoir de bons résultats.
  • Est-il vrai que, si l’élève ne va pas aux cours supplémentaires donnés par son professeur, il ne peut pas avoir de bonnes connaissances, ni de bonnes notes ?
  • Je ne partage pas ce point de vue, bien que je sache que cela se fasse. Pour éviter toute spéculation de ce genre, j’évite de donner des cours de français aux élèves des classes où j’enseigne. Grâce à ce principe, j’ai ma conscience tranquille, conjointement au principe de ne pas accepter de cadeaux de la part des élèves, à l’exception des fleurs et des objets faits main.

  • Que faîtes-vous pendant votre temps libre ?
  • Il m’arrive très rarement d’avoir du temps libre que je dédie en fait toujours au français et aux études. Mais quand je veux vraiment me reposer, je pars à la campagne, à Ordăşei, dans le district de Teleneşti, où mes parents me choient et me laissent dormir comme lorsque j’étais enfant… Ou bien je m’évade dans la création. Ce bijou que je porte maintenant, de perles et fil de soie, je l’ai confectionné moi-même. C’est de l’artisanat français en somme, un style de bijouterie dite « fantaisie », non parce que ça évoquerait la frivolité comme phénomène, mais parce que c’est facile à faire, et autrefois on en portait à la Cour. C’est ma sœur, créatrice de modèles dans ce domaine qui m’a appris l’art du fait main. Je collabore avec la créatrice Lorina Bălteanu et, grâce à son aide, mes bijoux sont exposés dans des salons à Paris.
  • Est-ce la capitale de la francophonie est une Mecque pour une passionnée de la langue française ?
  • Paris a été mon rêve et j’ai eu la chance de la visiter plusieurs fois. Je m’étais imaginée parcourir toutes ses ruelles depuis que j’étais élève et, quand j’y suis arrivée pour la première fois, j’avais l’impression que la ville m’attendait depuis longtemps. Je savais tout sur Paris et, une fois dans la ville, je pouvais tout voir en réalité, plus seulement sur les pages d’un livre
  • Doit-on comprendre qu’après Paris vous n’avez plus d’autres rêves ?
  • Pas du tout ! Dans mon enfance, j’étais éprise de piano, mais ce n’est qu’à l’Université que j’ai touché un clavier grâce à une collègue qui avait fait ses études à l’école de musique et plus tard grâce au professeur de musique du lycée où je travaille. Je sais que ça peut sembler bizarre de commencer à apprendre à jouer du piano à 30 ans, mais je crois qu’il n’est jamais trop tard pour réaliser ses rêves. Un exemple éloquent pour moi est celui d’un homme de plus de 60 ans à qui j’enseignais à l’Alliance Française. Il a décidé d’apprendre le français parce que ses enfants étaient établis à l’étranger, mais aussi parce que, me disait-il, c’était son rêve depuis toujours. Et voilà qu’avec ses enfants il avait trouvé une motivation concrète pour réaliser son rêve.
  • Que souhaitez-vous que ce printemps vous apporte ?
  • Je veux que tout le monde soit heureux. Chacun a sa propre formule du bonheur et je souhaite que chacun la découvre !

Interview par Sorina Stefârţă, reprise sur le site http://www.timpul.md/

Relecture – Didier Corne Demajaux.