„Les nouveaux Moldaves arrivent !?” (I)

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Interview de Info-Prim Neo avec Cristina et Dumitru Podgurschi, dans le cycle „19 ans d’Indépendance ”

  • Selon plusieurs critères, vous faites partie de la catégorie des jeunes moldaves bien instruits qui travaillent ou font leur études à l’étranger. Avez-vous quitté la Moldavie avec la pensée d’y revenir ou non ?
  • Cristina Podgurschi : Formulée de cette façon, votre question attend ou implique une réponse catégorique. En fait, la réponse est beaucoup plus complexe : il y a six ans, quand je suis partie en France, j’étais sûre que j’allais rentrer dans mon pays. Le long des années suivantes, j’ai plusieurs fois eu des sentiments contradictoires qui continuent à m’obséder : c’est plus agréable et calme de vivre en Europe, mais je ne m’y sentirai jamais comme chez moi. C’est la Moldavie qui est ma maison, j’ai le mal du pays, mes parents, proches et amis me manquent toujours. En même temps, je crois que la Moldavie n’a pas besoin de ma présence physique si je ne peux pas l’aider à s’épanouir. Ma présence à l’étranger sera plus utile à mon pays autant que je peux faire connaître la Moldavie hors de ses frontières, car il y a des étrangers qui, en me connaissant, apprennent en même temps qu’il y a dans ce monde un état appelé la République de Moldavie et sont étonnés du niveau intellectuel des Moldaves.

Dumitru Podgurschi : Quand je suis parti à l’étranger pour faire mes études à l’Université, en me séparant des mes parents et amis, je leur ai dit “Au revoir” ; Evidemment, je veux revenir dans mon pays, et les années que je passe loin de chez moi ne sont qu’un simple (mais crucial) investissement dans le temps.

  • Quels sont les plus pertinents aspects de vos CV pour chacun d’entre vous et pour votre pays ? Accepteriez-vous une approche du type “moi et mon pays” ?

Cristina Podgurschi : Maintenant je comprends très bien qu’à part l’emploi que je viens d’obtenir dans une banque d’investissement de taille mondiale, les autres aspects de mon CV sont plutôt favorables à mon pays : je parle 5 langues, j’ai participé à de nombreux concours locaux et internationaux. Tout ça, grâce au fait qu’on peut obtenir de bonnes études dans notre pays, si on le veut. Or, je suis venue en Europe avec un bon niveau des connaissances aux sciences exactes et aux langues étrangères : parler 5 langues c’est quelque chose d’exceptionnel pour un Français.

Voilà pourquoi, l’approche “moi et mon pays” dont vous venez de parler me semble évident. C’est justement dans mon pays que se sont formées les fondations de mon développement intellectuel et culturel. Le pays natal laisse des empreintes profondes dans l’inconscient d’un individu, empreintes dont moi, je suis très fière.

Dumitru Podgurschi : A la différence de Cristina, moi, je n’ai pas encoure réussi à ajouter à mon CV des lignes de succès. Je considère qu’un aspect pertinent est ma passion pour des activités extra-curriculaires. J’ai appris les arts martiaux, j’ai participé des débats, j’ai appris à jouer de la guitare pendant mes années scolaires. Tout ça, sans exception, a eu un rôle important dans ma démarche d’inscription aux études supérieures.

L’approche „moi et mon pays” me semble tout à fait naturelle. Nous vivons dans l’ère de la globalisation et dans ce tracas des événements nous avons tendance à perdre notre identité ethnique. Certains jeunes semblent ne pas réaliser ce fait, mais nous sommes tels que nous sommes grâce à notre petit pays et nous n’avons pas le droit d’ignorer nos origines.

Comment êtes-vous arrivés là où vous êtes maintenant : Cristina - employée dans une banque prestigieuse de Paris, Dumitru – étudiant dans un établissement américain d’enseignement supérieur ? Est-ce que tout jeune de Moldavie pourrait y arriver ?

  • Cristina Podgurschi : Avant d’obtenir cet emploi, j’ai conclu avec la banque un contrat de six mois et j’avais fait un stage à une institution concurrente. A part l’expérience dont je disposais et le fait que je parle russe au Russe, anglais – à l’Anglais, italien – à l’Italien , je suis persuadée qu’on a surtout apprécié les efforts énormes que j’ai mis. Je n’ai aucun instant oublié que je me trouvais dans leur pays : un Français a le droit d’avoir un niveau professionnel moyen pour se faire employer (car il est dans son pays) tandis que nous, ceux qui ne faisons même pas partie de l’Europe, nous devons être « hyper-compétents » afin de pouvoir aspirer au même emploi. Il faut faire preuve de beaucoup de volonté, persévérance et assiduité. En Moldavie, ces qualités manquent parfois aux jeunes, mais ce n’est pas une maladie incurable. Etant motivés, encouragés et soutenus, nos jeunes peuvent arriver là où ils souhaitent. J’en suis persuadée.
  • Dumitru Podgurschi : Je suis arrivé à l’Université très simplement. J’ai passé plusieurs tests de langue anglaise et j’ai fait une démarche de demande de bourse à l’Université Américaine de Bulgarie. Quelques mois plus tard j’ai obtenu ma bourse et l’acceptation de l’établissement d’enseignement supérieur. Théoriquement, n’importe qui pourrait arriver là où je suis. Mais il y a quand même deux problèmes qui, à mon avis, pourraient empêcher nos jeunes à le faire. Le premier problème est celui financier, le second – c’est le manque d’information concernant les opportunités disponibles.

Evidemment, vous avez passé des tests pour obtenir l’emploi ou la bourse que vous avez. Combien de jeunes moldaves pourraient passer ces tests ?

  • Cristina Podgurschi : Pour me faire employer à la banque, j’ai passé une multitude d’épreuves : psychologiques, logiques, techniques, collectifs. Elles ont duré toute une journée. Mais je voudrais attirer votre attention sur un petit détail. A la différence d’une collègue (Française), j’ai dû passer trois interviews supplémentaires avec trois directeurs différents, avant que la décision finale soit prise : en employant un étranger, non-Européen, la banque subit des coûts supplémentaires, ce qui n’enchante aucun chef. Comme vous pouvez le constater, il est plus difficile pour un Moldave que pour la plupart des autres nationalités existantes à Paris. Malheureusement, de ce point de vue, notre pays nous défavorise. Mais, je veux répéter, la volonté, la motivation, l’assiduité et l’intelligence ne peuvent pas ne pas être appréciées. L’Europe sait apprécier les esprits brillants. Donc, tout jeune qui possède ces qualités peut passer avec brio les épreuves proposées par les employeurs.
  • Dumitru Podgurschi : Je l’ai déjà dit : si l’on est bien informé et bien instruit, il est simple de passer ces épreuves. Autrement dit, elles sont accessibles pour n’importe qui.

Quelle place occupent vos mérites personnels dans vos CV prometteurs, quels sont les mérites de vos parents et ceux de votre pays ?

  • Cristina Podgurschi : Il m’est très difficile de dissocier la contribution des parents de celle du pays. Le pays signifie pour moi histoire, ancêtres, traditions, culture. Mais tous ces éléments m’ont été transmis par mes parents ou bien par l’école choisie par mes parents. Donc, sans aucune hésitation, je dirai que les parents ont le plus grand mérite. L’homme est par sa nature égoïste et moi, je ne suis pas une exception : je dirai qu’il y a aussi beaucoup de mérites personnels dans mon CV. La persévérance et l’assiduité, je les ai développées moi-même. J’aime atteindre mes buts et je ne crains pas les efforts qu’il faut mettre pour obtenir du succès. J’ai, par exemple, voulu être la première dans ma classe de master et j’y ai réussi !

- Dumitru Podgurschi : Je ne peux m’attribuer que le mérite d’exécuteur, pas plus. Mes parents m’ont soutenu tant moralement, que financièrement, tandis que mon l’intérêt pour les études à l’étranger, je l’ai hérité de Cristina. Ce n’est qu’au moment quand je suis arrivé à l’Université que j’ai compris quel était le mérite de mon pays dans ce que j’avais obtenu. Si je n’étais pas né en Moldavie et si je n’avais pas grandi ici, j’aurais probablement été plus ignorant. Je sens que plusieurs jeunes partagent mon avis quand j’affirme que j’ai hérité des générations antérieures le désir d’évoluer, de faire des changements.

En général, des détenteurs des CV comme les vôtres forment l’élite d’un nouveau pays. Croyez-vous que vous êtes suffisamment nombreux pour orienter le développement de votre pays vers une direction bénéfique pour chacun de ses citoyens ?

  • Cristina Podgurschi : Je connais beaucoup de jeunes esprits émérites, surtout de ma génération, qui pourraient remodeler notre pays conformément aux standards européens. Mais la plupart sont hors le pays. Je crois que si certains d’entre eux revenaient, d’autres les suivraient. C’est une question de mimétisme, comme dans les finances. Vous m’avez demandée si on a assez de jeunes – oui, j’en suis fermement persuadée.
  • Dumitru Podgurschi : Oui, parce que c’est la confiance qui compte avant tout. Je ne connais pas personnellement la future élite du pays, mais je ne perds pas la confiance dans cette élite et, de cette façon, je m’auto-motive pour travailler assidûment sur moi-même afin qu’un jour je puisse échanger d’expérience avec ceux qui sont restés dans le pays.

Continuez la phrase : „A l’âge de … je suis…”

  • Cristina Podgurschi : A l’âge de 24 ans, je suis en route vers moi-même, avec un stationnement de longue durée à Paris.
  • Dumitru Podgurschi : A l’âge de 20 ans, je suis enfin prêt à aller au jardin d’enfants : j’aime rêver les yeux ouverts, j’abonde en énergie et je déteste la sieste. Peut-être, à 30 ans, je serais bon pour l’école.

Continuez la phrase : „Après 19 ans d’indépendance, la Moldavie est pour moi…”

  • Cristina Podgurschi : Après 19 ans d’indépendance, la Moldavie est pour moi un atelier en (re)construction qui est toujours à la recherche des ouvriers habiles afin de se faire connaître et respecter par tout le monde.
  • Dumitru Podgurschi : …comme une toile vide pour un peintre. Notre pays est tout jeune et plein d’opportunités. Nous avons de la chance – il ne faut pas retoucher un tableau qui ne nous appartient pas, il faut commencer à peindre notre propre tableau.

Les questions ci-dessus vous ont été posées par une personne que, compte tenu de votre jeune âge, vous pouvez considérer comme “très âgée”, sinon vieille. Comment avez-vous trouvé mes questions : naturelles, naïves, nocives, utiles, autres ? Quelle est votre opinion de la génération qui pose aux jeunes des questions pareilles ?

  • Cristina Podgurschi : Les questions m’on paru naturelles et surtout, opportunes, compte tenu de l’actuel cadre politique de notre pays. Une nouvelle ère approche pour la Moldavie et je crois que c’est justement pour les jeunes générations qu’il faut sonner l’alarme – c’est à dire pour nous. Je penche respectueusement ma tête devant la génération qui, comme vous venez de le dire, “pose des questions pareilles”. Par votre intermédiaire parle la sagesse des décennies passées. Nous, les jeunes, parfois vaniteux, nous n’aimons pas les reproches, ni les conseils, mais vos conseils sont souvent comme les médicaments – on les prend parce qu’on sait qu’ils font du bien, non parce qu’on les aime. Il faut seulement croire dans leur effet bénéfique.
  • Dumitru Podgurschi : Les questions m’ont semblé assez naturelles. Je n’ai pas d’opinion préétablie de la génération qui pose ce genre de questions. Je suppose que c’est leur méthode d’instiguer aux pensées productives et, éventuellement, aux actions. Il faut que nous prenions au sérieux ces questions et que nous nous asseyons enfin à la même table que les adultes.

Interview par Valeriu Vasilică pour Info-Prim Neo reprise sur http://www.info-prim.md. Traduite pour www.moldavie.fr

Extrait du CV :

Cristina Podgurschi :

Lycée « M. Eliade », Chişinău ;

Diplômée avec mention de la faculté de Sciences économiques de l’Université "Sophia Antipolis", Nice, France ;

Diplôme de master avec mention, Université "Sophia Antipolis", expert financier ;

Société Générale, corporation financière, Paris – stage de 6 mois ;

Société Générale, corporation financière, Paris - spécialiste, Département Relations interbancaires - 3 mois ;

Crédit Agricole Investement Corporative Bank, Paris - auditrice non-financière.

Dumitru Podgurschi :

Lycée « M. Eliade », Chişinău ;

Faculté de Sciences économiques Université Américaine, Blagoevgrad, Bulgarie, II année.

Le 3 septembre 2010