Rencontres avec la communauté juive de Chisinau d’aujourd’hui

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Article par Gilles Ribardière

L'ancienne synagogue
L’ancienne synagogue

Pour bien connaître l’histoire, la culture des pays de l’Est de l’Europe, il ne faut pas oublier qu’avant l’Holocauste, leur population avait une forte composante juive. On parlait alors de Yiddishland. Ce Yiddishland n’était absolument pas une entité juridique. Il désignait le vaste espace parsemé de villages (shtetls) dans lesquels vivaient les juifs, et où se situaient des villes qui, de Vilnius à Odessa, étaient habitées par une population qui n’était pas loin parfois d’être majoritairement juive. Chisinau (Kishinev de l’Empire Russe) n’échappait pas à cette règle, et la Bessarabie était bien un élément du Yiddishland.

Ainsi, pour mieux comprendre l’histoire et la culture de la capitale de la République de Moldavie (qui épouse en grande partie les contours de la Bessarabie), il apparaît nécessaire de retrouver les traces de cette société aujourd’hui considérablement réduite ; qu’on en juge : autour des années 30, à Chisinau, sur 110 000 habitants, on dénombrait 41 000 juifs. A présent, parmi 600 000 personnes vivant dans la capitale, on ne compterait que 15 000 juifs !

Mais il faudra plusieurs étapes avant de parvenir à une bonne compréhension de la dimension juive de l’histoire et de la culture de Chisinau.

Lors de mon récent séjour, j’ai simplement entrouvert un premier chapitre grâce à des rencontres intenses, certes, mais trop brèves, d’une part avec le département d’études juives de l’Académie des Sciences, d’autre part avec le KEDEM.

Le département d’études juives est logé dans un petit bureau, partagé avec le département d’études bulgares. Les conditions de travail sont vraiment minimales. En fait, chacun effectue ses recherches essentiellement à son domicile avec son matériel, tel qu’ordinateur avec accès internet. Mais ce petit bureau semble être un lieu de convivialité, de rencontres scientifiques aussi, mais en petit comité.

C’est Dr. Evgenii Brik, responsable du département, avec lequel je vais avoir une première approche de la communauté juive. Il est entouré de ses collaborateurs.

Une première constatation : c’est d’une assistance russophone dont j’ai eu besoin pour communiquer, et non roumanophone. Cela étant, l’anglais permettra la plupart du temps un dialogue direct.

J’ai essayé d’obtenir des informations précises sur les chiffres de la communauté juive en Moldavie et d’avoir un avis sur l’attitude de l’ensemble de la population à l’égard de la dite communauté.

S’agissant des données chiffrées, Dr. Brik, s’il ne conteste pas qu’il y eut avant la guerre 300 000 juifs, sera beaucoup plus circonspect pour évaluer l’évolution qui suivit, durant la période soviétique et l’indépendance acquise en 1991 de la République de Moldavie.

Mais il souligne la complexité du maniement des statistiques : ainsi en 1964 seraient décomptés environ 110 000 juifs, et auraient immigré 200 000 juifs…..Mais cette dernière donnée tient compte des familles mixtes…..En fait je constate que les données statistiques demeurent floues, et les investigations, notamment sur le flux de population dans le passé, sont difficiles à effectuer.
Mais il faut voir aussi chez Dr. Brik le souci de la prudence qui sied à tout chercheur soucieux de vérité.

On retire de cette partie de l’entretien l’idée qu’il y a un vaste champ d’investigation à peine ouvert, et qui demande un travail considérable, avec à coup sûr plus de moyens.

Comment est perçue la communauté juive dans le pays ?

Si j’ai pu constater chez mes interlocuteurs une volonté farouche d’appréhender l’histoire tragique de leur communauté, il n’y a aucunement le désir de s’exclure de l’ensemble moldave. Au contraire, il me semble y avoir un fort sentiment d’appartenance qui se traduit par cette formule exprimée lors de l’entretien « on est voisin, il faut vivre en voisin ».

Cette attitude, m’est-il affirmé, peut être facilitée par une situation notablement différente de celle qui a cours en Russie. Il n’y a pas d’antisémitisme officiel, même si le gouvernement apporte peu de soutien aux organisations juives ; il n’y a pas de groupes fascistes officiellement répertoriés (même si il y a une « Garde de Fer » qui se manifeste).

On sent bien une réelle sérénité, qui a pu trancher avec le vécu de la communauté durant la période soviétique, et il n’y pas de perception d’un sentiment d’hostilité de la part de l’ensemble de la population. La suite de mes rencontres confirmera cette sérénité que j’ai pu percevoir.

Si ce lieu d’accueil du département d’études juives de l’Académie des Sciences manque manifestement de moyens, il n’en est pas de même du KEDEM. Il s’agit d’un centre ouvert en 2005 qui accueille de nombreux organismes juifs. Situé en centre ville sur l’emplacement d’une synagogue construite en 1835, rue Diordita ; il a été financé par des donateurs Nord Américains et Canadiens. Le KEDEM a donc une forte signification pour la communauté juive, qui trouve dans la dimension du lieu ainsi que dans la qualité des installations, une illustration de sa volonté de renaissance.

Théodor Magder
Théodor Magder

C’est ici que j’ai pu avoir un échange particulièrement enrichissant avec un des plus anciens leaders de la communauté, monsieur Théodor Solommovich Magder. Ses 88 ans ne sont pas un obstacle pour conduire un entretien en français, avec un choix étonnant de nuances dans le vocabulaire. Et il avoua n’avoir effectué qu’un très court séjour en France !

Au-delà des précisions relatives à la situation de la communauté juive, confirmant les données présentées par Dr. Brik et ses amis, il insista sur la volonté du pouvoir politique de rejeter tout antisémitisme. Il s’appuya à cet effet sur un discours du président sortant, Vladimir Voronine, prononcé à l’occasion de l’évocation du pogrom de 1903 à Chisinau.

Il est vrai que l’on peut par ailleurs relever de nombreux indices quant au respect de la culture, de l’histoire juive par les autorités en place : restitution du site sur lequel se développe le KEDEM ; forte présence le 20 septembre, dans le parc central de Chisinau, de stands de diverses organisations juives, parmi les stands des autres communautés du pays, regroupées à l’occasion de la fête annuelle multiethnique ; inauguration quelques semaines plus tôt – le 14 août – du centre juif de Balti……

Certes les apports financiers publics sont - nous l’avons écrit plus haut - on ne peut plus faibles, mais s’affirme une politique qui invite la population à respecter la communauté juive.

Monsieur Magder confirme que la Moldavie se trouve dans une situation plus enviable qu’à l’époque soviétique, mais aussi que dans l’actuelle Roumanie où il y aurait encore des relents d’antisémitisme.

Grâce ensuite à l’exposé de la directrice du Centre pour l’Education et le Développement Professionnel – Madame Galina Karger – j’ai pu encore mieux appréhender la volonté de la communauté d’affirmer son dynamisme, sa présence dans la Moldavie afin de contribuer à son développement, en assurant un rôle social utile, de même qu’un rôle dans l’éducation des populations.

Ainsi y a-t-il un programme éducatif au profit des femmes seules et qui n’est pas réservé aux seules femmes juives. Deux lycées juifs d’Etat accueillent par ailleurs 700 enfants de toute confession ; le même principe se retrouve aussi ailleurs en Europe, comme à Vilnius en Lituanie.

Mais bien évidemment, il y a le souci de diffuser aux membres de la communauté la culture juive. L’apprentissage de l’Hébreux peut être assuré au KEDEM, mais aussi au consulat d’Israël.

Si les fêtes religieuses sont respectées, l’ensemble de mes interlocuteurs soulignent la prédominance laïque de la communauté, ce qui peut expliquer qu’elle soit ouverte et désireuse de franchement participer à la vie du pays.

La fin du passage au KEDEM s’est déroulée dans le musée, constitué d’artefacts fournis par les membres de la communauté. Situé très exactement à l’emplacement de la synagogue, il s’agit d’une pièce avec ses vitrines qui présentent à l’heure actuelle une exposition consacrée à un médecin qui put traverser les vicissitudes de l’histoire et dont il est souligné à la fois le sentiment d’appartenance à la communauté juive mais aussi sa volonté d’être acteur de son pays. C’est la responsable du musée, madame Dorina, qui sera le guide de l’exposition. Elle est à quelques jours de sa retraite, qu’elle ira passer en Israël. Ce fait ajoute à l’émotion de la visite.

Quelques heures passées avec des personnalités actives de la communauté sont une modeste introduction à celle-ci. Mais ces lignes ont été l’occasion de rappeler qu’un monde disparu s’attache à renaître et que l’observateur de la réalité de la Moldavie doit en tenir compte. C’est ce que j’ai essayé de faire ici.