Prochaine parution du livre « Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé » de Savatie Bastovoi

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Aperçu de Gilles Ribardière

Depuis quelques années parviennent en France des ouvrages d’auteurs moldaves qui témoignent d’une réelle vitalité de la création littéraire.

Il faut en particulier rendre hommage aux traducteurs et maisons d’édition qui osent l’aventure, malgré l’image assez floue qu’ont les Français de la Moldavie !

C’est ce que nous nous empressons de faire s’agissant du roman de Savatie Bastovoi, Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, édité par Jacqueline Chambon (2018) et formidablement traduit par Laure Hinckel. Son travail est exemplaire, car elle prend soin de ne jamais édulcorer le langage souvent rugueux des protagonistes, tel que voulu par l’auteur. Elle sait rendre compte de la diversité des propos exprimés par les personnages avec, par exemple, l’excellente idée de conserver les termes russes qui parsèment le livre : on sait que dans ce pays beaucoup de ses habitants passent du roumain au russe au cours d’une même conversation, voire dans une même phrase.

Disons-le d’emblée, le livre dans son ensemble n’est guère optimiste. Il peint une réalité de la situation en Moldavie qui bien souvent se vérifie.

L’histoire tourne autour d’un cadavre, celui de Nicolae retrouvé dans l’orphelinat où il a été placé. Manifestement, il a été assassiné et son visage partiellement grignoté par des rats. Comment ne pas voir dans ce Nicolae une métaphore de la Moldavie actuelle, pays amputé d’une partie de son territoire et dont la vitalité s’étiole avec une corruption endémique et surtout un départ inquiétant des forces vives, mais pas seulement !

Un cadavre donc, celui de Nicolae, va être le prétexte d’une mise en évidence de plusieurs caractères haut en couleur. Ce sera, par exemple, celui d’un handicapé moteur, Karlic, et celui qu’il faut bien appeler son esclave et souffre-douleur, Serioja : l’un et l’autre, pensionnaires de l’orphelinat, sont manifestement les assassins de Nicolae et ils s’enfuient toute affaire cessante pour chercher fortune sous d’autres cieux. Il y a aussi le directeur de cet orphelinat, Piotr Kirilovici, en conférence à Chisinau, et qui n’a qu’une crainte - que la mort violente d’un de ses pensionnaires soit dévoilée. Il est par ailleurs un spécialiste du détournement à son profit des aides humanitaires en provenance de l’Union Européenne.

Et puis il y a la grand-mère et la mère de Nicolae, Dora et Eleonora qui ont échafaudé un plan pour dissimuler la naissance coupable de Nicolae : Dora affirme qu’il est son fils, alors qu’elle est sa grand-mère, sa mère biologique étant Eleonora, fille de Dora. Ce subterfuge est censé permettre à Eleonora de se marier avec toutes les apparences de respectabilité le moment voulu. Il n’empêche qu’Eleonora soit une prostituée ; pourtant en Italie elle trouvera un époux légitime en la personne du vieux Giuseppe. Tous les deux sont des personnages particulièrement touchants et sont le prétexte de très belles pages.

Ainsi en est-il du chapitre 20 qui évoque le retour précipité d’Eleonora en Moldavie, dans ce qui fut sa maison, retour occasionné par l’annonce de la mort de ce fils qu’elle avait abandonné. Mais un cahier découvert par Giuseppe révèle qu’elle n’a jamais cessé de chérir son fils : elle y rédigeait des lettres virtuellement adressées à Nicolae, emplies d’une infinie tendresse (chapitre 17). Giuseppe se montre un personnage d’une merveilleuse humanité, lorsqu’il accueille des prostituées moldaves qui appartiennent au réseau auquel avait été liée Eleonora. Elles ont pour seule mission la lecture et la traduction du cahier rédigé en roumain, mais en écriture cyrillique. En échange, elles perçoivent la même rémunération qu’une passe… A chaque fois, ces femmes quittent en larmes la maison de Giuseppe, submergées par l’émotion que suscitent les propos d’Eleonora rédigés pour son fils (Chapitre 21).

Ces très émouvantes pages du roman viennent donc atténuer la violence, comme le traitement que Nicolae a pu faire subir à une grenouille (chapitre 13), le viol d’Aliona (chapitre 5), une pensionnaire qui veut suivre dans leur fuite Karlic et Serioja à la recherche d’une improbable fortune.

Le style ne s’embarrasse pas de fioritures inutiles. Il va droit à l’essentiel et touche juste ; lisez par exemple la première ligne du chapitre 15 : « En Moldavie, si tu as un ennemi, tu l’envoies derrière les barreaux » ou, dans le chapitre suivant, à propos d’un employé de l’orphelinat, Leonea, qui prétendait construire une maison avec l’argent que lui envoyait d’Italie sa femme : celle-ci survient et découvre que « Les photos qu’il envoyait étaient celles de la maison du voisin. Sa femme le quitta le jour même »…

Un livre donc parfois dur, mais qui rend compte d’une réalité qui peut se vérifier. Mais aussi de beaux passages d’une belle humanité. Une introduction éclairante pour comprendre un pays aux confins de l’Union Européenne en proie à de nombreux démons !

Le 4 janvier 2018