Nina Tampiza : « C’est vexant - certains ont un pays, d’autres n’en ont pas… »

Nina Tampiza, professeur de langue française de la ville moldave de Cahul, présidente de cette association « JUNACT », est une amie de longue date de notre portail www.moldavie.fr

Nina Tampiza
Nina Tampiza

A un certain moment de sa vie, elle a dû interrompre ses activités fructueuses en Moldavie pour s’installer temporairement en France où son fils faisait ses études et où, malgré la nostalgie du pays et du reste de sa famille, elle est restée très active et a même tâtonné certains projets.

Revenue en Moldavie depuis deux ans déjà, Madame Tampiza a eu la bienveillance d’accorder une interview à notre portail.

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Deuxième partie

  • Il y a quelques années, vous avez connu une nouvelle expérience – la vie dans un environnement culturel différent, notamment en France. Jetant un regard en arrière, comment a été pour vous cette période vécue hors la famille et le pays ?

Comme je l’ai déjà dit, j’étais contente de me trouver aux côtés de mon fils, mais cette période a laissé une empreinte sur ma famille restée en Moldavie : une profonde dépression subie par mon mari, un éloignement et une attitude froide de la part de ma fille…

L’homme est comme un chien, il s’habitue à toutes les « conditions météo » : le froid, la pluie, la tempête, le vent, les chaleurs… Moi aussi, je commençais à m’habituer à la vie en France, elle ne m’est pas étrangère. Je pense souvent que la situation politique de Moldavie nous force à abandonner notre maison et ne plus revenir… C’est vexant - certains ont un pays, d’autres n’en ont pas… Et puis je me pose la question : pourquoi joue-t-on avec la vie des gens ? Je ne voudrais pas comparer l’actuelle époque avec celle du stalinisme, mais il y des points communs entre les deux époques.

J’ai été « exilée » de mon pays.

En France la vie était plus active, les jours ne ressemblaient pas l’un à l’autre, ici il y a une sorte de « tuer le temps ». J’essaie quand même de me concentrer sur des choses qui me procurent du plaisir.

  • Un/une Moldave de Moldavie est-il/elle différent(e) d’un/une Moldave de France ?

Cela dépend des valeurs que chacun a pour soi-même - il y en a qui sont différents et il y en a qui ne le sont pas.

En ce qui me concerne, la différence pour moi est qu’ici, dans mon pays, mon diplôme d’études est reconnu, là-bas - non. Par conséquent, ici je suis professeur de français, en France - babysitter, juste comme les jeunes moldaves qui finissent leurs études ici en Moldavie - en Europe ils doivent recommencer leurs études pour que leurs diplômes soient reconnus.

En France, une Moldave peut se réaliser assez vite, si elle a de l’initiative et des idées intéressantes, étant encouragée par l’Etat français, tandis qu’ici, une Moldave est plutôt froissée, si elle ne fait pas partie de « leur » groupe politique. C’est dégoûtant !..

Pour le reste, je ne vois aucune différence.

  • Qu’est-ce qui vous a déterminée à rentrer en Moldavie ?

Il y a eu deux motifs qui m’ont fait revenir : ma famille et le projet qui avait été accepté par l’UE. Jamais avant ma famille n’a été séparée. Nous nous étions mis d’accord, mon mari et moi, de ne pas partir ailleurs jusqu’au moment quand nos enfants grandiraient et auraient besoin de notre support. Un enfant ne s’éduque pas tout seul, il a besoin de ses parents, de la société, des amis, etc., mais le repère principal est bien sûr sa famille.

En 2009, j’ai été chassée de mon travail comme « une criminelle » ; je suppose que ce fut à cause du fait que j’avais créé dans le lycée « Ioan Voda » de Cahul des groupes d’élèves qui pratiquaient le théâtre francophone après les classes. J’avais même réussi à organiser deux éditions du festival national du théâtre en français ici, à Cahul.

Cette même année-là, mon fils devait passer le BAC, ma fille passait en X-ième, classe bilingue francophone de ce lycée. Ainsi, étant au chômage, j’ai dû partir pour soutenir mon fils, qui avait bien passé ses examens pour faire des études supérieures en France, laissant ma fille avec mon mari.

La classe dans laquelle elle apprenait a été annulée par le directeur de ce lycée après dix ans d’études, sous le prétexte des mauvais résultats scolaires des élèves. Ma fille m’en parlait par skype, me demandant quoi faire ? Alors, je lui ai proposé de changer de lycée, ce qu’elle a fait un peu plus tard. Elle s’est bien débrouillée toute seule, subissant avec succès les examens de baccalauréat, mais ses connaissances en français restaient au niveau B1, niveau que nous avons atteint ensemble pendant les dix ans d’études dans les classes bilingues francophones, et moi j’avais été son professeur de français.

Deux fois, je lui ai envoyé de l’argent pour passer des évaluations à l’Alliance Française de Chisinau. La première fois, pour le TCF, elle a obtenu 349 points sur 600 et la deuxième fois - 348 sur 600. Cela m’avait choquée. Alors, j’ai décidé de rentrer en Moldavie. Quand je suis revenue, elle était déjà étudiante en I-ière année à l’Université « B.P.Hasdeu » de Cahul, spécialisation français-roumain, étant la meilleure de son groupe.

Mais un fait bizarre se passait : elle était exempte de l’examen en français pour la session d’examens d’hiver, mais à l’Alliance Français de Chisinau elle n’atteignait pas le niveau B2, niveau qui lui aurait permis d’accéder aux études supérieures à l’étranger. Donc, jusqu’à présent, je me pose la question : « Pourquoi à l’Université de Cahul elle est la meilleure, mais elle a des résultats faibles au TCF à l’Alliance Française ?.. ». Cela reste encore une énigme pour moi.

Après plusieurs disputes et discussions avec ma fille, j’ai pu gagner sa confiance et elle a déposé un dossier pour faire encore des études supérieures à Galati, en langues appliquées. Pour l’instant, ses résultats aux deux Universités sont très bons : elle est toujours exempte de son examen en français à l’Université de Cahul et le prof de français de Galati lui a serré la main pour sa bonne réponse en français, tout en lui disant qu’elle est sa première étudiante qui parle autant bien le français.

  • La Moldavie retrouvée au retour de France était-elle la même que celle qui vous aviez quittée ?

La Moldavie me paraît abandonnée, vieillie et étrangère. Rien n’a changé, sauf les gens qui sont devenus plus agressifs, plus moroses, plus solitaires, plus méchants.

  • Quelles sont les préoccupations d’un intellectuel moldave à cette étape assez difficile pour la Moldavie, vu l’actuel contexte politique et économique ?

Ouf, pour moi c’est encore l’apprentissage, des leçons de français, des recherches en vain, pour les autres c’est peut être les vacances au bord de la mer, dans les montagnes, les voyages. Je n’ai pas encore cette possibilité, comme je ne l’ai pas eue de toute ma vie.

Personnellement, j’en ai marre de ce contexte politique et économique qui dure depuis des années. Je regrette d’être revenue dans le pays, même si nous avons eu une belle réussite du projet Roumanie-Ukraine-Moldavie sur la prévention du trafic d’êtres humains.

Un fonctionnaire local m’a fait un reproche : Pourquoi es-tu rentrée ? Il fallait rester là-bas !

Vous voyez comment les chefs se permettent de disposer de la vie d’autrui ? Le facteur politique va si loin, qu’on arrive à reprocher le retour dans la patrie… Parfois, en regardant des débats télévisés, j’ai l’impression qu’on nous dit implicitement de partir.

Qu’est-ce qu’on veut faire de nous ? Autrefois, nos grands-parents étaient chargés comme des animaux dans des wagons et déportés en Sibérie, aujourd’hui nous sommes chassés comme des chiens vagabonds, obligés de quitter le pays, nos familles. Encore une sorte de déportations ? Ou bien c’est une façon de provoquer le peuple à une révolte ?..

  • Quels sont vos projets d’avenir ? Pensez-vous repartir un jour travailler à l’étranger ?

J’aimerais continuer le projet lié au théâtre francophone, mais cela ne dépend pas de ma volonté - il nous faut des financements. Pour l’instant je pousse ce projet, j’espère que l’Alliance Française acceptera une collaboration avec nous, sinon je repartirai.

  • Où voudriez-vous que vos enfants bâtissent leur vie ? En Moldavie ou ailleurs ?

Vous savez, je suis née et élevée dans l’URSS – autrefois, un territoire sans frontières intérieures - où mon enfance a connu la paix. Mes connaissances acquises dans le système soviétique d’éducation m’ont permis à m’entendre avec des Français natifs. C’est déjà un point fort. La psychopédagogie que nous avons apprise m’a aussi très bien aidée à me débrouiller pendant les activités avec les enfants de la famille où j’ai travaillé - encore un point fort de l’éducation soviétique.

L’URSS, cette abréviation, fait peur aux jeunes de partout dans le monde à cause des déportations staliniennes. En ce moment tous parlent de l’UE - un autre territoire sans frontières internes. Ayant l’expérience « des unions », cela m’est égal où habiteront mes enfants, l’essentiel c’est que la paix règne sur ces territoires. Mon mari s’est trouvé dans des tranchées en Transnistrie, je ne veux plus de tranchées !

Je suis convaincue qu’ils feront face n’importe où, c’est ça le plus important. Les vrais patriotes ne sont pas ceux qui restent dans le pays pour voler, manipuler le peuple, mais plutôt ceux qui bossent loin de leur maison pour l’enrichir de tous les points de vus, y inclus la culture politique, juridique, etc. C’est pour eux que le Président du pays devra réserver des médailles.

Merci, chère Madame Tampiza, pour votre sincérité et bon courage à cette période qui n’est pas simple pour vous !

Le 27 juillet 2015